Visage vive

Ecrit par Jean Le Mosellan le 15 septembre 2012. dans La une, Culture, Littérature

Matthieu Gosztola, Gros Textes, 2011, 7 €

Visage vive

Quand les mots s’affolent, quand ils épuisent leur sens et se mettent à nu, ils ne peuvent plus servir qu’à dire l’indicible, tout ce qui appartient, en l’occurrence, aux choses essentielles comme l’amour. On quitte le domaine traditionnel, et l’on tombe dans le monde de l’instable ou de l’inattendu, le monde musical, par exemple, où le sens des notes n’est défini que par l’usage qu’on en fait. A moins que visage ne signifie douleur, comme dans Mater Dolorosa, on s’interroge sur la juxtaposition ahurissante, dissonante pour ainsi dire, de ces mots Visage vive, servant de titre au recueil de poèmes de Matthieu Gosztola.

Mais visage a pris un autre sens, un sens caché, il s’habille de douleur et devient féminin. « On est près de la douleur qui blesse/Vive/ Visage vive ». Visage est douleur.

Ce recueil parle de la mort d’un enfant, dans un vrai « affolement des mots des mots très caractériels ». Dans le souvenir « tout est déjà dans le visage. Il est ce qui fait toute une histoire ». Et le poète s’adresse très tendrement à l’enfant défunt : « Tu as la nuit dans les yeux/ Plus que ce que tu pourrais/ Imaginer/ Le visage est notre folie ».

Le livre tout entier est en fait un long poème sur un impossible deuil. A chaque page il n’est qu’évocation de l’enfant, « retourné à sa réception d’étoile ».

Tout commence par une ouverture comme dans une pièce musicale. L’enfant était-il un virtuose en concert ? Au piano peut-être. « Il est devant un parterre d’hommes et de femmes en costume d’apparat. Il déroule les arpèges dans l’air… » C’est bien lui qui joue dans toutes les pages. Le poète se contente d’être à l’unisson. Il parle des jours heureux, de ses angoisses d’enfant aussi, et de son enterrement. « Ce n’est pas toi qu’on/Enterre/C’est moi dans ma vie de toi ». Il affirme même : « C’est toi qui pousses les mots à se/Mettre debout en les choisissant/Par leurs prénoms et je te suis/Trop content d’être à la traîne ».

Le long poème, quasiment écrit sous la dictée de l’enfant, est composé de chants, étalés sur plusieurs pages ou sur une seule comme celle qui dit : « Je crois que c’est possible/De vivre car on est deux/Et ça a duré ». Le rythme des chants est ainsi très varié. Des variations qui vont du paisible au haletant. Adagio cantabile ou appassionato la plupart du temps, haché brusquement de vivace agitato. Et le chant devient nocturne, au sens musical du mot, sans qu’il soit vraiment funèbre.

Malgré tout, le visage tend à s’estomper. « Je n’arrive pas à décrire ton/Visage/Comme une eau bouleversée/De ne jamais/Se retrouver vraimentLa peinture du visage n’a pas eu le /Temps/De sécher ».

Et l’on comprend pourquoi visage n’est pas l’équivalent de face ou de figure.

Quel âge avait l’enfant à son décès ? « En 2015 tu auras 20 ans tu iras à/ Alger ». Il s’agit à coup sûr d’un garçon. Car « en 2030 pendant les vacances de/ Pâques/ Tu ne sauras plus où te loger car tu/ Auras une petite amie ». On n’en saura pas plus. Etait-il un fils ou un frère ? Jumeau peut-être. Mais un lien de sang est-il vraiment nécessaire ? Je vous laisse avec les supputations. L’auteur lui est né en 1981.

Son recueil est illustré de photos prises par lui-même en Inde. La première est un chemin de lumière. Ce sont d’innombrables flammes de bougies par rangs de dix, formant un chemin, bougies presque entièrement consumées, en fin de vie.

Chemin qui mène à l’infini.

 

Jean Le Mosellan

 

Matthieu Gosztola, né en 1981, a publié Sur la musicalité du vide, Atelier de l’agneau 2001 ; Matière à respirer, Création et recherche 2003 ; Une Caresse pieds nus, Contre-Allées 2009. Il est non seulement poète, mais aussi photographe, musicien, et critique littéraire dans de nombreuses revues. Nous le connaissons à Reflets du Temps comme rédacteur de chroniques tirées de ses livres (Débris de tuer Ruanda 1994, Atelier de l’agneau 2010 ; La Face de l’animal, Editions de l’Atlantique 2012). A La Cause Littéraire on lui doit de nombreuses analyses de livres.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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