Chansons de notre enfance : ce qu’on ne nous a jamais dit !

Ecrit par Sandrine Campese le 18 mai 2013. dans Ecrits, La une, Humour, Linguistique

Chansons de notre enfance : ce qu’on ne nous a jamais dit !

Elles nous ont fait rire et danser, elles ont inspiré nos plus beaux dessins, elles nous ont aidés à trouver le sommeil : ce sont… les chansons de notre enfance ! À l’époque, nous apprenions sagement les paroles sans toujours bien les comprendre. Et pour cause : la plupart d’entre elles, à l’origine des marches militaires, datent du XVIIIe siècle et contiennent des mots d’ancien français qui ont depuis disparu ou dont le sens a évolué. Parce qu’il n’est jamais trop tard, voici la liste non exhaustive des principaux mots qui nous ont échappé !

Blonde : « Auprès de ma blonde, Qu’il fait bon, fait bon, fait bon, Auprès de ma blonde, Qu’il fait bon dormir ».

En 1704, date à laquelle a été composée la chanson, blonde signifiait « petite amie » ou « compagne », sens resté usuel au Québec. Ex : « Il va se marier avec sa blonde ».

 

Cadet : « Cadet Rousselle a trois maisons (bis) Qui n’ont ni poutres, ni chevrons (bis) ».

Héros (malgré lui) de cette chanson, Guillaume Rousselle est surnommé « cadet » car son frère aîné, Claude-Antoine, est né deux ans avant lui. La chanson ayant été reprise en 1792 par l’armée du Nord, le terme aurait aussi pu désigner le gentilhomme qui servait comme soldat. Mais Cadet Roussel était huissier à Auxerre et avait une maison biscornue.

 

Cantinier, ère : « Au feu, les pompiers, V’là la maison qui brûle, Au feu, les pompiers, V’là la maison brûlée. C’est pas moi qui l’ai brûlée, C’est la cantinière… »

Jusqu’en 14-18, il s’agissait de la personne qui suivait les troupes en campagne (militaire) pour leur vendre boisson et nourriture. Son emploi de « personne qui tient une cantine » est également sorti d’usage. C’est dans ce souci de modernisation que l’on rencontre désormais « cuisinière » et « cuisinier » dans les versions plus récentes. Quant au « v’la », il a été carrément supprimé pour donner « au feu, les pompiers, la maison qui brûle », ce qui n’est pas très heureux du point de vue syntaxique.

 

Capucine : « Dansons la capucine, Y’a plus de pain chez nous. Y’en a chez la voisine, Mais ce n’est pas pour nous. You ! »

Si cette comptine se dansait dès 1868 en formant une ronde, la référence à la capucine reste assez obscure. Pour certains, c’est un capuchon qui se prolongeait en forme de pèlerine et qui servait de cache-misère. Or, les personnages de la chanson sont pauvres : ils manquent de pain, de vin et de feu. Pour d’autres, la capucine est formée par les robes des petites filles lorsqu’elles s’accroupissent sur le cri You !, à la fin de chaque couplet.

 

Compère : « Il était un p’tit homme, Appelé Guilleri, Carabi, Il s’en fut à la chasse, à la chasse aux perdrix, Carabi Titi Carabi Toto Carabo, Compère Guilleri ».

À l’origine, « compère » désigne le parrain, de la même manière que « commère » désigne la marraine. Au XVIe siècle, le lien de parenté laisse la place au lien d’amitié : le mot devient synonyme d’« ami, camarade, complice ». À noter que pour rimer avec « Guilleri » ou « Carabi », les verbes au passé simple se terminent en i, « mouri’, couri’, tombi’, embrassi’ », une forme courante jusqu’au XVIIIe siècle. Et après cela, on a osé nous reprocher de faire des fautes de conjugaison durant notre scolarité !

 

Culotte : « Le bon roi Dagobert avait sa culotte à l’envers ».

La chanson nous aurait paru tellement moins drôle si on avait su que la culotte était alors (en 1750) « un vêtement d’homme qui couvrait la ceinture jusqu’au bas des jambes ». Quelques années plus tard, rebelote : on apprenait que les sans-culottes ne faisaient pas la révolution cul nul, mais vêtus d’un pantalon, alors que la culotte serrée était réservée aux nobles.

 

Frère : « Frère Jacques, Frère Jacques, Dormez-vous ? Dormez-vous ? »

Bon, d’accord, on avait tous saisi que Frère Jacques n’était pas notre frère « de sang ». Mais avait-on vraiment compris qu’il s’agissait d’un moine ? Heureusement que, par la suite, nous avons fait la connaissance de Frère Tuck dans le dessin animé Robin des Bois !

 

Guérets : « Mon beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta verdure. Quand par l’hiver, bois et guérets sont dépouillés de leurs attraits… »

Dans le langage poétique, les guérets désignent les champs couverts de moissons, qui se retrouvent gelés l’hiver !

 

Matines : (Encore ce Frère Jacques !) « Sonnez les matines ! Sonnez les matines ! Ding ! Daing ! Dong ! »

Avant de devenir une marque d’œuf, les matines sont la première partie de l’office divin (la prière) qui se dit ordinairement la nuit et pour lesquelles un moine sonnait les cloches. Au figuré, la locution signifiait « faire une réprimande à quelqu’un ». Elle a été remplacée par « sonner les cloches ».

 

Mère : « C’est la mère Michel qui a perdu son chat, qui crie par la fenêtre à qui le lui rendra (bis) ».

Dans le langage populaire de l’époque, la mère Unetelle désignait une femme du peuple un peu âgée avant de devenir un appellatif familier. Par ailleurs, la célèbre marque de pâtes au damier bleu vient bien du père Lustucru (qui lui a répondu), initialement orthographié « l’eusses-tu cru ».

 

Meunier : « Meunier, tu dors, ton moulin va trop vite. Meunier, tu dors, ton moulin va trop fort ».

Le meunier, c’est la personne qui possède ou exploite un moulin. En cuisine, le mot qualifie des préparations impliquant l’usage de la farine comme… la sole meunière !

 

Plume : « Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ta plume, pour écrire un mot ».

Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi cet homme voulait une plume alors que « sa chandelle était morte et qu’il n’avait plus de feu » ? Tout simplement parce que le mot lume qui signifiait « lumière » en ancien français est devenu plume au fil du temps. On comprend mieux pourquoi il est intéressant pour lui de savoir que la voisine « bat le briquet ». D’autant plus intéressant qu’au XVIIIe siècle, l’expression désigne aussi l’acte sexuel. Au clair de la lune, chanson paillarde ? Une hypothèse que confirmeraient les dernières paroles « la porte sur eux se ferma »… Dès lors, ne faut-il pas aussi reconsidérer cette histoire de « chandelle » ?

 

Train : « De bon matin j’ai rencontré le train de trois grands Rois qui allaient en voyage ».

Eh non, il y a plus de 2000 ans, la SNCF n’existait pas encore. C’est bien à dos de chameau que Melchior, Balthazar et Gaspard vinrent saluer « le divin enfant ». Le mot train désigne ici une file ou une suite de personnes, d’animaux ou de choses allant d’un même mouvement. La Fontaine utilisa également le mot train au sens d’allure dans sa fable Le lièvre et la tortue : « il (le lièvre) laisse la tortue aller son train de sénateur » (c’est-à-dire lentement).

 

Ce petit cours de rattrapage s’imposait, n’est-ce pas ? Mais le plus important, c’est le souvenir de cette belle naïveté enfantine, celle qui nous faisait croire que l’on pouvait transformer une souris verte en escargot tout chaud, ou plumer le bec et les yeux d’une alouette (ah, parce qu’il y a des plumes à ces endroits-là ?), ou encore celle qui nous faisait aimer le froid (Vive le vent d’hiver !) alors que, devenus grands, on grimace et on grelotte au moindre grêlon. C’est aussi la naïveté des adultes, devant lesquels on entonnait j’ai du bon tabac dans ma tabatière, chanson qui serait aujourd’hui immédiatement censurée par le ministère de la Santé et l’INPES !

A propos de l'auteur

Sandrine Campese

Sandrine Campese

Auteure et blogueuse littéraire.

 

Âgée de 29 ans, diplômée de Science Po Aix et de la Sorbonne.

 

Anime le blog http://laplumeapoil.com depuis l'automne 2011.

 

Contributrice au Plus, la plateforme participative du Nouvel Obs.

 

Publiera en juin 2013 son premier livre sur la langue française.

 

Facebook : http://www.facebook.com/laplumeapoil

 

Twitter : http://twitter.com/laplumeapoil

 

Commentaires (3)

  • Martine L

    Martine L

    22 mai 2013 à 10:56 |
    Dans le même registre, Sandrine - c'est une invitation, retournez ( cela a été fait, mais il y a longtemps ) visiter les contes de notre enfance , et leurs drôles d'autres portes !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 mai 2013 à 17:49 |
    Merci, chère Sandrine, de cette analyse sémantique - que j'ignorais - du mot "plume"...et de la chanson! Rien à voir avec l'intitulé de votre blog, "la plume à poil" :-)?...

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  • Thibault

    Thibault

    18 mai 2013 à 15:50 |
    Bonjour Sandrine,

    Je suis un lecteur régulier de vos postes sur La Plume à Poil, et je vous remercie pour cet article absolument génial! Pensez-vous faire une suite avec d'autres chansons? J'ai que 26 ans, mais ça rappelle des souvenirs^^

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