Reflets des Arts. Stylisme : Paul Poiret

Ecrit par Johann Lefebvre le 26 avril 2014. dans La une, Culture

Reflets des Arts. Stylisme : Paul Poiret

« – Lotus…

Mme de Perseval s’étonna : Comment ? Que dit-elle ?

– Lotus…

On avait bien entendu. La maîtresse de maison, de cet air des grandes personnes qui renoncent à comprendre un enfant, tourna son interrogation muette vers Mme Barbentane, laquelle était habillée d’un fourreau gris avec le dos nu, et une de ces petites traînes qu’on faisait alors, carrée, juste assez grande pour qu’on s’y prît les pieds.

Elle dit Lotus, – expliqua Blanchette – c’est nom de la robe dans la collection du couturier…

– Ah bien… C’est de chez qui…

– Poiret !

Bérénice avait crié le nom avec une précipitation qui lui fit monter le rouge aux joues. Elle était fière d’avoir une robe de Poiret. Les yeux brillants, Mme de Perseval hocha la tête :

J’aurais dû m’en douter…

Aurélien sentit ce qu’il y avait dans ce bout de phrase de critique et de mésestime pour cette petite provinciale qui court naturellement chez Poiret. On ne pouvait pas savoir que c’était une idée de Blanchette qui avait donné cette robe à la cousine de son mari, tout exprès pour cette soirée » (Louis Aragon, « Aurélien », 1944)

D’aucuns pourraient s’étonner de voir apparaître ici, dans une rubrique consacrée aux arts et aux artistes, le nom d’un couturier, aussi célèbre soit-il. Mais moi qui suis marié à une styliste & costumière excellant dans la confection sur mesure et la haute couture, je suis en mesure d’affirmer sans me tromper qu’au-delà de l’artisanat, il existe bel et bien une réelle dimension artistique, depuis la conception jusqu’au montage, en passant par la coupe…

Il vient de passer son bac, nous sommes en 1898, Paul Poiret travaille chez un fabricant de parapluies et ombrelles et se passionne pour le dessin. A l’aide d’un mannequin offert par ses sœurs et avec des chutes de tissu, il élabore des modèles de robes. Après avoir fait ses classes chez Jacques Doucet où il est dessinateur puis modéliste, et travaillé pour la maison Worth, Paul Poiret fonde son entreprise à l’automne 1903, avec l’aide financière de sa mère, au 5 de la rue Auber, dans le quartier de l’Opéra. C’est Réjane, déjà cliente chez Doucet, qui lui permet de se faire connaître, ainsi que sa femme Denise qui porte le célèbre turban orné d’une aigrette.

Révolutionnaire : il est le premier des créateurs couturiers, avec Madeleine Vionnet, à inciter les femmes à abandonner le corset (1906). Pour extirper l’habit féminin de l’austère Belle Epoque, il va revisiter une ancienne mode, dite Directoire (toute fin du XVIIIe siècle) : ce néoclassicisme lui permet de concevoir une robe taille haute, sans corset, marquée par une ceinture large sous les seins, débarrassée des dentelles, robe longue et étroite sans l’artifice de volume des froufrous afin que la démarche soit soulignée, ayant recours, pour ajouter du mouvement et mettre en valeur l’anatomie féminine, à des mousselines fort légères. Cette robe, « La Vague », dispose donc d’une ceinture intégrée, baleinée pour soutenir la poitrine mais bon nombre de femmes, tellement habituées à l’usage du corset, véritable carcan, ont l’impression de n’avoir plus aucun soutien, ce qui les gêne considérablement. La solution existe : une solution qui a à peine vingt ans, inventée par Herminie Cadolle en 1889, appelée corselet-gorge, plus connue aujourd’hui sous le nom de soutien-gorge, qui va permettre plus facilement aux femmes d’adopter les robes de Poiret. Par ailleurs, petit à petit, il procède à une déconstruction minutieuse de l’habillement féminin et fait valoir la partie supérieure du corps, en dégageant épaules, gorge et haut du dos. Néanmoins, s’il livre aux regards le haut du corps, il conserve la forme étroite et longue, resserrée du bas, en fourreau, qui, bien qu’allongeant gracieusement la silhouette et fendue par le côté, gêne quelque peu la marche (petits pas) et rend compliquée la montée en voiture. Si l’on fait abstraction de cette contrainte, accentuée avec sa jupe entravée (qu’il abandonne assez vite), contrainte néanmoins sans commune mesure avec celle du corset, il est certain que Poiret participe, à sa manière, à l’émancipation de la femme. Quant à la jupe culotte qu’il généralise en dehors de l’activité sportive, c’est un véritable scandale dont même le pape Pie X s’émeut publiquement…

C’est un dessinateur, et il tient beaucoup à préserver cet art pour la présentation de ses modèles. C’est pourquoi il invite Paul Iribe à illustrer son catalogue 1908, « Les Robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe » (1), qui est une nouvelle façon de présenter la mode. Poiret en 1930 dit de cet ouvrage innovant : « C’est une chose ad-mi-ra-ble, et qui constituait alors un document sans précédent. Il était traité avec tant d’esprit qu’il est à peine démodé aujourd’hui ». De plus, son œil va intégrer les élans esthétiques de son temps, par ses voyages, grâce à la mode orientaliste et aux Ballets russes en tournée à Paris, il va produire des imprimés inédits (avec l’aide de Raoul Dufy entre autres) et des formes exotiques inspirées de la tunique grecque (voyez Isadora Duncan), du kimono, du caftan maghrébin ou du pantalon de harem. En 1911, c’est une première dans l’histoire de la mode, il innove avec le parfum de couturier, et sont créés à cet effet « Les Parfums de Rosine » (prénom de sa fille aînée). Tout est pensé par le maître : un laboratoire pour l’élaboration des fragrances, un atelier de verrerie pour le flacon, une cartonnerie pour l’emballage. Il va ainsi produire, avec le concours de Henri Alméras par exemple, plus de trente parfums différents entre 1911 et 1929, ce qui constitue une fréquence d’invention exceptionnelle. La même année, il ouvre une pépinière d’arts décoratifs, « L’Atelier de Martine » (prénom de sa seconde fille), et annonce la commercialisation de lignes pour la décoration intérieure (mobilier, tissus, broderies et papiers peints), aidé par le fidèle Dufy, ou André Marty. Tout sourit à Poiret, quoi qu’il invente c’est un succès énorme et ce jusqu’au sortir de la guerre ; c’est en quelque sorte la naissance de ce qu’on appelle de nos jours les produits dérivés. Fêtard et excessivement dispendieux, il organise des soirées délirantes comme par exemple la « Mille et deuxième nuit », en 1911, en son hôtel particulier de l’avenue d’Antin ou « La fête de Bacchus » au pavillon du Butard, à La Celle-Saint-Cloud, en juin 1912, durant laquelle trois cents invités déguisés en dieux, déesses ou nymphes, accueillis par un Poiret en Jupiter, consomment neuf cents bouteilles de Champagne jusqu’à l’aube avec Isadora Duncan comme danseuse vedette. En 1919, dans le jardin de l’avenue d’Antin, il fait installer « L’Oasis », un dôme gonflable en toile de dirigeable où se succèdent de nombreuses autres fêtes ayant pour intitulés « La fête de l’Amérique » ou « Les nouveaux riches », où les huîtres servies contiennent… des colliers de perles !

Mais durant les années qui suivent l’armistice, le succès de la maison s’essouffle, Poiret revenu de la guerre ne reconnaît pas le Paris qu’il a quitté lors de la mobilisation générale. Les années folles voient le triomphe, en matière de vêtements, des lignes plus simples et fonctionnelles, initiées par Mariano Fortuny ou Gabrielle Chanel avec sa petite robe noire, Chanel qu’il qualifie d’inventrice de « la misère luxueuse ». Et même si, par son élan visionnaire, Poiret l’avait bien anticipé, nous changeons vraiment de siècle et paradoxalement, l’Art Déco, dont il est précurseur, va précipiter sa fin. Malgré des problèmes de trésorerie croissants dans les années vingt, il continue de créer, grâce à de l’argent frais apporté par l’industriel Georges Aubert qui devient directeur administratif et financier de la maison. En 1925, lors de l’Exposition universelle des arts décoratifs, Poiret utilise trois péniches, Délices, Amours et Orgues, amarrées le long du Quai d’Orsay pour présenter ses collections (2). En 1928, il publie « Pan, Annuaire du luxe à Paris » (3), somptueux répertoire réunissant ce qui se fait de mieux à l’époque en matière de luxe. Conçu par lui, l’ouvrage est illustré de 115 planches en noir et en couleurs par les plus grands artistes du temps (Cocteau, Crozet, Dufy, Sem, Valerio, &c.). Malgré l’énergie et l’argent d’Aubert, malgré l’inventivité de Poiret, la crise de 1929 a raison de l’entreprise et celle-ci ferme ses portes. Il signe un livre, assez connu, en 1930, chez Grasset : « En habillant l’époque ».

Poiret, Le Magnifique, c’est plus qu’un couturier, c’est un état d’esprit qui va envahir l’Europe entière et passer outre Atlantique dès le début de l’aventure. De nombreuses copies de ses robes circulent aux USA, où il est appelé « The King of Fashion » : cette appellation qu’il reprendra pour le titre d’une autobiographie en 1931 est aussi le nom de l’exposition qui lui a été consacrée en 2007 au Metropolitan Museum de New York, exposition ayant pour origine la vente aux enchères, en mai 2005, des effets personnels de Denise Poiret (un manteau d’automobile de 1914 y est acquis pour… 110.000 euros !). Poiret meurt en 1944, abandonné par sa femme, oublié, pauvre.

 

(1) Les Robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe, in-4 carré (31,5 x 30 cm), cartonnage de l’éditeur illustré, avec 10 planches hors-texte (dont deux dépliantes) montées sur onglets et coloriées au pochoir, signées Paul Iribe, tirage à 250 exemplaires sur vergé de Hollande pour la première édition. Paris, Paul Poiret, 1908. Image n°1 / Image n°2 / Image n°3 /

(2) Voir ici l’œuvre de Dufy, La partie de bridge au casino, qui est la huitième tenture d’un ensemble de treize toiles imprimées présentées sur la péniche Orgues. On distingue les trois lés horizontaux en toile de coton imprimée et peinte en couleurs rongeantes, encadrés d’un tissu imprimé. Réalisée à Tournon (Ardèche) dans les ateliers Bianchini-Férier, 250 x 460 cm. Paris, musée des Arts Décoratifs.

(3) Pan, annuaire du Luxe à Paris, in-4 carré (32 x 28,5 cm), cartonnage de l’éditeur de toile olive (reliure : Magnier Frères), titre en lettres noires au palladium sous couverture de cuir doré et emboîtage assorti. Ouvrage entièrement monté sur onglets, avec portrait photo, hommage & préface, 115 planches. Paris, Éditions Devambez & Poiret, 1927. Image n°1 / Image n°2 / Image n°3 /

 

D’autres illustrations : L’actrice Daisy Irving en robe Poiret, 1910 / L’actrice Ina Claire est ici avec la fameuse robe « abat-jour » / Le turban, 1911 / Tunique, 1913 / Manteau « Mandarin », 1923 / Ensemble « Fantaisie », d’inspiration orientale, 1911 /

 

Johann Lefebvre est également lisible ici.

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    27 avril 2014 à 11:22 |
    Et bien Johan, cette robe de Poiret et " sa petite traîne" genre à peupler une ou deux pages de Proust, l'auriez-vous en illustration ? ( du reste, vous pourriez en trouver trace dans " l'illustration" de l'époque ) en gris, dîtes-vous ?

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    • Johann Lefebvre

      Johann Lefebvre

      27 avril 2014 à 15:33 |
      Dans le passage extrait de "Aurélien", c'est Bérénice qui porte une robe de Poiret. Il n'est pas explicité que celle de Mme Barbentane, - fourreau gris avec le dos nu, et petite traîne carrée - soit une Poiret, mais cela y ressemble bien ; je vais chercher dans la documentation de ma femme pour voir si je trouve ce modèle. Quant à celle de Bérénice, elle est décrite par Aragon de cette façon (je n'ai pas pu tout mettre dans mon article, l'extrait aurait été bien trop long) : "Oui, c'était une jolie robe, noire dans le bas, avec un dessin de raies blanches de plus en plus larges en montant, comme des halos autour d'une pierre jetée dans l'eau, et qui finissait blanche sur le décolleté de Bérénice, plus blanc que le satin même, avec un petit mantelet noir jeté sur les épaules."

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