« Si vous le dites » 2 novembre, le jour des morts

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 octobre 2016. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » 2 novembre, le jour des morts

La pratique consistant à réserver aux morts certains jours pour les fêter est très ancienne. Dans l’antiquité païenne, il était courant de préparer pour l’« anniversaire » des défunts (comme s’ils étaient encore vivants) un repas festif où, sur un siège spécialement réservé à leur intention, la kathedra, ils pouvaient banqueter avec leur famille.

Dans le Christianisme byzantin, gréco-russe, on commémore, encore aujourd’hui, les défunts les 3è, 9è et 40è jours suivant leur décès. L’érudit Johannes Lydus en donne, au VIè siècle (De mensibus IV, 26), une explication « physiologique » : au 3è jour le cadavre change d’aspect, au 9è il se dissout complètement sauf le cœur, au 40è même le cœur se décompose… De manière plus théologique, le pseudo-Macaire (Ve siècle) brosse une fresque des tribulations célestes de l’âme qui sera reprise par tous les catéchismes de l’Eglise orthodoxe : le décédé, sous sa forme immatérielle, demeure encore sur terre trois jours durant ; au troisième jour, il est emporté par des anges. Il visite d’abord les demeures paradisiaques, puis, au 9è jour, les demeures infernales. Enfin, au 40è jour, il est amené devant le trône de Dieu, qui prononce un jugement provisoire, en attendant la sentence définitive du Jugement Dernier. D’où l’intérêt de faire prier ceux d’ici-bas avec ferveur, afin d’accompagner l’esprit du disparu à ces moments critiques et – peut-être – d’intercéder avec succès pour améliorer son sort.

C’est au monastère de Cluny au XIè siècle qu’est née la commemoratio omnium fidelium defunctorum, la commémoration de tous les fidèles défunts. Elle fut décidée par l’abbé Odilon (994-1049), qui a voulu, dans le Statutum Odilonis de defunctis rédigé entre 1024 et 1048, la lier étroitement à la Toussaint (1er novembre) : la célébration de tous les saints, en effet, devait, selon lui, être suivie « in crastino », le lendemain, par celle de toutes les âmes, c’est d’ailleurs toujours ainsi que s’appelle ce jour en allemand, Allerseelentag. Car toutes les âmes ne sont pas saintes. Odilon avait vu, en rêve, les damnés en enfer, torturés par les démons, quémandant les suffrages des vivants pour hâter l’expiation de leurs fautes.

La liturgie du jour des morts s’intégra par la suite dans l’ensemble des ordinaires de la messe et des bréviaires. Le texte s’enrichit en 1570 du célèbre Dies Irae, lequel au fond ne fait que reprendre la vision d’Odilon : « confutatis maledictis, flammis acribus addictis », confusion des maudits, voués à la morsure des flammes ! Au moyen-âge, une absolution des morts terminait l’office ; mais cette absolution fut limitée aux défunts du purgatoire lorsque la doctrine du troisième lieu de l’au-delà devint officielle par une décision du concile de Trente, en date du 25 décembre 1563. Ceux qui « purgent » douloureusement leurs péchés dans l’ignis purgatorius, le feu purifiant, sont des sauvés : leur béatification se voit seulement différée ; la damnation, elle, demeurant perpétuelle et irrévocable.

Pour tous, néanmoins, l’on implore la miséricorde divine : « requiem aeternam dona eis, Domine », donne-leur, Seigneur, le repos éternel. Une mémoire éternelle en Dieu, Вечная память, Vechnaya Pamyat, ajoute-t-on dans le rite russe. Idée curieusement reprise par Sartre dans Huis clos : tant que les vivants se souviennent des morts, ceux-ci peuvent apercevoir, par une petite lucarne, ce qui se passe sur terre. La mémoire – des hommes ou de Dieu – maintient dans l’être, au-delà du trépas.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • Mélisande

    Mélisande

    30 octobre 2016 à 01:55 |
    Eclairez nous Jean -François sur cette espece de mémoire qui fait échapper au néant? Merci pour approfondir le sens thelogique dans beaucoup de civilisations primitives aussi en en parle ici c'est tabou à cause de la pulsion de meurtre par exemple, qui est tabou.
    La mort est aujourd'hui devant moi Comme un retour la la maison après une longue absence. dit l'egypte ancienne

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      30 octobre 2016 à 09:58 |
      L’idée d’une « mémoire » de Dieu vient sans doute du néoplatonisme, repris par le Christianisme. Pour Plotin et les néoplatoniciens ultérieurs, le Nous de l’Un (ou Dieu) - esprit, intellect - contient les « idées » de tout ce qui va venir à l’être. La notion sera reprise par Origène et Saint Augustin ; ce dernier parlant d’un « mens Dei », « cerveau » de Dieu, en quelque sorte, où sont contenues les futures créatures. C’est ce que veut dire l’Eglise orthodoxe : tant que les défunts demeurent dans ce « mens Dei », d’où ils viennent et où ils retournent, ils « existent » et continuent à vivre dans cette autre dimension du réel.
      Je comprends mal votre propos sur les civilisations primitives (on dit, de nos jours, « civilisations premières » ☺ ). Leurs représentations de l’au-delà varient beaucoup d’un peuple à l’autre, le seul point de commun étant qu’aucun d’entre eux ne croit à l’anéantissement de la personne défunte.
      Quant à l’Egypte ancienne, sa vision de l’après-vie est double (je parle du pharaon) : son Ba (que l’on traduit imparfaitement par « âme ») est une étoile du ciel, un peu comme dans le catastérisme gréco-latin ; mais son corps, son cadavre, reste dans sa tombe, c’est-à-dire dans l’au-delà souterrain (à l’instar d’Osiris, le dieu des morts), que l’on appelle, en ancien égyptien, l’Amenti. Chaque nuit, à la sixième heure, Ra, le soleil accompagné du Ba royal, « ré-anime », au sens littéral du terme « anima », l’âme en latin, le corps du roi et lui redonne vie (idem d’ailleurs pour Osiris). Ra contient la plénitude de la vie (☥, ˁnḫ) et agit comme une sorte de « recharge » vitale, aussi bien pour les vivants que pour les morts.

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  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    29 octobre 2016 à 15:30 |
    Dans Jean Santeuil Proust a une très belle comparaison entre les morts et les étoiles. Il dit que les gens que nous avons aimés continuent à nous éclairer après leur mort comme les étoiles qui sont éteintes depuis longtemps mais dont la lumière nous parvient encore. Le problème est que quand nous mourrons nous-mêmes, plusieurs de nos chers disparus, ceux dont nous sommes seuls à nous souvenir, disparaissent définitivement.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      29 octobre 2016 à 20:05 |
      Ce que vous rapportez du roman de Proust se nommait, dans l'antiquité, catastérisme : le fait pour le mort de devenir l'une des étoiles fixes. Platon, dans le Phèdre, ou - plus encore - Cicéron, dans le Songe de Scipion, ont des pages magnifiques à ce sujet...
      Quant au souvenir des morts, rappelons-nous qu'il n'existe aucun cimetière antérieurs au XIXème, en dehors des nécropoles royales et des célébrités inhumées dans les églises.
      La mémoire des morts dépasse difficilement deux générations (enfants et petits enfants); d'où l'idée intéressante de l'Eglise orthodoxe de la mémoire de Dieu. En se souvenant, Dieu maintient dans l'être; inversement en oubliant, il fait sombrer dans le néant. La formule de l'absoute commence par une demande d'oubli! L'oubli des péchés : "oublie, pardonne et remets les péchés de ton serviteur..." L'amnésie divine est aussi bien une amnistie qu'une annihilation.

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