Souffles - Culture de deuil, culture de liesse

Ecrit par Amin Zaoui le 23 juin 2012. dans Monde, La une, Politique, Culture, Société

Souffles - Culture de deuil, culture de liesse

 

Je vous parle de la mort ! Pour vous dire, d’abord, que tout cimetière est à l’image de la société des vivants. La ville des morts, dans son organisation, son aménagement, sa propreté, son silence, n’est en fin de compte que le reflet de celle des vivants. J’ai visité des cimetières musulmans dans plusieurs pays arabo-musulmans et j’ai constaté que le coefficient commun qui existe entre tous ces espaces réservés aux morts : c’est le désordre. Signe d’une société chaotique, celle des vivants ou des survivants.

Et j’ai visité des cimetières chrétiens, dont j’ai remarqué l’ordre dans l’aménagement de l’espace. Signe d’une société qui respecte le mort. Et cultive le respect aux valeurs de la culture de la mort.

Chez nous, on a perdu totalement ou presque toutes les valeurs de la culture du deuil. La sagesse et la méditation aux moments de l’épreuve ou de l’affliction nous les avons oubliées, égarées.

Dans la vie de l’être humain, l’allégresse n’a pas de sens philosophique si cette dernière n’est pas traversée par le sens de la peine ! L’une couvre et découvre l’autre, tout en lui soufflant de son âme et un peu de son feu ! De nos jours, la mort, dans sa dimension spirituelle, n’a plus de magie ni de secret. Plus de frisson !

La mort ne nous pose plus de questions ni d’interrogations. Plus de peur ni de méditation ! La mort tombe du ciel comme une chaussette, arrive par tous les chemins sans ni chuchotements, ni surprise, ni prière. De nos jours, la mort est vidée de son contenu humain et vital. Elle est métamorphosée en une fin. Une ligne d’arrivée pour une course où personne ne veut la franchir le premier ! Jadis, la triste nouvelle annonçant la mort d’un cher était un événement bouleversant. Enfant, je me rappelle de cet homme-là : il était assez âgé, sans traits, habillé toujours en blanc, c’était lui, et lui seul, qui annonçait aux habitants du village la nouvelle de la mort d’un des leurs. Cet homme, dans sa djellaba blanche, ne ressemblait qu’à lui-même. Il était égal à lui-même ! De loin, le regard perplexe, je le suivais, la peur au ventre, pieds grelottants, je découvrais dans sa voix une musique unique. Les autres, autour de moi, les enfants comme les grands, ressentaient la même chose. L’homme qui me faisait peur posait sa main sur son oreille droite et levait son appel ! Sa voix avait son timbre spécial, ni celle du muezzin ni celle d’un berrah (gaoual). Une voix qui annonce la mort. Dès que j’observais l’ombre de cet homme survenue devant moi, je m’éclipsais. Les autres enfants faisaient la même chose. A nos yeux, l’homme à la djellaba blanche incarnait la mort. J’écoutais ses appels avec piété et intériorité ! Le silence était majestueux et grand à la taille du ciel ! Je l’imaginais plus grand que la mort, plus fort qu’elle, jusqu’au jour où un autre homme est venu pour annoncer aux villageois la disparition de l’homme à la djellaba blanche ! Je l’ai pleuré.

Aujourd’hui, les annonces nécrologiques, avec leurs discours froids et répétés, leur langue de bois, ne provoquent aucun sentiment de piété ou de recueillement.

J’ai l’impression que les larmes déversées, par quelques-uns, sur un mort n’ont plus le goût salé ni amer ! Elles giclent comme coulées d’un robinet cassé !

Jadis, les obsèques étaient d’abord les liseurs du Coran ; ces hommes simples avec des visages dont les traits dégageaient une certaine lumière. Ils procuraient en nous le sentiment de la prosternation. Une envie de lire, de psalmodier. Une envie d’écouter.

Dans les obsèques d’aujourd’hui, il y a, d’abord, ces gens pressés ; ceux qui ne demandent que l’heure de « la mise à terre », ne cessant de regarder la montre et l’écran du téléphone portable !

Si le mort est une personnalité publique, un bon-fonds-de-commerce politique, nous nous retrouvons devant une gent ne cherchant que la visibilité médiatique.

La société qui ne sait pas vivre sa culture du deuil n’arrivera jamais à habiter sa culture de la fête.

 

Amin Zaoui


A propos de l'auteur

Amin Zaoui

Amin Zaoui

Ecrivain algérien né à Bab-El Assa (Tlemcen) Œuvres récentes en langue française : - Festin de mensonges (Fayard) 2007 - La chambre de la vierge impure (Fayard) 2009 Œuvres récentes en arabe : - Le huitième ciel (Madbouli. Egypte) - La Voie de Satan (El Ikhtilaf, Alger) Les romans d’Amin ZAOUI sont traduits dans une douzaine de langues

Commentaires (4)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    24 juin 2012 à 16:52 |
    Dans notre société, c'est d'abord la mort que l'on veut cacher.
    Ensuite parmi les cimetières, se trouvent ceux des villages souvent moins "froids" avec des ornements qui laissent à penser qu'ils ne datent pas d'hier et que ces morts ne sont pas anonymes.
    Et puis ces trop grands cimetières,sans "âme", d'une impersonalité redoutable.
    Les arbres donnent le sentiment de vie dans les cimetières...
    Et le propre de celui du Caire, c'est la vie qu'apportent les vivants qui le peuplent.
    Alors restons poètes, surtout en présence de la mort!
    Sabine

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    23 juin 2012 à 19:41 |
    Je me permets d’être en désaccord avec vous sur la différence entre les cimetières chrétiens et les cimetières musulmans. Les tombes non entretenues, à Paris notamment – et elles sont nombreuses dans ce cas – donnent une impression pénible d’abandon et de désolation…Le cimetière du Caire, au contraire, est certes chaotique mais vivant : tant de gens y habitent !
    Il est surprenant – à moitié seulement toutefois – que la mort, en terre d’Islam, soit autant occultée qu’en occident. Il existe, dans la tradition coranique, un ange de la mort, censé venir chercher les futurs défunts…Mais, comme vous le décrivez, un peu partout, les rites de passages, si nécessaires au travail de deuil, sont escamotés. L’effroi devant cette terra incognita qu’est l’après vie (et même ceux qui affirment qu’il n’y a plus rien n’ont aucune certitude !) demeure.
    Chacun est toujours seul face à ce mystère ; mais la modernité, en quête d’une immortalité par défaut, par une disparition factice de la mort, n’a fait que renforcer cette solitude.

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    • Martine L

      Martine L

      24 juin 2012 à 10:55 |
      Pour avoir un peu marché en terres musulmanes - en Afrique ( Maghreb, Egypte, et A Noire), je vous rejoins , JF. Il y a dans d'autres cultures que la nôtre, un rapport plus poreux avec les cimetières. Certes, l'abandon éprouvant des carrés occidentaux dans les cimetières d'Afrique du Nord, a tendance à cacher le reste. Mais, avez vous fait l'expérience des " traditions" dans les régions françaises ? de grandes différences ! quant aux cimetières protestants - un arbre par tombe, ce sont des jardins !

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  • Gerald Madeleine

    Gerald Madeleine

    23 juin 2012 à 17:08 |
    Je souhaite que votre pensée se transforme à nouveau. La fin de vie est éprouvante et la mort est une séparation définitive qui installe chez les vivants une souffrance irréversible. La mort d'autrui nous transforme en profondeur que l'on soit accro au téléphone ou pas, pressé par les tâches que nous avons créées ou pas. Pas besoin de se prosterner devant un homme en blanc, continuer à aimer, malgré ses apparences, est la seule issue pour rester digne.

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