Si vous le dites : Nation

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 septembre 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Nation

Au cours de l’été, j’ai traduit en anglais – à titre gratuit – la conférence d’un ami, professeur des universités, dont le thème était « nation et Europe ». Durant des pages entières, l’ami en question traitait son sujet comme si le contenu du mot « nation » allait de soi, erreur fatale pour tout universitaire qui se respecte : tout commence par une définition des termes que l’on emploie.

Mais peut-être ce défaut vient-il d’une formation par trop franco-française. La sociologie allemande, elle, distingue, à bon droit, les deux concepts très différents de la nation, la « Kulturnation » et la « Staatsnation ».

 

1) La Kulturnation : une communauté d’origine

Cela découle de l’étymologie natio, en latin, dérive du participe passé de verbe nascere, natus, être né. L’université de Paris, au Moyen-Âge, distinguait la nation française (étudiants originaires du val de Loire et de la vallée du Rhône) des nations picarde, normande, anglaise et germanique.

Ce fut Herder qui théorisa le concept : « les états et les théories politiques sont des créatures humaines, les peuples sont des créations divines ». Ici se dessine une dichotomie fondamentale : à l’état, artifice produit par l’homme, s’oppose le peuple, entité naturelle, créée par Dieu. La Kulturnation fait équivaloir peuple et nation. Immédiatement se pose alors le problème de la « nature », dont la « culture » constitue l’antonyme : si le peuple relève de la première – Deus sive natura dirait Spinoza – alors l’expression Kulturnation est impropre. Fichte, dans son Discours à la nation allemande, rétablit les choses : « aussi loin que domine la langue allemande, tout un chacun doit se considérer sous un double jour : en partie comme citoyen de son état de naissance, en partie comme citoyen de la patrie commune de la nation allemande. Celui qui parle la même langue est déjà, en vertu de la seule nature, lié par d’invisibles liens à un grand nombre. Tous ainsi s’appartiennent et forment un tout unique et indivisible ». Double allégeance donc, à l’état et au peuple, notion ambiguë relevant aussi bien de la nature (la naissance) que de la culture (la langue).

Pour Ernst Moritz von Arndt, poète du début du XIXème siècle, la culture, malgré tout, domine : « qu’est-ce que la nation allemande ? écrit-il, enfin, nomme-moi cette terre ! Aussi loin que résonne la langue allemande et qu’elle chante au ciel son chant à Dieu, là se trouve ce qui donne son nom au valeureux Allemand ». Il reste que l’ambiguïté demeure. Herder, encore lui, n’hésitant pas à dire dans ses Œuvres complètes (vol 6, 367) : « le lien social s’opère sous la houlette de la nature ». L’on voit par conséquent le risque d’essentialisation/naturalisation de la culture, dont ne se priveront pas les historiens pangermanistes du XIXème siècle, ouvrant ainsi la voie aux théories raciales du XXème siècle.

2) La Staatsnation : une communauté d’élection

Dans l’état-nation, état (ou république) et nation deviennent synonymes. Comme le définit le sociologue Rainer Lepsius : « si les critères sont ceux – juridiques – de la nationalité, la nation est l’unité des citoyens ». Juridiques, ou plus exactement contractuels : la nation, dans tel cadre, se conçoit comme un pacte, pacte entre les citoyens eux-mêmes, et entre les citoyens et l’état. L’appartenance résulte, dans ce cas, d’un choix conscient (le « plébiscite de tous les jours » de Renan) et non du hasard de la naissance.

Rousseau fut le théoricien principal de la Staatsnation. Dans son Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes, il met en exergue les mobiles d’une telle association, l’amour de soi et – surtout – la sympathie, prise en son sens étymologique de « sentir avec ». Il pose ensuite les différentes étapes du pacte « citoyen » : d’abord la formation d’un tout, l’« agréation », puis un premier contrat, inégalitaire celui-ci, le « contrat des riches », enfin le véritable contrat social qui sera (car il n’existe pas encore !) fondé sur la vertu et le patriotisme.

La critique des tenants de la Kulturnation fut rude. Herder tempêta : un « fantôme », une « création dégénérée » (entartete Geschöpf). Un publiciste pangermaniste, Jakob Siebenpfeiffer, dans un discours datant de 1832, prophétisa comme suit l’unité allemande : « un jour viendra, le jour fier de la plus noble des victoires, où l’Allemand des Alpes, celui de la mer du nord, celui du Rhin et celui de l’Elbe, s’enlaceront, frère contre frère ; le jour où disparaîtront tous signes de séparation et, avec eux, les misérables petites constitutions “Konstitutionchen” ».

La Staatsnation donc ne peut être que constitutionnelle, elle repose sur le droit, l’accord des volontés entre les parties contractantes ; la Kulturnation inversement se veut organiciste, trouvant son fondement et sa raison d’être dans ce grand organisme vivant, cette totalité non choisie du peuple historiquement constitué. Culture ou nature, au fond, la distinction importe peu : il s’agit d’une donnée irréversible, d’un fatum, d’un destin.

Tout travail sur la nation ne saurait esquiver ce débat.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    10 septembre 2016 à 16:50 |
    Vous avez eu raison d'aborder la notion, car – banal, aux yeux de certains, la Nation, chez nous, ne sonne pas comme ailleurs, ni comme les tardivement cousues – Allemagne, Italie, ni comme « les » Britanniques adossées tôt à la mère de la démocratie, ni, évidemment comme l'esprit pionnier et libéral au sens individualiste de ces Américains, tellement à part. Chez nous, après l'Absolutisme constructeur vaille que vaille d'un État chapeautant dans l'autoritarisme d' « un Roy, une Loi », ces diverses provinces et provincialismes montées du Moyen Age et, notamment de la Féodalité – les Lumières , et la Révolution Française se sont coulées naturellement dans le moule d'un Nationalisme défendant des Droits et Valeurs Communs, militairement face à l'Europe conservatrice et largement réactionnaire, menaçant cette nouveauté : une Nation en quelque sorte idéologique. A la suite de la centralisation des temps modernes, celle de la RF surtout Jacobine, et demain, Bonapartiste, a construit ce modèle unique en son genre : était-ce la Nation qui faisait l’État ou l’État qui faisait la Nation ?

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      10 septembre 2016 à 17:36 |
      L'état jacobin est une association contractuelle de citoyens de toutes origines : mieux il se pose comme antithèse à l'appartenance originelle (celle de la Kulturnation); reproduisant en cela le modèle paulinien : le chrétien n'est plus ni grec ni juif, mais "en Christ", c'est-à-dire citoyen de la cité céleste des élus.
      Il s'agit donc d'une conception abstraite, idéologique, comme vous le dites; or le terreau des origines est difficile à escamoter. L'affaire du burkini le montre bien : ce n'est pas seulement ou principalement parce que les femmes en burkini "n'adhéraient" pas la République (ce que d'ailleurs elles niaient) qu'elles choquaient, c'est parce qu'elles ne se conformaient pas aux usages de la société française. Nous sommes en plein "Kulturnation"...

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