CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

Ecrit par Johann Lefebvre le 17 décembre 2016. dans La une, Histoire, Linguistique

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

« Le dernier Carnaval (nous avions le cœur bien en joye) je donnai les Violons aux Dames de ma cotterie ; d’une maniere aussi galante que chose qui se fût passée de tout l’Hiver. Je commençai par un Souper-Collation, qui étoit un ambigu ; où il n’y avoit pas l’abondance des cadeaux ; mais tout y étoit excellent ; des viandes prises si à propos, qu’un quart-d’heure plutôt elles eussent été un peu dures ; un quart d’heure plus tard, elles auroient commencé à se passer : on n’en trouve point de même ailleurs ; & mon Mari & moi les avions fait apprêter devant nous ».

Saint Evremond, « Sir Politik Would-Be. Comédie à la manière des Anglois », 1662

 

Le sens que l’on donne aujourd’hui au mot « cadeau » est le résultat d’une longue migration. C’est au début du XVe siècle que l’on voit apparaître le vocable, souvent sous la forme cadel, qui serait le dérivé de l’ancien provençal « capdel » : personnage placé en tête – capitaine, mot lui-même issu du latin capitellum (1). On considère que le terme provençal, repris donc par l’ancien français, désignait, par métaphore, la grande initiale ornementale (parce que souvent une figure de personnage) placée en tête d’un alinéa. Le cadeau fut donc d’abord et avant tout cette lettre capitale ornée, à la façon de la lettrine richement habillée, une ornementation de fantaisie, décorative. On lit par exemple, dans « Les Faictz et dictz » de Jean Molinet (1435-1507) :

F. tu as, entre plusseurs postilles,

Ton C. real noblement couronné,

Plaisans cadiaux, flourettes fort subtilles,

Textes, caïers, gloses de divers stilles

Sy que tu es livre bien fortuné (2).

Au XVIe siècle, Geoffroy Tory, dans son « Champ Fleury (de la supériorité de la lettre romaine sur la gothique) », que j’avais évoqué rapidement dans le texte « Une querelle & quelques figures mancelles », écrit : « Nous avons en notre usage commun de France plusieurs manières et façons de lettres. Nous avons cadeaux qui servent à être mis au commencement des Livres écrits à la main et au commencement des versets aussi écrits a la main… Les maîtres d’écriture les agencent et enrichissent de feuillages, de visages, d’oiseaux, et de mille belles choses à leur plaisir pour en faire leurs monstres ». Aussi, le cadeau – on trouve parfois « cadelure » (sic) – dispose ici d’une dimension gestuelle, le trait de plume qui enjolive la première lettre d’un paragraphe, et qui appartient à l’art d’écrire, comme nous l’indique l’Encyclopédie de Diderot au XVIIIe siècle : « Grand trait de plume, dont les maîtres d’Ecriture embellissent les marges, & le haut & le bas des pages, & qu’ils font exécuter à leurs élèves pour leur donner de la fermeté & de la hardiesse dans la main », une définition en tout point identique à celle que donne Trévoux au même siècle, qui parle de « Grand trait de plume & fort hardi, que font les Maîtres Écrivains pour orner leurs écritures, pour remplir les marges, & le haut & le bas des pages. Les Écoliers s’enhardissent la main à faire des cadeaux. On le dit aussi des figures qu’on trace sur les cendres, ou sur le sable, quand on rêve, ou quand on badine ». Pourtant, le mot s’est vu prendre un autre chemin, traversant la Renaissance et arrivant aux Temps Modernes, puisque le même Trévoux nous précise par ailleurs qu’il « se dit figurément des choses qu’on fait mal, ou pour lesquelles on fait trop de frais. Si vous donnez un plein pouvoir à ce chicaneur d’agir à vos affaires, il vous fera de beaux cadeaux, c’est-à-dire, il vous mettra dans de grands embarras, il vous donnera de grands cahiers de frais. On dit aussi d’un Auteur, d’un Avocat, qui ont dit beaucoup de choses inutiles dans un ouvrage, dans un plaidoyer, qu’ils ont fait de beaux cadeaux ». Ce qui implique un troisième sens, encore tout jeune à l’époque mais qui est déjà suffisamment inscrit dans l’usage pour que Trévoux nous en informe : « Se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, & particulièrement à la campagne. Donner un grand cadeau », et citant Molière : « Le mari, dans les cadeaux qu’on donne à sa femme, est toujours celui à qui il en coûte le plus ». Cette nouvelle dimension que le mot a conquise est déjà identifiée en 1694 dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française : « Repas, feste que l’on donne principalement à des Dames. Donner un grand cadeau ».

C’est ainsi que d’un ornement de lettre, pure fantaisie graphique, la langue a poussé le mot « cadeau » vers l’ornement tracé par rêverie – qui ne sert à rien –, puis vers un ensemble de faits ou gestes tout à fait spécieux, et visiblement gratuits, futiles, dont l’utilité n’est pas immédiatement perceptible, tout simplement parce que leur but est le plaisir, d’abord de l’œil – puisque ornement –, ensuite de l’être tout entier, en particulier celui des femmes, car le « cadeau » deviendra rapidement la fête, le repas fait en l’honneur des dames.

Molière : « J’aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux et les promenades, en un mot toutes les choses de plaisir ».

La Fontaine : « Dieu me garde de feu et d’eau, de mauvais vin dans un cadeau, d’avoir rencontres importunes, de liseur de vers sans répit, de maîtresse ayant trop d’esprit, et de la chambre des communes ! »

Nous voici donc devant l’origine immédiate du mot « cadeau » tel que nous l’entendons aujourd’hui, un sens qui sera généralisé par l’usage au cours du 19è siècle : faire un don à autrui pour son plaisir, à l’occasion d’un événement particulier (anniversaire, noël…), ou dans le but de le séduire, ou pour le simple plaisir d’offrir.

S’il fallait retenir un point de l’itinéraire singulier de ce mot pourtant si commun, c’est précisément son sens premier, et non pas tant l’ornement en tant que tel, mais plutôt le geste qui le réalise. Car nous voilà tous d’accord, et nous le disons si souvent, c’est le geste qui compte…

 

(1) De même, catellus : petite chaîne, de catena, chaîne, à cause de la forme enchaînée des traits de plume… (espagnol : cadena ; en portugais cadea)

(2) Chez Noël Dupire, 3 volumes, Paris, SATF, 1936-1939

 

Photo d’illustration : article CADEAU dans le « Dictionnaire* critique de la langue française » par l’abbé Féraud, édité par Jean Mossy, Marseille, 1787 (* Il n’y a pas de « faute », dictionnaire est ici écrit avec un seul N)

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 décembre 2016 à 13:16 |
    Summa cum laude, optime collega!
    Een goede "kadootje" (sic!) voor kerstmis...

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