Si vous le dites : Le démon de midi

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 février 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Le démon de midi

Thème classique de la littérature et de la psychanalyse. A l’heure des esprits de midi – Mittagsgeisterstunde – dans Le délire et le rêve dans la Gravida de Jensen de Freud, Hanold rencontre le fantasmatique objet, que, doré aux feux de l’astre du jour, prend son délire ; un peu comme la fameuse cristallisation que décrit Stendhal, dans De l’amour : l’être aimé devient, tel une brindille très ordinaire jetée dans une mine de sel, une magnifique œuvre d’art.

« C’est à mi-vie que se pose la question du vivant en proie à la vérité sexuelle », ajoute le psychanalyste Paul-Alain Assoun.

L’origine toutefois de l’expression est biblique. Psaume 91, 5-6 : « tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole le jour, ni la peste qui marche dans les ténèbres, ni la contagion qui frappe à midi ». Pas de démon dans tout ça, alors d’où le terme est-il venu ? Le vocable hébreu יָשׁוּד (yasud ou isod) a été traduit δαιμονίου μεσημβρινοῦ par les LXX et daemonio meridiano par la Vulgate. Nous y voilà. יָשׁוּד signifie « qui dévaste », Jacques Chouraqui le rend même par « qui razzie ». Erreur de traduction donc, mais erreur qui cadre bien avec les croyances proche-orientales du temps, pour lesquelles toute maladie est causée par un esprit malin ; d’ailleurs, le midrash dudit psaume précise bien : « les sages disent c’est un démon, un autre sage dit qu’il est fait d’écailles et de poils et qu’il n’a qu’un œil, un œil à la place du cœur ».

De là, découle toute la tradition patristique de l’acédie. Les premiers moines dans le désert, à l’heure du zénith, l’heure la plus chaude de la journée, étaient parfois sujets à l’ακήδια, l’acédie ou tristesse (tristitia), qui, de nos jours et dans la terminologie médicale, serait nommée dépression. Jean Cassien, en l’an 420 de notre ère, parle de « taedium sive anxietas cordis », fatigue ou anxiété du cœur, et Evagre le Pontique (IIIème siècle) donne de la chose la description suivante : « le démon s’installe aux alentours de midi. Le soleil pousse le moine à l’acédie, à s’immobiliser, à ne rien faire, à sortir pour regarder fixement le soleil et vérifier sa position. Il éprouve la haine du lieu où il vit, de sa vie, du travail manuel et il croit que l’amour des ses frères l’a abandonné, que personne n’est prêt à le consoler ».

Jusqu’ici, pourtant, rien de sexuel. Oui, mais le coquin démon suscite aussi, chez le moine, des pensées impures. Nicétas d’Aquilée, au Vème siècle, l’appelle rien moins que « libidinis daemonium », démon du désir. La faculté du diable ou de ses créatures de changer de forme, afin – en particulier – d’inciter à la débauche est un lieu commun de la littérature démonologique. Encore au XVIème siècle, le dramaturge anglais, Christopher Marlowe, évoquera dans sa pièce Dr Faustus une diablesse ayant pris l’apparence de la splendide Hélène de Troie. Faust, bien qu’il n’ignore rien du caractère illusoire de cette idylle, se plonge avec délice dans une aventure sans lendemain, s’exclamant : oh sweet Helen ! Suck forth my soul ! See where it flies !, Oh douce Hélène ! Aspire (suck=suce, sic !) mon âme dans un baiser ! Vois où elle s’envole !

A méditer par tous les quinquagénaires, comme moi, que les longues années de vie conjugale fatiguent parfois et qui se laisseraient facilement induire en tentation. Que la pensée du daemonium meridianum leur fasse s’écrier, de manière très christique : « vade retro Satanas ! », Arrière de moi, Satan !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    20 février 2016 à 14:04 |
    Si c'est pour dire que nos vies – qui n'en finissent plus, s'exposent forcément à se lasser d'une cohabitation commune trop longue ( dans l'Ancien Régime, on se mariait tard à 25 ans, et à 40, voire moins, un des partenaires avait tiré sa révérence) on comprend l'axiome, mais, on ne peut que s'interroger sur ce «  démon » masculin, la culotte à la main, alors que vous ne dîtes rien sur le midi de la démone ! N'existerait-elle pas, cette enragée ? Serait-ce une affaire hormonale, ou bien un machisme banalement pitoyable, que cette -habile- formulation ?

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      20 février 2016 à 15:16 |
      C'est très simple : l'origine de la notion est, on l'a vu, monastique; or les premiers ordres féminins n'apparaissent pas avant les Vème-VIème siècles. Et les premiers moines, en Egypte - ceux qu'on appelle les pères du désert (d'où un midi étouffant, accablant et donc déprimant) étaient tous des hommes :-)...

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.