8 tics de langage à faire taire d’urgence !

Ecrit par Sandrine Campese le 04 mai 2013. dans La une, Humour, Linguistique

8 tics de langage à faire taire d’urgence !

Ils servent à meubler notre discours, à nous détacher de notre propos, à conclure sans faire le moindre effort, à interpeller notre interlocuteur (qui n’a rien demandé). Ces mots parasites trahissent notre maladresse et notre manque de maîtrise. Mais pour parvenir à s’en débarrasser, encore faut-il savoir les identifier. D’abord chez autrui, puis dans notre propre langage. Florilège.

 

« J’avoue » :

« – Franchement, Justin Bieber, il est trop beau ! – J’avoue ».

Que vient faire l’aveu d’une culpabilité dans un échange aussi futile ? Un « oui, c’est vrai » ne ferait-il pas aussi bien l’affaire ?

Relevant du langage parlé et populaire, ce « J’avoue » est à comprendre au sens de « Ça m’embête de te le dire, mais oui » ou « Je dois bien reconnaître que tu as raison ».

Dans ce cas, on « avoue » pour confirmer une affirmation (positive ou négative) donnée avec force par autrui et sur laquelle on n’a pas envie de polémiquer.

« – Sérieux comment c’est galère de venir chez toi ! – J’avoue »

ou

« – Sérieux comment elle est relou ta mère ! – J’avoue ».

Cependant, tous les aveux ne se valent pas : « Chéri, tu m’as trompée ! – J’avoue ».

 

« Voilà » :

Pas facile de conclure, n’est-ce pas ? Pas facile de trouver une chute à nos propos, surtout quand ils sont improvisés…

Heureusement, les conclusiophobes ont trouvé leur meilleure amie, leur alliée, leur sauveuse… c’est la préposition « voilà » [1].

D’ordinaire, elle s’emploie en début de phrase, pour introduire une conséquence :

« Voilà pourquoi bla bla bla »

Pour annoncer un dénouement proche ou aborder (enfin) le point essentiel :

« Nous y voilà ! ».

En fin de phrase, pour clore une démonstration ou une énumération :

« Et voilà ! ».

Jusque-là, tout va bien. Pourtant, trop souvent, « voilà » est utilisée à l’oral comme un signe de ponctuation, sans réelle signification :

« J’ai fait mes études à Oxford, j’ai travaillé trois ans dans une banque d’investissement, j’ai deux canaris et un cochon d’Inde. Voilà [2] ».

Voilà quoi ?

Par définition, quelqu’un qui emploie « voilà » pour conclure ne veut pas se mouiller. Il dit en substance à son interlocuteur : « je te balance tout ça, tu en fais ce que tu veux, débrouille-toi ! ». Il lui laisse le rôle d’interpréter ses propos, ce qui n’est pas sans risque.

Et si vous faisiez le travail jusqu’au bout ? Nul besoin d’éliminer complètement « voilà », il suffit de l’utiliser de la bonne manière :

« J’ai fait mes études à Oxford, j’ai travaillé trois ans dans une banque d’investissement, j’ai deux canaris et un cochon d’Inde. Voilà pourquoi je pense avoir toutes les qualités pour rejoindre votre groupe… ».

 

« Un petit peu » :

« À présent, je vais laisser la parole à ma collègue qui va un petit peu nous parler de son bilan ».

On dit souvent cela pour rassurer un auditoire. « Un petit peu » signifie « ne vous inquiétez pas, ça ne sera pas long ». Mais en même temps (et sans forcément le vouloir), on minimise l’importance des propos qui vont être tenus… avant même que notre « collègue » ait eu le temps d’ouvrir la bouche.

« Un petit peu » relève parfois de la litote, ce procédé de style qui consiste à dire moins pour faire entendre plus.

« J’ai un petit peu raté mon permis ».

« Il s’est un petit peu pris la honte ».

« Un petit peu » peut aussi être traduit par « en quelque sorte » et traduit encore une fois l’approximation.

« En fait, quand tu tombes amoureux c’est un petit peu comme si tu avais des papillons dans le ventre [3] ».

Juste un petit peu ? Difficile à dire, personne n’a jamais eu de papillons dans le ventre pour de vrai…

Mais quand le Premier ministre dit : « on va un petit peu augmenter les impôts » que faut-il comprendre ?

Qu’on est un petit peu (beaucoup) dans la m…

 

« Si vous voulez » :

« Moi, si vous voulez, je pense que la situation nécessite, si vous voulez, d’employer les grands moyens ».

« Si vous voulez » est une expression parasite très utilisée pour meubler un discours. Elle peut servir à gagner du temps afin de réfléchir aux propos suivants. Elle trahit (en général) un propos approximatif, creux, facile et gratuit… On l’entend souvent chez certains auditeurs remontés qui interviennent à la radio.

Observons l’expression de plus près. « Si vous voulez » convoque l’interlocuteur, elle l’associe à ce qui est en train d’être dit et dans le même temps désengage le locuteur.

« Si vous voulez » s’approche de « comme vous voulez » ou « comme vous préférez » et suppose qu’on laisse l’autre décider à notre place de ce qu’il faut comprendre…

« – Voulez-vous encore du vin ?

– Si vous voulez.

– Oui ou non ? »

… Ou qu’on lui dit simplement ce qu’il veut entendre. Pas étonnant que les politiques l’utilisent si fréquemment lorsqu’ils sont interrogés sur un sujet gênant.

Et face à ce genre de posture, tout bon journaliste devrait interrompre le politique et lui dire :

« Ah mais moi je ne veux rien, je vous pose juste la question ».

 

« Tu vois » :

Les personnes qui ponctuent leurs propos par « tu vois » nous apprennent au moins deux choses sur elles :

1) elles sont « visuelles » : pour elles, tu vois = tu comprends.

2) elles ont besoin de valider leur propos auprès d’un tiers, ce qui peut parfois se révéler utile.

Quand le propos est simplissime, ce « tu vois » est agaçant, mais si l’on vous dit « le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés, tu vois ? », cela vous permet d’attraper la perche qui vous est tendue et de répondre : « Heu… non, je ne vois pas ! ».

À noter que dans le langage populaire ou provençal, « tu vois » se rencontre sous la forme « t’as vu » ou « t’ias vu.

 

« C’est clair » :

Autre expression sortie tout droit du vocabulaire des visuels, « c’est clair » permet d’approuver et de renforcer les propos d’autrui et équivaut à « évidemment », « assurément ».

Contrairement à « J’avoue », qui a plutôt tendance à couper court à la conversation, « c’est clair » se prête plus volontiers à la surenchère.

Notons quelques associations malheureuses :

« – On n’y voit rien ici !

– C’est clair ».

 

« Entre guillemets » :

À l’oral, on dit « entre parenthèses » pour introduire une remarque accessoire et « entre guillemets » pour atténuer le sens d’un mot. ET NON l’INVERSE !

« Tu savais toi, que Jonathan, entre parenthèses qu’est-ce qu’il est beau, était, entre guillemets en couple avec Tatiana ».

 

« J’dis ça, j’dis rien » :

Procédé qui relève de la litote que nous avons évoquée précédemment. Le locuteur feint de prononcer un propos anodin quand celui-ci relève du bon sens et même de la nécessité.

« – Peut-être qu’il faudrait que tu enlèves l’herbe de Provence coincée entre tes dents avant de rentrer en réunion. Enfin, j’dis ça, j’dis rien !

– Quoiiiii ? Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ? »

Mais quand le « J’dis ça, j’dis rien » est gratuit voire moqueur, on se fera un plaisir de répondre : « c’est ça, ne dis rien ! »

 

[1] « Voilà » est composé de l’impératif de voir et de l’adverbe là. « Vois là » a donné « voilà ». C’est aussi simple que ça.

[2] Variantes : « voili voilà », « voili voilou » ou « voilou » tout court. Mais là, c’est sûr que vous ne serez pas embauché(e).

[3] Merci à Magalie, candidate victorieuse de l’émission The Bachelor sur NT1 pour m’avoir inspiré cette réflexion hautement poétique…

A propos de l'auteur

Sandrine Campese

Sandrine Campese

Auteure et blogueuse littéraire.

 

Âgée de 29 ans, diplômée de Science Po Aix et de la Sorbonne.

 

Anime le blog http://laplumeapoil.com depuis l'automne 2011.

 

Contributrice au Plus, la plateforme participative du Nouvel Obs.

 

Publiera en juin 2013 son premier livre sur la langue française.

 

Facebook : http://www.facebook.com/laplumeapoil

 

Twitter : http://twitter.com/laplumeapoil

 

Commentaires (5)

  • Martine L

    Martine L

    22 octobre 2013 à 11:15 |
    et ne parlons pas des mimiques , qui, généralement, accompagnent ces "tics en rafale", comme vous dîtes. J'ai une amie plus que chère, qui, fut un temps, nous arrosait d'un " absolument", yeux fermés, qu'on finissait par attendre !! on pourrait aussi creuser du côté des " rituels" de langage de nos jeunes chéris, amenés chez nous, comme autant de vents de mode, par notre progéniture. Enseignante, moi même, je me souviens du "parler 5ème", qui, toute une longue année, m'arriva par mon fils lui même en 5ème, quand je rentrais chez moi. Un miroir sans fin ; une petite torture !!

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  • DENIS

    DENIS

    21 octobre 2013 à 21:32 |
    L'expression " TU VOIS " devient parasite lorsqu'elle est employée avec excès.. Mais, hélas, elle n'est pas la seule. " EFFECTIVEMENT ", mot utilisé en rafale, est INSUPPORTABLE....

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  • Johann LEFEBVRE

    Johann LEFEBVRE

    08 mai 2013 à 17:30 |
    Aux formes variées « t’as vu » ou « t’ias vu » de « tu vois », j'ajouterai une forme que j'entends assez souvent « twa », très parisienne. « twa c'que j'veux dire ? »

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  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    06 mai 2013 à 08:32 |
    Parasites ces mots? Pas d'accord! "tu vois" par exemple est destiné à attirer l'attention de l'interlocuteur, voire exprime un certain embarras, comme "you see" en anglais, ou "schauen Sie" en allemand...L'expression est donc vectrice de sens!

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  • Martine L

    Martine L

    04 mai 2013 à 22:40 |
    juste un petit peu, vous dire : vraiment intéressant, voilà ! parce que, moi, si vous voulez, apprendre en riant, c'est clair, ça me va , et en disant ça, je dis tout !

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