"Sciences de l'Educ", on continue ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 octobre 2012. dans La une, France, Education, Actualité, Politique, Culture

Ainsi, les classes sont en ordre de marche ; on doit commencer à bien connaître les petits, leurs travers, leurs fragilités. Les premiers devoirs sur table sont tombés, et – entre 1 et 2 – les conseils de mi trimestre pointent le bout du nez. « Machin, en français, ça donne quoi ? »… D’habitude, c’est le plein moment, où – télé, journaux – déboule le fameux et toujours jeune débat ; celui qui agace les dents, fait rire ou pleurer, c’est selon : Que nous mitonnent cette année, les Sciences de l’Education ? Serpent de mer de toutes discussions – vives – autour des cafetières des salles des profs. Et, généralement – est-ce aussi le froid automnal ? sont dressés, dans le même temps, les premiers bûchers, avec, en guise de Jeanne D’Arc, le plus souvent, un certain Philippe Meirieu ; le tenant du rôle !

Il faut dire que la personnalité ombrageuse du monsieur, ses postures d’électron libre, une tendance – dont la réserve peut passer pour hautaine – à se replier dans le pré carré de l’expert, ne sont pas de nature à construire l’animal complaisamment médiatique, si recherché de nos jours. Chercheur-enseignant (et, oui, il fréquenta les élèves de près, allant jusqu’à se risquer à tâter du public d’un lycée professionnel ! Chapeau, définitivement, P Meirieu ! Tant de donneurs de leçons ne peuvent en dire autant).

Il concentre, tel le Saint Sébastien des tableaux, des flèches venues de milieux divers, mais complices. On rencontre dans les « anti-sciences de l’éduc » des tenants d’un enseignement dit « traditionnel », à dominante magistrale, appelé aussi, « à l’ancienne », comme on dirait d’un pot-au-feu. Mais, aussi, un public, plus jeune, digérant mal le trop plein d’IUFM, gavés de pédagogie par de mauvais passeurs, trop rapides, trop théoriques, trop éloignés de la scène des élèves eux-mêmes. Mais encore, ceux qui s’affirment « passeurs de seuls savoirs » (ciel !!), pourfendeurs d’un « pédagogisme » assimilé à une charia brandie au nez des enseignants. Tout ça parfumé à la souplesse, l’adaptation, la tolérance ; vous l’aurez remarqué ; fumets de tous les bûchers de l’inquisition en marche. En toile de fond, passe bruyamment la charge contre « l’esprit de 68 », dont, il fut un temps, un N Sarkosy avait fait son étendard.

Ce sont donc bien les Sciences de l’éducation qui sont – rituellement – au cœur de l’acte d’accusation croisé des maîtres (comment leur faire apprendre ?), des familles (mais, ils ne savent plus rien !). Et, comme dans toute bonne guerre civile, l’ennemi de l’intérieur vaut bien celui, classique, de l’extérieur (la chère PEEP, association de parents plutôt à droite, par exemple).

Ces Sciences, si elles ne peuvent prétendre au titre de sciences dures, ont, cependant, pleine et entière place au sein des sciences humaines. Ce que contestaient, en mon temps professoral, une quantité non négligeable d’historiens géographes ! Mais, sans doute, faudrait-il, de la part de ces observateurs des champs de l’apprentissage, un peu d’humilité : cesser de faire comme si elles appartenaient au secteur scientifique, par exemple, et abandonner règle, théorème, postulat aux mathématiciens. Pas de modèle mathématique dans l’éducation ! On sait la catastrophe qu’a été l’essai de modèles de ce type dans la finance !

Péché de jeunesse ou verte arrogance ; reconnaissons que les « Sciences de l’éduc » ont à leur actif des maladresses abyssales, des allers et retours mémorables, bien près des médecins de Molière, et, surtout un tapage assourdissant, propre à énerver plus d’un honnête enseignant. « Je vais à X, visiter un site ! », pontifiait une collègue, fraîchement promue « élite de la gente enseignante ». « Oh, vous, vous n’êtes que dans une classe ! » me consolait, plié de rire, mon principal d’alors.

Vocabulaire hermétique ou drolatique. Qui ne se souvient de « la consigne-but », « la consigne-procédure », et « la consigne-structure » ! Abus de recettes, type nouvelle cuisine, et, comme elle, sujette aux modes : ah ! ces fiches à croix multiples, colorées comme un tableau d’art moderne.

Oui, mais elles, et elles seules, ont su nous faire entendre d’autres chansons que celle de notre école hexagonale, campant au chaud de son « excellence » tout en arborant, en refrain tapageur que « le niveau baisse, ma pov’dame depuis J Ferry »… Vrai qu’on se pose de fichues bonnes questions, sur l’enseignement, au Canada, en Suède, en Finlande, bien sûr. Surtout, ces savoirs-là nous ont interrogés (au beau sens socratique du mot), nous, praticiens de terrain, sur l’essentiel ; et c’est cet essentiel-là qui doit nous retenir de descendre du train des Sciences de l’éducation.

Un élève, ça pense, et ça construit ses apprentissages, pas d’un seul coup, pas tous pareils. Ça ne fonctionne pas comme un cerveau de professeur, ni de parent, du reste. Ça se rappelle plutôt visuellement, pour certains, auditivement, pour d’autres, et, hypnose pédagogique ? d’autres encore mémoriseront votre cours, en revoyant gigoter votre jupe indienne sur l’estrade.

Bref, un élève, comment ça marche ? Et l’ombrageux Philippe d’avoir écrit – ce n’est pas hier, c’est irremplaçable – un « Apprendre, oui, mais comment ? » qui a valeur de madeleine de Proust professionnelle, pour moi. L’élève est une personne, avec son fonctionnement propre – voyez-vous ça ! Et il vaut mieux partir dans le métier avec l’idée dans le sac à dos.

Pourquoi, alors, devrait-on voir s’affronter par débats et articles interposés, comme en deux camps étanches, celui qui enseigne sur le terrain, et celui qui réfléchit à l’acte d’enseigner ? Les Sciences de l’éduc sont au service de notre métier ; elles sont la recherche sur le vivant-élève, dont on ne saurait se passer. Mais, de grâce, qu’elles descendent de leur chaire, qu’elles s’expriment en autre chose qu’une langue étrangère ! Qu’elles acceptent un aller et retour constructif, avec la classe de tous les jours !

Dans le contexte d’urgence d’une école en chantier, il n’y a pas d’un côté, les abeilles-ouvrières d’en bas, et de l’autre, des têtes pensantes éthérées. Le chercheur et le maître sont dans le même bateau : celui de l’élève. Et, il n’y aura pas de bûcher pour Philippe Meirieu…

 

Martine L. Petauton

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • Thierry Ledru

    Thierry Ledru

    14 octobre 2012 à 22:20 |
    Le meilleur enseignant n'enseigne pas, il montre aux autres comment il s'enseigne. A partir du moment où une formation laisse croire que l'individu est prêt à enseigner, elle le prive de cette évolution. Quant aux technocrates des sciences de l'éducation, leurs travaux n'auraient d'intérêt que s'ils venaient eux-mêmes les mettre en œuvre dans les classes. Ce qui permettraient aux enseignants de leur montrer ce que eux savent faire...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 octobre 2012 à 15:27 |
    Votre plaidoyer pour des « sciences » de l’éducation empiriques, expérimentales adaptées au public, c’est-à-dire aux élèves, est le bon sens même. La pseudoscience pédagogique a signé l’échec retentissant des UIFM : que de futurs profs se sont ennuyés, des heures durant, à écouter bavasser des « scientifiques » sur les différentes manières dont les élèves lassent leurs souliers !...
    Apprendre et faire apprendre relèvent non de la science mais de l’art, ou plutôt – et cela n’a rien de péjoratif – de l’artisanat. Le maître est un artisan – les meilleurs d’entre eux sont des orfèvres ! – qui travaille sur de la matière vivante pour la façonner, la transformer. A une certaine époque, les années 80, on apprenait à faire apprendre, comme dans les métiers du Moyen-Âge, auprès d’un professeur confirmé qui vous montrait par l’exemple comment l’on fait : point de péroraisons ex cathedra, mais de la pratique, des recettes, voire des trucs. Les pédagogues « scientifiques » sont rarement des praticiens, mais des théoriciens, qui, comme tous les théoriciens (moi le premier !), manquent d’humilité…

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    • Martine L

      Martine L

      13 octobre 2012 à 20:18 |
      ce " bon maître artisan ", qui montrait le chemin à partir de son savoir faire, des années 80, affiné comme un camembert, goûteux, certes, mais comme le fromage, un peu trop enfermé dans quelque chose d'"ancestral", on peut penser que c'était le conseiller pédagogique, sécurisant, au plus près de la classe et de ses pièges, capable dans le " vrai" travail au quotidien, de montrer où étaient les mines. De peiner, aussi, et d'oser le dire. Belle mutualisation de l'effort d'enseigner. Cependant, JF, il faut aussi voyager, s'interroger, expérimenter, faire autrement, pour progresser. J'ai été une très heureuse conseillère pédagogique, qui tâtait, chaque fois que possible, des sciences de l'éduc, comme en cuisine !

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