Si vous le dites : la roue de la fortune

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 avril 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : la roue de la fortune

Non, il ne s’agit pas de l’émission qu’anima Christophe Dechavanne de 1987 à 1997. La dea fortuna était une puissante divinité romaine. Son étymologie le révèle : fors, celle qui vient, celle qui porte (de ferre, porter). La Bona fortuna globalement est favorable, on la représente classiquement avec une corne d’abondance, apportant prospérité et richesses. Mais, vers la fin de la république, elle se fond avec Tyché, la redoutable déesse grecque du destin. Tyché, « celle qui, de loin, fait mouche », celle qui frappe à coup sûr. Tyché se confond également avec les parques, notamment avec Lachesis, qui tient sur ses genoux le sort de chacun.

Fortune est versatile. « Nihil enim est tam contrarium rationi et constantia quam fortuna », dit Cicéron (De divinatione, II, 7), « Rien n’est plus contraire à la raison et à la constance que la fortune ». Plus tard, les auteurs chrétiens pourfendent évidemment Fortuna, lui substituant la providence divine ; mais la piété populaire lui reste fidèle. Il va donc falloir la discréditer sans l’éliminer complètement. Boèce, dans sa Consolation de la philosophie (VIème siècle) compare, le premier, la fortune à une roue, la faisant parler ainsi : « tel est notre pouvoir, ce jeu ininterrompu que nous jouons. Nous tournons la roue cycliquement, en nous réjouissant : tantôt vers le haut, tantôt vers le bas » (De consolatione philosophiae, livre II, 2.22).

Le thème fera florès tout au long du moyen-âge et de la renaissance, voire après. L’image que j’ai choisie provient du Liber de sapiente de Charles de Bovelle, paru en 1509. Fortune est assise sur une sphère (sedes fortunae rotunda), elle-même posée sur un plan oblique, symbole de la perpétuelle alternance de l’ascension et de la chute de l’homme dans le monde où nous vivons. A l’opposé, se trouve, juchée sur un cube inébranlable (sedes virtutis quadrata) Sapiente, la science, qui se regarde dans un miroir : elle se connaît/reconnaît. Sur les côtés, dans deux médaillons, deux personnages commentent :

– à gauche, Insipiens, l’ignorant : « c’est nous, ô Fortune, qui faisons de toi une déesse et t’élevons vers le ciel ».

– à droite, Sapiens, le savant : « fais confiance à la vertu, la fortune est fugace comme les vagues de la mer ».

Parfois, Fortuna tourne la roue dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Chrétien de Troyes fait dire à son héros, le chevalier de la Charrette, s’adressant à la fortune : « tu m’as bistorné ».

Dans une perspective plus philosophique, la roue décrit aussi les différents âges de la vie et le temps qui passe inexorablement. Dans la deuxième image, ci-dessous, tirée du Livre des sorts d’Augsbourg (1461), Fortuna en tournant sa roue, fait passer le personnage du berceau à la tombe, à travers tous les moments de son existence.

Au total, mieux vaut donc écouter le sage conseil de Boèce : « si tu t’y soumets (à la roue), alors accroche-toi à elle et ne te plains pas. Si tu abhorres sa perfidie, alors dédaigne et rejette ce jeu funeste » (De consolatione philosophiae, livre II, 1.35).

 

Bibliographie (non exclusive) :

Böhme Harmut, Contigentia, Transformationen des Zufalls, Berlin, 2016

Meyer-Landrut, Die Göttin Fortuna im Wandel der Zeit, Munich, 1997

Patch Howard, The goddess Fortuna in mediaeval literature, Cambridge Mass, 1927

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    06 mai 2016 à 10:31 |
    Est-ce inhérent à l'homme que de vouloir tout maîtriser de son existence, et – dans le même élan – de savoir qu'on ne peut pas le faire... alors, s'en remettre aux voyances diverses et à leur racontés magiques, ou ( et ) d' apercevoir ( d'accepter, non ) le poids du hasard, et du tourné de ses roues. Mais – probablement, en investissant la chose avec ce qu'il peut y avoir de fascinant dans l' aléatoire. Rêver sa vie, encore.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      06 mai 2016 à 12:47 |
      Le problème est aussi philosophique : ce qui arrive, les évènements sont-ils contingents, aléatoires ? Ou bien nécessaires, fruits de la divine providence (notion stoïcienne reprise par le Christianisme) ?
      Fortuna hésite entre contingence et nécessité. D’un côté, l’instabilité de la boule sur laquelle elle est assise et l’équilibre précaire de la roue qu’elle tourne suggèrent la contingence ; mais de l’autre, la terrible déesse grecque du Destin, Tyché, cousine germaine de Fortuna, et surtout les Parques auxquelles elle est apparentée, suggèrent la nécessité : le nom même d’Atropos, la troisième Parque, qui coupe le fil, signifie « celle qui ne tourne pas (tropein) la tête », celle qui reste sourde aux supplications, bref l’inflexible.

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