Linguistique

Si vous le dites : Le démon de midi

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 février 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Le démon de midi

Thème classique de la littérature et de la psychanalyse. A l’heure des esprits de midi – Mittagsgeisterstunde – dans Le délire et le rêve dans la Gravida de Jensen de Freud, Hanold rencontre le fantasmatique objet, que, doré aux feux de l’astre du jour, prend son délire ; un peu comme la fameuse cristallisation que décrit Stendhal, dans De l’amour : l’être aimé devient, tel une brindille très ordinaire jetée dans une mine de sel, une magnifique œuvre d’art.

« C’est à mi-vie que se pose la question du vivant en proie à la vérité sexuelle », ajoute le psychanalyste Paul-Alain Assoun.

L’origine toutefois de l’expression est biblique. Psaume 91, 5-6 : « tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole le jour, ni la peste qui marche dans les ténèbres, ni la contagion qui frappe à midi ». Pas de démon dans tout ça, alors d’où le terme est-il venu ? Le vocable hébreu יָשׁוּד (yasud ou isod) a été traduit δαιμονίου μεσημβρινοῦ par les LXX et daemonio meridiano par la Vulgate. Nous y voilà. יָשׁוּד signifie « qui dévaste », Jacques Chouraqui le rend même par « qui razzie ». Erreur de traduction donc, mais erreur qui cadre bien avec les croyances proche-orientales du temps, pour lesquelles toute maladie est causée par un esprit malin ; d’ailleurs, le midrash dudit psaume précise bien : « les sages disent c’est un démon, un autre sage dit qu’il est fait d’écailles et de poils et qu’il n’a qu’un œil, un œil à la place du cœur ».

De là, découle toute la tradition patristique de l’acédie. Les premiers moines dans le désert, à l’heure du zénith, l’heure la plus chaude de la journée, étaient parfois sujets à l’ακήδια, l’acédie ou tristesse (tristitia), qui, de nos jours et dans la terminologie médicale, serait nommée dépression. Jean Cassien, en l’an 420 de notre ère, parle de « taedium sive anxietas cordis », fatigue ou anxiété du cœur, et Evagre le Pontique (IIIème siècle) donne de la chose la description suivante : « le démon s’installe aux alentours de midi. Le soleil pousse le moine à l’acédie, à s’immobiliser, à ne rien faire, à sortir pour regarder fixement le soleil et vérifier sa position. Il éprouve la haine du lieu où il vit, de sa vie, du travail manuel et il croit que l’amour des ses frères l’a abandonné, que personne n’est prêt à le consoler ».

Jusqu’ici, pourtant, rien de sexuel. Oui, mais le coquin démon suscite aussi, chez le moine, des pensées impures. Nicétas d’Aquilée, au Vème siècle, l’appelle rien moins que « libidinis daemonium », démon du désir. La faculté du diable ou de ses créatures de changer de forme, afin – en particulier – d’inciter à la débauche est un lieu commun de la littérature démonologique. Encore au XVIème siècle, le dramaturge anglais, Christopher Marlowe, évoquera dans sa pièce Dr Faustus une diablesse ayant pris l’apparence de la splendide Hélène de Troie. Faust, bien qu’il n’ignore rien du caractère illusoire de cette idylle, se plonge avec délice dans une aventure sans lendemain, s’exclamant : oh sweet Helen ! Suck forth my soul ! See where it flies !, Oh douce Hélène ! Aspire (suck=suce, sic !) mon âme dans un baiser ! Vois où elle s’envole !

A méditer par tous les quinquagénaires, comme moi, que les longues années de vie conjugale fatiguent parfois et qui se laisseraient facilement induire en tentation. Que la pensée du daemonium meridianum leur fasse s’écrier, de manière très christique : « vade retro Satanas ! », Arrière de moi, Satan !

Si vous le dites... Sophistes

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 janvier 2016. dans Philosophie, La une, Linguistique

Si vous le dites... Sophistes

Il y a quelques semaines, notre amie Sabine Aussenac avait cherché, dans Wikipedia, une définition des sophistes, et j’avais promis, dans un commentaire, d’y consacrer un « si vous le dites ». Chose promise, chose due.

Les σοφιστής, littéralement, sont les « hommes sages » (de σοφία, la sagesse) ; mais, originellement, le terme a une acception très large. Pour Aristote, le premier « sophiste » n’est autre que Zénon d’Élée, un philo-sophe donc ; et au Vème siècle avant notre ère, poètes, rhapsodes, musiciens, voire devins étaient indistinctement rangés dans cette catégorie. On y trouvait ainsi pêle-mêle Homère, Hésiode, jusqu’à des figures mythiques comme celle de Prométhée. C’est Platon qui a inauguré le sens moderne du mot. Rien en effet ne ressemble plus à un philo-sophe qu’un sophiste ; d’où l’urgente nécessité de les distinguer. Mais, avant de voir les différences, examinons d’abord les ressemblances.

Au-delà de l’idéal d’être « sages », les uns et les autres partagent les mêmes techniques. Mieux, ce sont les sophistes qui inventèrent la méthode dite « socratique » : les questions-réponses censées faire avancer le questionné vers la vérité. C’est la « dialectique » (même racine que « dialogue » : le verbe dialegesthai). Outre celle-ci, les sophistes utilisent des procédés plus contestables que les philosophes eux s’interdisent. Ainsi l’« antilogique » (antilogikos) qui consiste à démontrer qu’une thèse (« logos », litt. parole) équivaut à son anti-thèse, anti-logos. Tout, par conséquent, n’est fait que de contraires, qui, tous, se valent : aucune vérité ultime. Platon, d’ailleurs, n’était pas en désaccord absolu avec cette notion, qui le gênait infiniment : le monde sensible, ce que nous voyons, apparaît comme un chaos, une confusion de choses contradictoires ; toutefois, il convient de surmonter ces apparences, pour atteindre le domaine des réalités éternelles, dont le démiurge s’est servi de modèles pour créer le monde. Ce sur-monde ou cet arrière-monde, pour parler comme Nietzsche, Platon l’appelle le kosmos noeton, le monde des idées.

Troublants de fait ces sophistes qui apportent des réponses discutables à de – très valables – questions. Qu’est-ce donc qui leur a collé cette étiquette de « mauvaise foi » ?

La volonté, en premier lieu, d’avoir toujours raison (par opposition au doute socratique) ; c’est l’éristique (de eris, querelle, contentieux). L’objectif n’étant pas de dire le vrai, mais de vaincre l’adversaire. Les sophistes font, en effet, office d’avocat dans les procès. A l’inverse des philosophes, qui dispensent leur enseignement gratuitement, on les paye : c’est ici que se situe LA distinction majeure entre les deux types de « sages ». Les sophistes monnayent leur savoir, leur « sagesse » est une sagesse mercenaire. Protagoras, nous dit Platon, était plus riche que Phidias, le sculpteur, auteur d’une monumentale statue de Zeus à Olympie, l’une des sept merveilles du monde.

Memento mori

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 novembre 2015. dans La une, Linguistique

Memento mori

J’aurais pu consacrer à cette formule un « si vous le dites », tant elle a une longue histoire derrière elle. Mais – pour une fois ! – je n’ai pas envie de faire d’érudition. « Souviens-toi de la mort » : tel est l’insupportable rappel que les événements de vendredi dernier viennent de nous infliger. Oui, insupportable, car nous oublions – ou ignorons – notre propre mortalité. Nous savons que nous allons mourir, à la manière dont nous savons que π=3,14116. Connaissance purement théorique, donc superfétatoire, en un mot négligeable et donc négligée… dans notre for intérieur, nous nous croyons immortels.

Seulement voilà, tôt ou tard, la grande faucheuse nous fait signe : accidents, guerres/terrorisme, maladies graves, deuils. Elle nous signale que tout et tous mourront : vous, moi, l’humanité, la terre et même notre étoile, le soleil. Ce n’est qu’une question de temps. Hélas, nous n’écoutons pas, nous ne demandons qu’à oublier. J’ai en mémoire la conversation – la dernière ! – entre le commandant de bord et le copilote du Boeing d’Air France, abimé au beau milieu de l’Atlantique sud, entre le Brésil et la côte africaine. Pris dans le tristement célèbre « pot-au-noir », le système informatique était tombé en panne, l’avion ne répondait plus. Chute vertigineuse, mais longue de plusieurs interminables minutes, vers les flots.

Copilote : « commandant ! Faites quelque chose ! »

Commandant : « y’a rien à faire… »

Copilote : « Putain, mais c’est pas vrai ! C’est pas possible ! On va taper !!! »

Eh oui ! Face à la certitude du trépas et d’un trépas imminent, ce professionnel de l’aviation n’y croyait toujours pas. Irreprésentable finitude que la nôtre, impensable, fut-ce contre l’évidence. Il faut néanmoins l’accepter, l’admettre et ce n’est pas donné à tout le monde, moi le premier.

Qu’on me permette ici de raconter une anecdote. Une amie de feue ma tante, religieuse de son état, et ayant passé toute sa vie à aider les Malgaches, volait pour la énième fois entre Madagascar et la France, quand, du cockpit, on annonça un grave ennui mécanique. Terreur à bord ! Les nonnes immédiatement se plongèrent dans une intense oraison. Soudain, la supérieure s’exclama : « mais ! Sœur Marguerite ! Qu’est-ce que vous faites ? Mais priez donc !! ». Sœur Marguerite jouait paisiblement aux dés. Sa seule réponse à l’injonction de sa hiérarchie fut : « c’est fait ! Je suis prête ! »

Être prêt, en tout temps et en tout lieu, inaccessible nécessité. Inaccessible mais indispensable. Ne sachant ni le jour, ni l’heure, il faut faire comme si, comme si c’était hic et nunc. La leçon des attentats, elle est là.

Der Kaiser und das Roemisch Reich // Und wer mehr drin, muß sterben gleich

« L’empereur et l’empire romain, quiconque s’ajoute à la ronde doit pareillement mourir », dit la Totentanz, la danse de mort de la Petrikirche de Wolgast. Nous sommes tous invités au bal.

« Si vous le dites » Apothéose

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 octobre 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Apothéose

Le mot a subi, au fil du temps, une banalisation, presque un affadissement (cf. entre autres, Anatole France « la vieillesse qui est une déchéance pour les êtres ordinaires est, pour les hommes de génie, une apothéose »), au point de vouloir simplement signifier un summum, un accomplissement, une récompense suprême.

Pourtant, au sens propre, ἀποθέωσις vient de ἀποθεόω, litt. « faire dieu », pratique courante dans les monarchies hellenistiques, mais qui posa un problème à Rome. Appien d’Alexandrie, historien grec du Ier siècle, écrit : « les Romains témoignent aux détenteurs de l’office impérial – à condition qu’ils ne soient pas tyranniques, ni reprochables en quoi que ce soit – des hommages divins après leur mort. Ils ne souffrent pas d’appeler quiconque “roi” avant qu’il ne soit mort ». Comme les Macédoniens, qui refusaient de se prosterner devant Alexandre devenu pharaon, les Romains demeuraient républicains dans l’âme : ni royauté, ni théocratie (cf. Brutus, dans la pièce de Shakespeare, Julius Caesar : « If we crown him, I have to admit we’d be giving him the power to do damage », si nous le couronnons, je dois admettre que nous lui donnerions le pouvoir de faire des dégâts).

Certes, la déification des empereurs n’était pas systématique, elle fut déniée à Caligula. Et certains princes ironiques et facétieux s’en moquaient même, ainsi Vespasien (le promoteur de l’édicule public qui longtemps porta son nom !) lâchant à l’agonie, mais non sans humour : « vae ! Puto deus fio ! ». Hélas ! Je me sens devenir dieu.

Il reste que la tradition s’installa dès Auguste. Dion Cassius rapporte qu’un témoin avait vu le défunt s’envoler au-dessus du bûcher vers le ciel. A partir des IIème, IIIème siècle, le rituel fut définitivement établi. La cérémonie commençait par le placement des restes impériaux dans un mausolée. Puis venait le funus publicum, les obsèques publiques. Ce que l’on brûlait, à la différence des débuts du principat, ce n’était pas le corps du souverain, mais son effigie en cire, reproduisant fidèlement ses traits. La crémation, d’ailleurs, n’étant que la phase ultime de tout un processus où la poupée royale prenait réellement la place de la dépouille : installée sur son lit mortuaire, des médecins publiaient régulièrement des bulletins de plus en plus en plus alarmistes, puis proclamaient le décès du simulacre. Les sénateurs et leurs épouses, en tenue du deuil, venaient alors rendre un dernier hommage à l’effigie princière.

« Si vous le dites... » « Être en odeur de sainteté »

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 septembre 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites... » « Être en odeur de sainteté »

L’idée est paulinienne : les saints sentent bon, comme le Christ sent bon ; le salut a une dimension olfactive. Les justes sont parfumés, les réprouvés puent (2 Cor 2,15) : « car nous sommes la bonne odeur du Christ (Χριστοῦ εὐωδία ἐσμὲν), à l’égard de ceux qui sont sauvés, et à l’égard de ceux qui périssent : à ceux-ci une odeur mortelle qui leur donne la mort, à ceux-là une odeur vivifiante qui leur donne la vie ».

La Dei Genitrix, la Mère de Dieu, Marie, la toute première ressuscitée après son fils, en fournit l’exemple parfait. Un écrit apocryphe du VIème siècle, la Dormition de Marie du pseudo saint Jean, rapporte l’émerveillement des apôtres à l’enterrement de la Vierge : « ils portèrent la bière et déposèrent le précieux et saint corps à Gethsémani. Et voici qu’un parfum délicat se dégagea du saint tombeau de notre maîtresse, la mère de Dieu ». Saint Jean Damascène (VIIIème siècle) confirme et magnifie encore la scène (Homélies, 173, II, 18) : « s’échappait un parfum ineffable qui les pénétrait. Saisis d’étonnement devant le prodige mystérieux, voici seulement ce qu’ils pouvaient conclure : Celui qui, dans sa propre personne, daigna s’incarner d’elle, Celui-là avait voulu encore, après son départ d’ici-bas, honorer son corps virginal et immaculé du privilège d’incorruptibilité ».

Imputrescibles et parfumés, tels sont idéalement les saints, à l’image du Saint. Et non seulement eux, mais également tout ce qu’ils touchent. Ainsi la bienheureuse Clara Gambacorta, veuve et dominicaine du XIVème siècle, embaumait son lit et ses draps. Le bréviaire de sainte Claire, l’amie de saint François et fondatrice de l’ordre des Clarisses, embaumait aussi (breviarum odorando). Mieux, ces êtres bien odorants émettent une liqueur précieuse, un nectar huileux, dont on peut se servir pour les sacrements (confirmation, extrême onction). L’huile s’écoulant du sépulcre de saint Démétrios de Thessalonique (IVème siècle) fut utilisée à Sainte Sophie de Constantinople.

Mais quid de l’inverse ? De ceux qui – précisément – ne sont pas en odeur de sainteté ?

Le Maleus Malificaruum, traité pour le procès des sorcières de 1486, est formel : celles-ci exhalent un malus fetor, une fétidité mauvaise, immonde (immundus). Dans leur sabbat, les dévotes du diable embrassent le postérieur de celui-ci en signe d’allégeance (posterius osculando). Jean de la Taincture (XVème siècle) reproduit la scène dans son ouvrage, Invective contre la secte (satanique) de vauderie :

Si vous le dites Sic transit gloria mundi !

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 août 2015. dans La une, Linguistique

Si vous le dites Sic transit gloria mundi !

« Sancte Pater, sic transit gloria mundi ! », saint Père, ainsi passe la gloire de ce monde. Telle était la formule que proclamait, par trois fois, un moine devant le nouvel élu, pratique antique codifiée dans le cérémonial d’intronisation des papes de 1516. Et de brûler, jusqu’à consumation complète, une mèche d’étoupe symbolisant le pouvoir de ce puissant monarque.

L’origine du rite est byzantine : à chaque Basileus de Constantinople, lors de son couronnement, on présentait, d’un côté un vase rempli d’os et de cendres de défunts, et de l’autre une pièce de lin immédiatement dévorée par les flammes : avertissement à l’autokrator/kosmokrator, autocrate, maître de l’univers, de ne point trop s’enorgueillir.

Ironie de l’histoire, Innocent III, pape de 1198 à 1216, vécut à l’extrême ce paradoxe. Il avait commis, dans sa jeunesse, alors qu’il n’était encore que cardinal, un traité plein d’humilité : De miseria humanae conditionis, de la misère de la condition humaine. Cela ne l’empêcha pas d’exalter sa fonction dans des proportions inconnues jusqu’alors. Il écrivit dans un sermon sur la consécration du pontife suprême : « il (le pape) est le vicaire du Christ, le successeur de Pierre, l’oint du Seigneur. Il est placé entre Dieu et l’homme ; au-dessous de Dieu, mais au-dessus de l’homme, plus petit que Dieu, mais plus grand que l’homme : il peut juger tout le monde, mais ne saurait être jugé par personne ». Un théologien du XIIIème siècle, Augustin d’Ancône, autrement appelé Augustinus triumphus (sic !), ira plus loin encore : « papa maior est angelis », le pape surpasse les anges ! « Il occupe une place, ajoute Augustin, plus élevée non seulement que celle des hommes, mais également que celle des anges ».

Juillet 1216, Innocent III trois meurt. Jacques de Vitry, nouvellement nommé évêque de saint Jean d’Acre, en route vers son diocèse, fait halte à Pérouse, où Innocent est décédé. Là, surprise ! Au beau milieu de l’église, il découvre le corps papal à demi-nu et dépouillé des ornements pontificaux dans lesquels il aurait dû être enterré (pratique coutante au Moyen Âge : on pillait les biens et les vêtements du pontife défunt avant l’élection de son successeur). Jacques de Vitry se rappelle alors de la mise en garde adressée au nouvel impétrant lors de son sacre, « sic transit gloria mundi » et de conclure : « cognovi quam brevis sit et vana huius seculi fallax gloria », il (Innocent III) sut combien est brève, vaine et fallacieuse la gloire de ce monde.

La fonction Meta : l’ailleurs parle grec

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 juillet 2015. dans La une, Linguistique

La fonction Meta : l’ailleurs parle grec

L’ailleurs, en Grèce, s’exprime par un préfixe : μετά (metà). Metà est une diastasis, une séparation, un diastema, un espacement. Espacement dans le temps (chez Homère, μετά signifie « après »), ou dans l’espace (à Athènes, encore de nos jours, les metaphorai désignent les transports en commun !).

Cependant, partir ne suffit pas, il faut aussi arriver : l’ailleurs rejoint alors l’ici même. L’autre sens de μετά est σύν (syn), « avec » : on part pour retrouver quelque chose. Ainsi la méta-stase ; les cellules cancéreuses ne se contentent pas de migrer, elles se fixent sur un autre organe pour l’envahir. Idem pour le méta-bolisme : on lance (bolè) une substance, qui, absorbée par l’organisme, se confond désormais avec lui. Et que dire de la méta-physique ? Ce qui dépasse (surpasse ?) la nature (physis) pour s’envoler dans les régions supérieures de l’Être, c’est-à-dire en définitive, énoncer la partie la plus intime de ce que nous sommes… car si n’étions pas, nous n’existerions même pas. Μετά symbolise donc le cycle néoplatonicien : sortie/émanation, repos (stasis), puis retour à soi.

Μετά a un petit frère latin : trans. Concept identique : aller quelque part, aller vers. Trans-port, trans-formation (meta-morphosis !) – on va vers une autre forme – trans-figuration (cette nouvelle forme devient sublime) ; bref toujours et encore un transit !

Μετά aurait – presque ! – pour synonyme ἐκ (ex). L’κ-στασις (l’ex-stase) consiste à s’extirper de son corps, afin de se déplacer, se mouvoir dans quelque dimension insondable. Dans les mystiques aussi bien païennes que judéo-chrétiennes, voire musulmanes (les soufis), l’ex-stase aboutit à l’in-stase, l’intérorité absolue, la descente au cœur du « je », ce que Jung nomme le soi…

Ailleurs-ici, autre-même, mouvement-repos, micro-macro (microcosme-macrocosme !) ; tous ces antonymes convergent dans une direction unique, vérité universelle : l’immobilité est stérile, mortifère ; il faut bouger, changer de place au propre comme au figuré… c’est en partant que l’on revient. C’est en se perdant que l’on se trouve.

« Si vous le dites » : Barbarie vs civilisation ou la dialectique du même et de l’autre

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 juin 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » : Barbarie vs civilisation ou la dialectique du même et de l’autre

La barbarie est avant tout une affaire linguistique. Pour les hellènes de l’antiquité, est barbare le barbarophonos, celui qui ne parle pas la koiné, ce grec standard – en fait, attique – (celui du Nouveau Testament) qui transcende les différents dialectes ((ionien, dorien, arcado-chypriote, etc.). « Le mot barbare, explique Strabon (Géographie XIV, 2,28) a été formé par une onomatopée pour exprimer toute prononciation embarrassée, dure, rauque ».

Attitude universelle face à l’autre, celui qu’on ne comprend pas. Les Allemands, premiers étrangers auxquels furent confrontés les slaves, sont les « muets », en russe немец, en polonais niemy et en tchèque niemiec. Inversement les slaves ont reçu le don de la parole, слово (slovo). L’homme véritable possède le logos, c’est-à-dire l’idiome de sa langue maternelle, le seul qui produise du sens. L’altérité du parler relègue dans une sous-humanité, muette ou grossière.

Au premier degré, le barbarophone est donc incompréhensible, mais cette incompréhensibilité devient rapidement la métaphore d’une infériorité culturelle ou raciale : barbares les Égyptiens qui adorent des dieux aux têtes d’animaux, barbares les Perses qui se prosternent devant leur Grand Roi. Les Grecs, eux, sont des citoyens libres, « je ne règne pas en maître comme les barbares » dit le roi d’Athènes dans les Héraclides d’Euripide. Aristote, quant à lui, va plus loin encore (Politique I, 2) : « il y a identité entre barbare et esclave ». Ultimement la barbarie prendra la signification que nous lui connaissons aujourd’hui : une abomination qui ravale l’humain au rang de la bête féroce. Euripide toujours (Hécube 11, 29) fait dire à Agamemnon s’adressant à Polymestor : « chasse de ton cœur le barbare ». Judicieuse remarque qui, en même temps, constitue une avancée éthique : la barbarie ne saurait être le propre d’un peuple ; elle git, à l’état latent, en chacun d’entre nous.

A l’époque hellénistique, on assiste à un renversement des valeurs. Le Proche-Orient hellénisé par les diadoques d’Alexandre devient source de révélations tant religieuses que philosophiques. Le philosophe Iamblique écrit sur les « Mystères d’Égypte » et les « Oracles Chaldaïques », recueil d’incantations magiques, sont lus, admirés et commentés par les néoplatoniciens. Le barbare d’autrefois s’érige désormais en maître. L’autre se voit incorporé, acculturé, inclus dans l’identité grecque. L’autre est devenu le même.

Ce qui faisait de l’autre un barbare, c’était son incompréhensibilité, d’abord au premier degré, linguistique : privé du logos, de la parole, de cette « logocéité » dont parle les Pères de l’Église, et qui différencie l’homme de l’animal, l’autre tombait dans le non humain, l’infra humain, l’Untermensch. Mais au second degré – culturel, civilisationnel, religieux – (et cela reste encore valable de nos jours) le barbare se confond avec l’inintelligible. A ce titre, on est toujours le barbare de quelqu’un : la charia apparaît aussi inintelligible à l’occidental moderne que la démocratie ou le féminisme au salafiste. Le civilisé s’identifie de la sorte à l’image idéale du moi, à l’identique à soi, à l’entre soi, à ce que l’on comprend instantanément au propre comme au figuré.

La barabarophobie – c’est-à-dire, en fin de compte, la xénophobie – s’arrête lorsque le « je » accepte de devenir autre sans cesser d’être lui-même. Les néoplatoniciens de l’antiquité tardive se sont ipso facto « barbarisés » en assimilant les sagesses du Proche-Orient et en les rendant accessibles aux Grecs, et ce sans jamais renier leur platonisme. C’est quand l’identité se fait plurielle, quand les « moi » se multiplient, quand l’altérité se dés-altère en se faisant – enfin - comprendre, c’est là que la barbarie se dissipe et se mue en civilisation.

« Si vous le dites » Fantasme, fantaisie, fantôme…

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 avril 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Fantasme, fantaisie, fantôme…

Trois mots, même racine : phasma, ce qui paraît, apparaît, quelque chose de visuel. Phantasma fut traduit en latin (Cicéron) par imaginatio, référence directe à l’image, imago, non pas une image claire, archétypale, l’eidos ou l’idea platonicienne, mais une image dégradée, spectrale : eidolon. C’est ainsi qu’Homère caractérise dans l’Odyssée (Chant XI 207-208) le fantôme de la mère d’Ulysse que celui-ci rencontre dans l’Hadès. Entité transparente, vaporeuse, un souffle (l’âme, psukhe, en grec, vient du verbe psukhô, « je souffle ») ; Ulysse essaye de la prendre dans ses bras, mais c’est de l’air qu’il embrasse ! Les phantasmatia sont, en réalité, des pneumata, des esprits, parfois des démons. Impalpables, ils ne sont malgré tout pas dépourvus d’une certaine corporalité ; des corps oui, mais des corps subtils, des schemata, tels que les décrit la philosophie néoplatonicienne.

Ces fantasmes fantomatiques peuvent être sombres, skotenoi, ou lumineux, lamproi. Ils possèdent surtout la capacité de se transformer, metarmorphousthai. De plus, ils ont la faculté de susciter des rêves érotiques, phantasiae ! On en trouve des traces jusque dans le mythe de Faust. Dans la pièce de Christopher Marlowe, Dr Faustus (XVIème siècle), Méphistophélès conjure une Hélène de Troie, superbe et démoniaque. Faust, qui a déjà vendu son âme et n’ignore rien du caractère mensonger de cette diablerie, cède à cette « phantasia » fantasmatique et lance à Hélène cette phrase unique dans toute la littérature anglaise : « Oh, sweet Helen ! suck forth my soul, see where it flies !… » Oh, douce Hélène ! Aspire (suck = suce !!) mon âme dans un baiser, vois où elle s’envole !…

A méditer la prochaine fois qu’une fantaisie libidinale s’emparera de vous…

Si vous le dites Amnistie = amnésie ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 mars 2015. dans La une, Linguistique

Si vous le dites Amnistie = amnésie ?

Peut-on pardonner sans oublier ?

Je me souviens d’un ami prêtre orthodoxe, du temps où j’étais moi-même diacre, qui remâchait sa rancœur à l’encontre du recteur de la paroisse, tout en faisant montre d’une très chrétienne magnanimité : « je pardonne, disait-il, mais je n’oublie pas ! ».

Ceci est une antinomie : la mémoire (mnesis en grec) est incompatible avec le pardon. L’a-mnistie est ainsi définie par le droit pénal public : « l’acte qui dispose que des fautes passées devront être oubliées, et qui interdit à quiconque de les rechercher ou de les évoquer sous peine de sanctions ». Pour a-mnistier, il faut d’abord être a-mnésique, ne pas se souvenir !

L’Église orthodoxe, dans sa grande sagesse, l’inscrit dans sa formule d’absolution. Le prêtre, s’adressant à Dieu, le prie comme suit : oublie, pardonne et remets les péchés de ton serviteur… ». Sans oubli, pas de pardon. L’oubli efface : ce qui a été n’est plus, n’a en fait jamais été. Ce qui liait la victime à l’acte qui lui a porté préjudice et entretenait ainsi son ressentiment est délié, dissous (ab-solvere = dis-solvere !).

Mais absoudre n’est pas donné à tout le monde… Un privilège divin ?

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