« Si vous le dites » : révolution

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 novembre 2017. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » : révolution

Le terme revolutio apparaît apparaît dans l’antiquité tardive chrétienne en rapport – soit direct, soit métaphorique – avec les mouvements des astres. Ainsi l’on parlera de revolutio lunaris, l’orbe de la lune ; de revolutio temporum le renouvellement du temps ; voire de revolutio animae, le retour de l’âme dans un nouveau corps, autrement dit, la transmigration…

Mais restons – fut-ce de manière anachronique – dans une perspective moderne. Comment est né le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot ? Car l’idée a très tôt existé…

 


Les préludes sémantiques de l’époque romaine

 

Dès la république, il y eut des mouvements insurrectionnels : discordia, discorde ; bellum civile, guerre civile, et, bien sûr, le tyrannicide, promis à une glorieuse postérité. Marcus Junius Brutus fit ainsi l’apologie du meurtre de César, soupçonné d’aspirer à la royauté. Se libérer d’un possible futur roi (dans l’imaginaire romain, rex = tyrannus) était une œuvre – révolutionnaire ? - de salut public. Il fit battre des deniers (cf. ci-dessous) sur lesquels figuraient un pileus (couvre-chef symbole des affranchis – et ancêtre bonnet phrygien !) flanqués de deux poignards, avec l’inscription : ides de mars.

 

De l’astronomie à la politique

 

Déjà l’historien grec Polybe (Histoires VI, 4) avait établi un rapport entre les cyclicités célestes et celle des régimes successifs de la Grèce : la ronde des gouvernements – despotisme, monarchie, tyrannie, oligarchie, démocratie, ochlocratie (le pouvoir conféré à la populace) – lui faisait penser à la mécanique des planètes. Un pas décisif fut cependant franchi avec l’ouvrage de Copernic, De revolutionibus orbium celestis (1543), qui inspira, au siècle suivant, le philosophe anglais Hobbes réfléchissant aux bouleversements politiques de l’Angleterre : monarchie absolue, puis dictature (Cromwell), puis derechef monarchie, cette fois constitutionnelle (dynastie d’Orange). « I have seen in the revolution a circular movement », écrit-il in Behemot or the long parliament. En effet, dans révolution, il y a « re » ! « Ce qui différencie l’usage ancien du mot de l’actuel, c’est la conscience d’un retour en arrière qu’indique le préfixe ‘re’ », note le sociologue allemand Reinhart Kosellek dans son livre Vergangene Zukunft (Le futur passé). Alors la révolution, un serpent qui se mord la queue ?

 

Vers une eschatologie du progrès

 

Oui, mais « révolution » rime avec « évolution ». Au XVIIIème, Kant, dans la Métaphysique de mœurs, se demande « comment l’on peut escompter un progrès vers le meilleur ». Réponse : « l’état se réforme de lui-même de temps à autre et progresse avec constance vers un mieux, en recherchant, non la révolution, mais l’évolution ». Après lui, l’intellectuel allemand Konrad Engelbert Oelsner, contemporain de la « Grande Révolution » (française !) écrira, en 1795 : « la révolution ne tourne pas en cercle, mais elle se meut en spirale, et, par conséquent, ne retourne qu’en apparence à son point de départ, car, en réalité, elle va de l’avant, et, avec elle, l’esprit humain ».

 

La porte, de la sorte, était ouverte à une philosophie de l’Histoire, laquelle, au fond, ne fait que séculariser la notion – religieuse – d’eschatologie. Pour Hegel, dans ses Conférences sur la philosophie de l’histoire, celle-ci a un absolute Endzweck, un but ultime absolu, « la manifestation de l’idée du Vrai, non seulement dans l’univers naturel, mais aussi dans les choses de l’Esprit ». Il suffira à Marx de remplacer « Esprit » par « Matière » pour aboutir à la parousie révolutionnaire de l’état sans classe. Comme dans la Christianisme, mais par des moyens différents, la flèche du temps, par delà la nécessaire apocalypse, mène inévitablement à un âge d’or paradisiaque…

 

La dimension anthropologique, autant que messianique, de la révolution fut soulignée, au XXème siècle, par l’anarchiste allemand Erich Mühsam en des termes quasi pauliniens : « l’homme révolutionnaire, c’est l’homme vivant ; tous les autres sont voués à une immobilité mortifère ».

 

Si tel est le cas, nous pourrions, nous qui vivons aujourd’hui sans aucune perspective de révolution, nous exclamer, à l’instar de Diogène dans son tonneau : « y-a-t-il une homme ? »…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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