Richter : du gris au blanc

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 septembre 2012. dans La une, Arts graphiques, Culture

Richter : du gris au blanc

Le gris est une couleur comme les autres, dit Gerhard Richter, et il semble bien qu’il sache de quoi il parle. Qui se sentirait de taille, devant l’exposition du Centre Pompidou, à le contester ? Mais un tableau particulièrement me semble pouvoir en administrer la preuve. Choix arbitraire, sans doute, que d’autres œuvres présentées dans la même rétrospective pourraient tout aussi bien justifier. Mais justifie-t-on jamais ces rencontres qui s’imposent soudain au cours de l’épreuve accablante pour le simple amateur que constitue le parcours balisé dans l’univers pictural d’un artiste d’une telle puissance créatrice ? Pour moi, ce jour-là où Paris arborait tous ses gris de zinc et de pierre sous un ciel plombé, ce fut justement une toile que Richter y peignit en 1968 et qui est intitulée Paysage urbain Paris.

C’est un tableau carré de deux mètres sur deux, plutôt petit donc par rapport aux toiles monumentales qui l’entourent, et qui représente un petit bout de quartier de Paris vu de haut. Un quartier à la fois représentatif et anonyme, au croisement d’une avenue ombragée et d’une rue plus étroite avec des immeubles de cinq à six étages, un peu en désordre, pas très cossus mais tout de même destinés à être estimés, quarante ans plus tard, sur la base de dix mille euros le mètre carré. Un bon placement donc qu’il serait intéressant de comparer à l’évolution de la cote de ce tableau durant la même période. Enfin, intéressant dans l’optique très monétariste qui prévaut ces temps-ci. Cette remarque oiseuse me fut suggérée par un petit garçon qui insistait pour que sa mère lui désignât dans cette exposition le tableau le plus cher. La formation artistique doit être initiée très tôt.

Toute considération mercantile mise à part, Richter, pour cette huile sur toile, s’il a économisé sur le choix des couleurs, n’a pas lésiné sur la quantité de matière. Le blanc et le noir, purs ou mélangés plus ou moins intimement, y sont appliqués par larges touches épaisses accentuant l’effet chaotique et enfumé de l’architecture parisienne à l’époque où Malraux n’avait pas encore entrepris ses grands ravalements. Curieux d’en savoir plus sur ce petit coin de Paris que l’on survole d’une tour virtuelle (qui n’est pas encore construite et ne le sera probablement jamais à cet endroit-là), on fait deux pas en avant, espérant distinguer des détails : des arbres, des voitures, des enseignes, voire des passants. Peine perdue ! Plus on s’approche, plus le « paysage urbain » dont on aurait pu, de loin, préciser les contours et, le cas échéant, localiser le modèle, devient flou, confus, informe, pâteux et même, par endroits, liquide. Ce peintre est à coup sûr un sacré farceur, pour ne pas dire un fumiste, qui nous offre de loin une vue cavalière promettant sous la loupe des miniatures exquises pour nous y servir, en fait, une bouillie pour les chats faite de crème rance et de suie.

Qu’est-ce à dire ? Et pourquoi cette jubilation immédiate qui me fait reconnaître dans ce tableau-là, avant même d’avoir vu tous les autres, un de ceux que je vais forcément préférer et qui me convainc que ce peintre, sur le monument duquel je n’aurai pas l’impertinence de poser le grain de poussière de mon admiration, sinon comme un ami – je me méfie du mot ami depuis Facebook – en tout cas un complice ? Je sens que ce Richter, avec des moyens qui me dépassent évidemment de mille coudées, a une vision du monde à laquelle je ne suis pas tout à fait étranger. Je dois même pouvoir dire que si j’avais su peindre, j’aurais été drôlement content d’avoir fait ce tableau-là. Vous me direz qu’à ce compte, je pourrais aussi bien dire que si j’avais été compositeur, je n’aurais pas changé une note à la Neuvième symphonie de Beethoven. Mais ce n’est pas tout à fait pareil. Parce que moi, j’ai connu Paris en 1968. Peut-être pas avec l’élévation nécessaire pour le peindre de haut mais tout de même d’assez près pour savoir qu’une ville, ça peut très bien avoir du chic vue de loin et ne ressembler à rien quand on veut y regarder de plus près. Une ville ? Oui, mais pas seulement une ville. Beaucoup de choses, en fait.

Tenez, prenez le réel, ce concept commode que je mets, comme tout un chacun, à toutes les sauces. Le réel, vu avec le recul qu’autorise une position intellectuellement rigoureuse et affectivement sereine, on voit bien de quoi il retourne. En gros, c’est la réalité élevée à ce niveau hiérarchique supérieur que lui confère sa masculinisation. Mais si vous vous approchez un peu, si vous voulez en savoir plus sur le réel ? Aussitôt, tout devient plus flou, plus mou, plus ambigu. Evidemment, un type comme Richter qui s’interroge depuis la guerre, qu’il a connue enfant mais du mauvais côté (du point de vue des survivants), sur la réalité des choses et des gens, un type qui a quinze bonnes années d’avance sur moi, sans compter le génie, a forcément compris que le réel n’est pas simplement flou vu de près. Parce que pour ce qui est du flou, il sait en mettre partout, parfaitement en évidence, de près comme de loin. Richter est le maître du flou, du flouté même, comme on dit en termes de reportage indiscret. Mais sur cette toile-là qui dénonce « l’inconsistance du réel » du Paris de 1968 (le cartouche ne précise pas le mois), Richter n’a pas flouté, il n’a pas estompé, au contraire : il a donné de la matière au réel comme si tout espoir n’était pas perdu.

En fait, j’ai dû comprendre sans le savoir que cette toile était tout de même optimiste. Plus ou mieux qu’optimiste, elle optait pour, si j’ose dire, la réalité du réel. Non seulement elle lui laissait une chance mais elle le nourrissait de ce qu’il y a de plus essentiel dans la peinture, le blanc qui est le mélange de toutes les couleurs et le noir qui n’existe pas dans la nature, et surtout leurs mélanges, les gris que l’on pourrait sommairement définir comme les derniers refuges de l’improbable.

« C’est bien joli, me disais-je en poursuivant la visite mais en revenant sans cesse à ce Paysage urbain Paris, ce que ce peintre germaniquement respectueux du réel réussit le mieux, ce sont les toiles figuratives, dût-il, ajoutais-je in petto, les rendre abstraites vues de près ». C’était sans compter sur une des dernières toiles de la rétrospective : un grand rectangle (deux mètres sur trois) presque uniformément blanc, daté de 2009, intitulé Peinture abstraite et qui est absolument une des plus belles choses que j’aie jamais vues. Mais comment parler de la beauté absolue et de son rapport avec le réel ? Seuls les artistes…

 

Bernard PECHON-PIGNERO

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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