Linguistique

Si vous le dites Janvier ou Janus bifrons

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 janvier 2015. dans La une, Linguistique

Si vous le dites Janvier ou Janus bifrons

Premier mois de l’année, janvier est une porte. La porte (janua) caractérise aussi le nom de son dieu tutélaire dans l’ancienne Rome, Janus. Son temple, le sacellum, avait deux portes et Janus deux visages, d’où l’épithète de bifrons : l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir, ou encore l’un tourné vers l’ouest et l’autre vers l’est. Solaire, Janus s’identifie au levant, Matutinus. Au nouvel an, les portes s’ouvraient, symboles du transit, du passage. Janus est un passeur : dieu suprême, dieu des dieux, diuum deus, ayant, aux dires d’Ovide, la garde du monde, custodia mundi, il fait passer de la mort à la vie et de la vie à la mort.

Ambiguë sa dualité, à l’instar des couleurs de ses têtes : l’une blanche, l’autre noire. Janus tout à la fois crée et détruit. Il commence et finit, il combine en lui l’entrée, initium et la sortie, exitium. Créateur (cerus), les prêtres de Mars, les Saliens, le nomment « matrice », Genita Mana. Tout comme Cérès ou Tellus (la terre), il produit, engendre, puis réabsorbe, reprend en son sein. Psychopompe, pareil à Mercure/Hermès, il achemine les âmes vers ce monde et les conduit à nouveau dans l’Au-Delà. Janus, en vérité, a un rapport avec le mundus, cette porte de l’autre monde, fermée par la « pierre des esprits », la lapis manalis, que l’on déplaçait trois fois par an, afin que ceux-ci sortent, répandant la terreur dans Rome (qui sait s’ils n’allaient pas emmener avec eux des vivants ?).

Janus/janvier illustre cette polarité universelle, ce transit incessant du temps et des vies. Point focal, instant crucial, pont entre ce qui a été et ce qui sera, tout à la fois, on le célèbre et on le craint.

Si vous le dites : de l’exorde… à l’ordure !

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 décembre 2014. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : de l’exorde… à l’ordure !

L’exorde, en rhétorique, est le début d’un discours, une mise en bouche destinée à capter l’attention de l’auditoire.

Mais c’est également le commencement d’une trame : ex-ordior, ce que tisse le tisserand conformément à un ordonnancement, un ordo.

Selon le Livre de la Sagesse (11,21), Dieu est l’Archi tisserand, qui « a tout réglé avec mesure, avec nombre et avec poids ». Il « ourdit » Sa création.

Le résultat étant ce que Boèce nomme l’ornatus mundi, le monde comme ornement. Ordre cosmique, tissu cosmétique qui sert de vêtement au Créateur, « Toi qui te revêts de lumière comme d’un manteau » chante l’hymnographie de l’Église orthodoxe.

Mais qui dit début dit aussi fin. Quid des chutes de la texture ainsi tissée ? C’est le rebut, les ordures, ce qui dépare la divine parure du créé, ce qui met du désordre dans l’ordior de l’univers.

Alors quoi ? L’enfer ? Les réprouvés ?

De l’ordior à l’ordure, il n’y a que le ciseau du Maître qui coupe. Et à l’exorde s’oppose la réfutation : faire ou défaire, il faut choisir.

Si vous le dites « L’addition est salée ? »

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 novembre 2014. dans La une, Linguistique

Si vous le dites « L’addition est salée ? »

Salt is money ? On ne croit pas si bien dire : le sel était le sal-aire des légionnaires romains (salarium argentum), et c’est avec du sel que l’on payait ses impôts au Moyen-Âge : la gabelle, instituée par Saint-Louis, abolie par la Constituante, en 1790, mais réintroduite par Napoléon, ne disparut définitivement qu’avec la loi de finances… de 1945 !

De même l’argent « liquide » (de l’italien liquido, fluide) vient – peut-être ! – du liquimen, sauce à base de poisson fermenté, condiment de base très salé avec lequel les Romains assaisonnaient la plupart de leurs plats.

Allez, frères salariés, payez donc vos notes de restaurant, avec cet humour un peu sceptique, qui se dit en anglais – langue beaucoup plus latinisée qu’on ne le pense – « cum grano salis » !

Si vous le dites Les accents ; bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre !

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 septembre 2014. dans La une, Linguistique

Si vous le dites Les accents ; bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre !

Les accents – drôles de drames pour les étrangers – sont une bizarrerie propre aux langues romanes (français, italien, espagnol, portugais, roumain et rhéto-romanche). Les langes germaniques (sauf l’afrikaans) n’utilisent que l’umlaut ¨ ; et le russe (pas le polonais), outre l’umlaut, ne connaît qu’un accent sur la lettre « i », й.

On se perd en conjecture sur l’intérêt – exclusivement phonétique – de ces signes, qui n’ont aucune fonction grammaticale ni morphologique. « Ecrire comme ça se prononce » est une novlangue qui devrait être réservée aux analphabètes et/ou aux accros du script texto.

Le comble du grotesque est atteint lorsque l’accent, censé reproduire le langage parlé, contredit celui-ci de manière éhontée. Ainsi l’accent circonflexe ^, supposé marquer un allongement de la voyelle, ne s’entend plus du tout. Qui donc ferait la différence entre un château (normalement châaaateau) et un chat ? ou entre un hôpital (hôooopital sic !) et une origine ?

Les fétichistes du circonflexe ne se remettraient sans doute pas de la disparition de leur cher petit chapeau ; mais il convient de se rendre à l’évidence : une langue évolue, ou alors elle se fossilise. Au XIXème siècle, dans un style déclamatoire qui n’était pas réservé qu’au théâtre, une Sarah Bernhardt, par exemple, parlait avec d’authentiques circonflexes (et moult trémolos !) dans la voix ; les enregistrements qui nous restent le montrent amplement.

Mais la langue a évolué : indépendamment des circonflexes, les voyelles se sont d’une manière générale raccourcies. Ainsi « lundi » (normalement allongé) se vocalise de manière identique à « brin ». La France, férue de codification orthographique, devrait procéder à un aggiornamento lexical et débarbouiller sa langue de quelques dinosaures phonologiques qui n’ont plus leur place.

Si vous le dites... Symbolique ou diabolique ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 septembre 2014. dans La une, Linguistique

Si vous le dites... Symbolique ou diabolique ?

Deux vocables qui a priori n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et qui pourtant sont des antonymes !

Le verbe ballein, en grec, signifie jeter. Dans les deux cas, on jette ; soit ensemble, sum/sym, soit à travers/en travers, dia.

Ainsi, dans l’antiquité, avant un long voyage, le père cassait en deux un tesson, la tessera hopistalis, dont il donnait une moitié à son fils et faisait parvenir l’autre à l’hôte qui devait lui donner l’hospitalité. Le sumbolon agit par conséquent comme un signe de reconnaissance, par la réunion des deux pièces du tesson. Au delà de ses origines très matérielles, le symbole unit ou réunit : le symbole de foi, récité dans chaque liturgie chrétienne, constitue le ciment des églises, leur corps de doctrine, ce qui fait qu’elles sont une spirituellement. Littérairement parlant, le symbole est une convention par laquelle on abstrait un concept d’un élément concret ; exemple : vert = espérance. Il s’agit toujours de lier deux choses apparemment disparates.

Ce que le symbole lie, le diable – diabolus/diabolon – délie. Satan, en hébreu l’accusateur (cf. Ap 12,10 « l’accusateur des frères »), divise en diffamant : c’est un semeur de zizanie. Dans la Genèse, le serpent diffame Dieu en disant qu’Il entend garder pour Lui-même la connaissance procurée par le fruit de l’arbre interdit. Ce faisant, il jette un mensonge, une calomnie en travers des relations entre le premier couple humain et leur créateur, suscitant par là-même inimitié et défiance. Le dia-ballein est facteur de guerre, là où le sum-ballein ramène la paix.

 

En un mot comme en cent, le symbolique « exorcise » le diabolique !

Et plus si affinité

Ecrit par Sandrine Campese le 06 juillet 2013. dans La une, Humour, Linguistique

Et plus si affinité

Copain, camarade, collègue… bien souvent on utilise ces mots indifféremment, comme s’ils étaient plus ou moins synonymes d’« amis ». Pourtant, leur étymologie renvoie à une signification bien précise.

D’origine latine, ils sont presque tous formés par la préposition cum, « avec » (devenue co- dans la plupart des cas) et d’un radical dérivé d’un verbe, d’un nom ou d’un adjectif.

Pour saisir le sens premier de chacun de ces mots, imaginons que je rencontre un parfait inconnu…

Si je partage un morceau de pain avec lui, il devient mon compagnon (cum+panis, pain) ou, plus familièrement, mon copain.

Je l’invite à ma table ? Il est mon commensal (cum+mensa, table).

À ce stade-là, bien sûr, il n’est encore qu’une connaissance (cum + noscere, apprendre à connaître).

Mais voici que nous partageons la même chambre. Je l’appelle donc camarade ! (cámara, chambre en espagnol).

Pourquoi y a-t-il autant de coups dans le foot ?

Ecrit par Sandrine Campese le 21 juin 2013. dans La une, Humour, Sports, Linguistique

Pourquoi y a-t-il autant de coups dans le foot ?

Si un match (pardon, une partie) de football n’a rien à voir avec un combat de boxe (un combat de coqs à la rigueur !), le terme coup revient à de très nombreuses reprises. Or l’étymologie renvoie bien au coup de poing, et même au coup de poing à la tempe, pouvant être mortel (brrr !). Mais comment est-on passé du poing au pied, et surtout, quel est le sens exact du mot appliqué au football ?

Difficile d’envisager de jouer au foot si on ne sait pas donner de coup de pied dans le ballon pour le faire rouler. Dans ce cas, le sens est bien celui d’un « mouvement par lequel un corps en heurte un autre ». C’est cette première frappe qui est à l’origine du coup d’envoi, marquant le commencement du match.

Mais c’est avec le coup du chapeau et le coup du sombrero que coup prend le sens de tour : « tour de force » voire « tour de magie ». Mais que viennent faire ces histoires de couvre-chefs dans notre affaire de « balle au pied » ?

En football, il y a « coup du chapeau » lorsqu’un joueur marque trois buts consécutifs au cours de la même partie, hors tirs au but bien sûr [1]. Il semblerait que le terme ait été employé pour la première fois en 1858 pour saluer l’exploit du joueur de cricket H.H. Stephenson. Au cours de la partie, celui-ci parvint à éliminer trois batteurs en trois coups (tricks) d’affilée et se vit remettre un chapeau (hat) en guise de récompense (quelle chance !). D’où l’expression hat-trick en anglais, « coup du chapeau » [2].

Le latin, parce que vous le valez bien ! 2/2

Ecrit par Sandrine Campese le 08 juin 2013. dans La une, Humour, Linguistique

Le latin, parce que vous le valez bien ! 2/2

Souvenez-vous, dans un précédent billet, je faisais l’inventaire des marques aux noms latins ou dérivés du latin. Et Dieu sait si elles étaient nombreuses ! Pour autant, il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse et croire que toutes les marques finissant en -us ou en -ex sont d’origine latine ! Il était donc indispensable de dresser la liste de ces faux-amis, c’est-à-dire ces mots qui ont tout l’air d’être latins, mais qui ne sont pas latins…

9h30 – Le réveil de Caroline sonne (elle est en RTT aujourd’hui). Une fois levée, elle se prend les pieds dans les LEGO (contraction du danois leg godt, « joue bien » [1]) de son fils qui jonchent le tapis.

10h30 – Après avoir pris son petit déjeuner, Caroline fait la vaisselle à l’aide de son éponge SPONTEX (contraction de spongieux et textile), puis fait tourner une machine avec OMO (acronyme anglais de Old Mother Owl, « vieille maman chouette ») [2].

11h45 – Caroline a la flemme de préparer le repas. Ce sera des bâtonnets de poisson FINDUS (contraction du suédois Frukt-Industrin, société de conserves de fruits et légumes) pour tout le monde !

15h – Après déjeuner, Caroline s’habille, met saROLEX (anagramme partiel d’horlogerie exquise) et chausse ses escarpins ERAM (composé des deux premières lettres inversées de René et Marie, prénoms du fondateur et de son épouse) [3].

Le latin, parce que vous le valez bien ! (1/2)

Ecrit par Sandrine Campese le 01 juin 2013. dans La une, Humour, Linguistique

Le latin, parce que vous le valez bien ! (1/2)

Ce n’est pas un scoop : 80% de notre vocabulaire français provient du latin. Mais ce n’est pas tout ! Bon nombre de marques de produits ou de services que nous utilisons au quotidien portent des noms latins ou fortement inspirés du latin. Tout au long de la journée, nous lisons, nous prononçons ces mots latins sans toujours nous en rendre compte. La preuve heure par heure.

7h00 – Comme chaque matin, je n’entends pas mon réveil sonner. Normal, depuis que les nouveaux voisins ont emménagé avec leur bébé, je dors avec des boules QUIES (quies, quietis « repos, calme ») [1].

7h42 – Enfin levée, je file à la cuisine pour prendre mon petit-déjeuner. J’ouvre une brique deCANDIA (candidus, « blanc ») mais comme je suis toujours dans le coaltar, je m’entaille le doigt en attrapant un couteau. Vite, un URGO (urgeo, « s’occuper avec insistance de quelque chose ») !

8h05 – Direction la salle de bain. Après m’être douchée avec SANEX (sanus, « sain »), je me tartine le corps de crème NIVEA (nix, nivis, « neige ») puis je brosse mes dents avec du dentifrice aux plantes de chez VADEMECUM (vade mecum, « va avec moi »).

8h23 – Je n’ai plus aucune chemise propre depuis que la lessive BONUX(bonus, « bon ») n’est plus commercialisée ! Heureusement, j’en retrouve une (complètement froissée) au fond du placard. Et c’est parti pour 15 min de repassage avec mon nouveau fer CALOR (calor, « chaleur » (ça vous saviez !)).

Chansons de notre enfance : ce qu’on ne nous a jamais dit !

Ecrit par Sandrine Campese le 18 mai 2013. dans Ecrits, La une, Humour, Linguistique

Chansons de notre enfance : ce qu’on ne nous a jamais dit !

Elles nous ont fait rire et danser, elles ont inspiré nos plus beaux dessins, elles nous ont aidés à trouver le sommeil : ce sont… les chansons de notre enfance ! À l’époque, nous apprenions sagement les paroles sans toujours bien les comprendre. Et pour cause : la plupart d’entre elles, à l’origine des marches militaires, datent du XVIIIe siècle et contiennent des mots d’ancien français qui ont depuis disparu ou dont le sens a évolué. Parce qu’il n’est jamais trop tard, voici la liste non exhaustive des principaux mots qui nous ont échappé !

Blonde : « Auprès de ma blonde, Qu’il fait bon, fait bon, fait bon, Auprès de ma blonde, Qu’il fait bon dormir ».

En 1704, date à laquelle a été composée la chanson, blonde signifiait « petite amie » ou « compagne », sens resté usuel au Québec. Ex : « Il va se marier avec sa blonde ».

 

Cadet : « Cadet Rousselle a trois maisons (bis) Qui n’ont ni poutres, ni chevrons (bis) ».

Héros (malgré lui) de cette chanson, Guillaume Rousselle est surnommé « cadet » car son frère aîné, Claude-Antoine, est né deux ans avant lui. La chanson ayant été reprise en 1792 par l’armée du Nord, le terme aurait aussi pu désigner le gentilhomme qui servait comme soldat. Mais Cadet Roussel était huissier à Auxerre et avait une maison biscornue.

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