Littérature

Le poème épuisé

Ecrit par Didier Ayres le 19 mai 2018. dans La une, Littérature

Là où la nuit / tombe, Stéphane Sangral, éd. Galilée, 2018, 120 pages, 12 €

Le poème épuisé

Le dernier livre de Stéphane Sangral permet de suivre la quête de l’auteur d’un poème absolu, vibrant par lui-même de sa propre matière. Il s’articule autour du thème de la nuit, et derrière elle, des thèmes de la mélancolie, de l’angoisse ou du deuil. Il s’agit à mon sens d’une expérience esthétique de la rumination, du ressassement. En effet, on sent l’auteur possédé par une forme de ressassage, qui permet d’entrevoir un espace mental, une habitation plastique, plasticité d’une forme de travail de cueillette en quelque sorte, et d’ingestion.

 

Je Pense À Toi Qui N’Es Plus

 

C’Est Étrange Et C’Est Douloureux

 

L’Oblique A Éraflé Les Rues

Où L’On Passait

 

                Sans Cesse Il Pleut

Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

Sur Mes Pensées

 

                Passe En Nos Rues

Un Doute Étrange Et Douloureux

 

Pleuvra-t-Il Autant Qu’Il A Plu

Que sais-je ?

Ecrit par Jean-François Vernay le 28 avril 2018. dans La une, Littérature

Les Mirages de la certitude, Essai sur la problématique corps/esprit, Siri Hustvedt, Actes Sud, mars 2018, 414 pages, 23,50 €

Que sais-je ?

Sur le plateau de la Grande Librairie en janvier 2018, Siri Hustvedt a présenté Les Mirages de la certitude, Essai sur la problématique corps/esprit comme le prolongement intellectuel et conceptuel de son roman intitulé Un Monde flamboyant (Actes Sud, 2014). Mais Les Mirages de la certitude constitue également la suite logique d’une démarche entamée avec son livre documentaire précédent : Vivre, Penser, Regarder (Actes Sud, 2013). Il semble y avoir chez cette femme-écrivain universitaire un va-et-vient constant entre la théorie et la pratique, et inversement.

Il faut avouer que les sciences cognitives et la littérature ne font pas l’unanimité et se trouvent parfois en butte à des diatribes passionnées (1). L’efflorescence des travaux en la matière agacent à telle enseigne que d’aucuns fustigent « le nouvel impérialisme neuronal » (2) accusé de réduire toutes les problématiques des sciences sociales et humaines à la mécanique cérébrale. Et pourtant, cette interdisciplinarité féconde ouvre de nouvelles perspectives et donne un nouveau souffle aux études interdisciplinaires qui s’intéressent de très près au fait littéraire. C’est sans doute la raison pour laquelle Siri Hustvedt se passionne pour les disciplines qui touchent à l’esprit (les neurosciences, la psychanalyse, la psychiatrie, et les sciences cognitives) qui renseignent à la fois son corpus de livres de fiction et de documentaire.

La division raison/émotion, sinon esprit/corps, semble être une invention de la philosophie occidentale née sous la plume de ses figures de proue comme Platon et Descartes qui affectionnent tout particulièrement les dyades antinomiques pour présenter et développer leurs idées de manière analogique ou contrastive. Au contraste, Siri Hustvedt préfère la nuance ; à la séparation, le lien entre les choses. Les Mirages de la certitude est donc un essai sur la relation parfois énigmatique qui sous-tend un certain de nombre de dyades : corps/esprit, esprit/cerveau, inné/acquis ou nature/culture, rigidité/malléabilité du cerveau, rationalité/ imagination, âme/ esprit, pour ne citer qu’elles.

Enigmatique, dis-je, car Siri Hustvedt la rend telle quelle en reprenant à son compte la démarche de Montaigne mâtinée de scepticisme, celle incarnée dans sa formule « Que sais-je ? ». Grâce à cet essai qui fourmille de remises en question, l’auteure instille le doute chez ses lecteurs en même temps qu’elle fait ressortir les faiblesses d’une démarche scientifique qui serait suspecte : « Le présent essai interroge la certitude et prône le doute et l’ambiguïté […] » (28). Le soupçon porterait sur les connaissances scientifiques à tout le moins lacunaires, les résultats parfois datés au regard des techniques modernes et de l’évolution du savoir, l’emploi d’une terminologie erronée qui fausse la perception de la vérité (« […] comme le dit le mantra scientifique : corrélation n’est pas cause », 103), et des hypothèses trop durables qui deviendraient vérités et échapperaient à tout examen (pour reprendre le mot de Goethe cité page 46). A cela s’ajoutent un réductionnisme au moyen de « fragments commodes » ou de « demi-vérités comme si c’en étaient d’entières » (77), des taxonomies et thèses concurrentes qui font de la recherche une véritable tour de Babel où chacun crée son propre langage et façonne sa propre vision des choses, sans parler des interprétations orientées par « l’influence inconsciente exercée sur nos perceptions » (86). Et Siri Hustvedt de citer Peggy Seriès et Aaron Seitz : « Nos perceptions sont fortement configurées par nos attentes. En cas de situations ambiguës, la connaissance de notre monde guide nos interprétations de l’information sensorielle et nous aide à reconnaître aussi rapidement qu’exactement individus et objets, bien qu’elle soit parfois source d’illusions » (86).

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2018. dans La une, France, Politique, Littérature

Recension du livre de Pascale Tournier, Le vieux monde est de retour, enquête sur les nouveaux conservateurs, Stock, 2018

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Pascale Tournier est une journaliste àLa Vie, mais son travail – très professionnel – pourrait être l’œuvre d’un universitaire ; j’avais déjà évoqué, dans une précédente chronique, le mouvement « dextrogyre » des idées et le néo-conservatisme qu’à la fois il draine et il préfigure. L’ouvrage de Pascale en décrit la traduction dans les faits, avec un panorama tant de ses acteurs que des doctrines qu’ils promeuvent.

Le point de départ de ce renouveau droitier fut la Manif pour tous, en juin 2013. La loi Taubira effraie, que dis-je, épouvante la bien-pensance catholique ; Ludivine de la Rochère, une transfuge de la fondation pro-vie Jérôme Lejeune, aidée de Béatrice Bourges (proche du syndicat d’étudiants d’extrême droite d’Assas, le GUD, et de l’Action Française) organisent le mouvement et programment les démonstrations dans la rue. Ce ne sont en rien des nouvelles venues dans l’arène médiatique ; mais la jeunesse va suivre.

Cette jeunesse a ses mentors intellectuels : des anciens « gauchistes » passés à droite : Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa (dont je ferai prochainement la recension du livre, Notre ennemi le capital, devenu presque un classique), sans parler du géographe Christophe Guilluy, qui brosse une sociologie de la France en déshérence qui vote Le Pen.

Parmi les « jeunes pousses » de cette intelligentsia « néo-con », citons Bérénice Levet, professeur (sorry ! pas de « seure », je ne pratique pas l’écriture dite « inclusive ») à Polytechnique, Eugénie Bastié, journaliste au Figaroet surtout Alexandre Devecchio, journaliste également, au très droitier Figarovoxet fondateur de la revue L’incorrect, laquelle a pris pour devise « un nouveau média pour rassembler les droites ».

Leurs idées ? Tout d’abord le légitimisme, selon la célèbre typologie de René Rémond ; « leur matrice idéologique, écrit Tournier, repose sur l’ordre naturel, l’enracinement dans la tradition, l’institution de la famille, le primat du collectif sur l’individu, la dénonciation de l’abstraction et de l’universalisme révolutionnaire ». La nature donc, base et justification du combat contre le mariage gay et la théorie du genre, mais – plus profondément encore – la limite. « La limite, déclare Bérénice Levet, est une caractéristique de l’humanité, les limites nous fondent ; nous ne les fondons pas ». Le néo-conservatisme rassure, protège de l’hubrisdu progressisme et de sa démesure. Il convient par conséquent de se limiter (et limiter les autres). D’ailleurs, vient de se créer un tout nouveau magazine, qui a tiré d’une encyclique du pape François son intitulé… Limite Limitese définissant comme « la revue de l’écologie intégrale ».

« Reflets a lu » Un beau ténébreux, de Julien Gracq

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 avril 2018. dans La une, Littérature

« Reflets a lu » Un beau ténébreux, de Julien Gracq

Voici de ce grand roman de Julien Gracq, Un beau ténébreux, quelques gouttes d’or de sa somptueuse prose, au style envoûtant, aux descriptions taillées dans du diamant, comme ces paysages écrits et décrits avec un charme fou. On est donc bien là dans la grande littérature française, celle qui nous offre, pour notre plus grand bonheur, un auteur au style inouï, d’une puissante beauté.

 

Extraits

« Je me suis levé de grand matin pour voir le soleil se lever sur la baie. Le charme de l’hôtel, c’est surtout pour moi, derrière le front de mer dont on ne perd jamais de l’oreille le grondement monotone, son beau jardin, ses tilleuls, son cèdre, ses parterres naïfs. Un coin de toit rose dans la lumière de l’aube était si joliment campagnard par-dessus les masses de verdure que j’avais envie d’applaudir. Le matin était tout vernissé par l’averse – l’asphalte de l’avenue entre les reflets des arbres prenait des tons bleus d’acier d’une douceur infinie. Les coqs apprivoisaient partout les avenues de cette plage de luxe à la gentillesse passagère de dix heures : on soupçonnait enfin de ci de là des boulangeries avec leurs petites voitures à chiens, des chaises dépliées aux terrasses des cafés par des garçons sifflotants, des barrières de villas carillonnantes, une espèce de Montparnasse bon enfant mêlé à la gouaille matinale d’un village ».

(…)

« Le reste de cette soirée, je ne le retrouve plus que par échappées vagues, où quelquefois un geste, une parole s’est figé dans mon souvenir pour toujours. Qu’y avait-il au fond que d’ordinaire dans cette promenade ? Mais je trouve pour me la retracer une mémoire parée des séductions enfantines. Et puis cette nuit était si belle, si hagarde. Des couples tournent, – aussi clos, aussi secrètement harmonisés que les sphères – autour des vieilles courtines du château, comme dans Faust à la scène du jardin. Comme une comète suivie de sa queue brillante, Allan égrène au long de sa course irrespirable des astres moins rapides. Une décantation s’opère – dans le calme de la nuit chacun retrouve sa respiration normale, son souffle tempéré ».

… … …

1144 livres, Jean Berthier

Ecrit par Didier Bazy le 07 avril 2018. dans La une, Littérature

Robert Laffont, coll. Les passe-murailles, janvier 2018, 167 pages, 12 €

1144 livres, Jean Berthier

Jean Berthier est sans conteste un grand lecteur. Le narrateur de son récit (classé « roman » par l’éditeur) est bibliothécaire. Emploi commode pour raconter en un mode impersonnel les éclairs de pensée de X, né sous X, qui reçoit un beau jour un courrier de notaire. X hérite de sa mère biologique 1144 livres. Ira-t-il chercher ce legs ? Voilà tout à la fois l’intrigue, le sujet, la question, l’hésitation, l’éveil.

Ici la mère inconnue, autre X, se livre à son fils inconnu dans des cartons de 1144 livres. Le chiffre a-t-il un sens cabalistique ? Quand le sens est caché, les sens scrutent tous les possibles.

Inévitable : « Qui était-elle ? J’aurais voulu à cet instant qu’il répondît à mes questions muettes… ».

Inéluctable : « Je remarquais avec quelle facilité les titres de ces ouvrages s’étaient gravés en moi, bien au-delà de mes capacités de mémoire habituelle… ».

Factuel : « Vous voulez récupérer les livres, me dit-il sur un ton qui laissait mal deviner si une part d’exclamation mécontente se mêlait ou non à l’interrogation ».

Si ce genre d’histoire n’arrive pas qu’aux seuls bibliothécaires c’est peut-être parce que 1144 livresde Jean Berthier apprend à ses lecteurs ce que peut être un lecteur. Quelques livres sont évoqués mais comme caressés. Ni effleurés, ni annotés. C’est là un tour de force : parler d’une douzaine de livres en leur livrant leur vie propre. Aucun ne sort du lot et chacun offre sa dot.

La Joie de Bernanos mise à part – et encore – Berthier n’attire pas le chaland à grand seau avec des grands classiques ni avec des auteurs de soi-disant avant-garde ou des ouvrages bien connotés au marteau codé voire maudits comme on dit. Rien de tout ça. Mais un choix sans voie, aléatoire et nécessaire, comme toute vie que doit d’exprimer et de véhiculer tout rapport au livre.

Les livres ne sont que des rapports, mais ils sont des rapports purs. Tous oscillent entre trous noirs et galaxies, vide et plein, chaos et surgissement vital, pour le meilleur et le pire.

« Divin génie de l’enfance qui se rit de la page et du signe ! Il fuit une bibliothèque. Laissons-lui le temps de passer de l’insouciance à l’étonnement d’être né… »

ou encore :

« La trace littéraire, sous la forme d’un livre que plus personne ne lit ou qui n’éveille aucun souvenir même chez les lecteurs les mieux informés, donne la juste mesure de l’engloutissement dans le temps. On ne peut espérer de meilleur rappel ».

Comme au théâtre ou au cinéma, l’art consiste a minima à ennuyer le moins possible. Sans réception, toute œuvre est un vase vide.

Décidément, si on veut savoir ce qu’est un livre, il faut lire ce livre. Au moins pour continuer à douter. Douter avec des pauses. Un rapport de moins.

 

 

 

Jean Berthier, après des études de philosophie, et de cinema. Il écrit pour des revues littéraires et réalise des films de fiction et documentaire. 1144 livresest son premier roman.

Les années Astérix

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 mars 2018. dans Souvenirs, La une, Littérature

Les années Astérix

Annie Ernaux, la grande, nous a offert un jour Les Années, sobre et somptueuse somme d’une vie traversée au quotidien par les grandes vagues de l’actu, parfumées de ces choses minuscules du temps, qui marquent la mémoire.

Cela passe forcément dans l’esprit, quand au cœur de l’hiver 2018, on ouvre comme moi, le xème album (La Transitalique) de ce cher monde d’Astérix, mesurant le bout de chemin fait, 38 albums après le premier – Astérix le gaulois, paru en Octobre 1961, prépublié dans le Pilote du 29 Octobre 1959 ; j’avais 10 ans –  BD découverte, un peu plus tard, un été camarguais ; je devais être en 4ème. Je me souviens que dans le même élan, on me fit entrer dans le monde de San Antonio, et celui des saga de Troyat ; c’était donc une année d’exception.

Des modes vestimentaires, des coiffures, émaillant le chemin – mes années-chaussures, ou chapeaux, mes années-sauce gribiche, pourquoi pas ! des chansons, des musiques évidemment (voir nos émotions autour de Johnny), et des lectures. Rituels, qu’affectionnent particulièrement les mémoires affectives ; gens, lieux, Astérix pour moi, Tintin le grand, pour toi…

Alors comme les cailloux de Poucet, les années Astérix ; une vie ou pas loin. Je n’ai pas vérifié mais il me semble qu’Uderzo et Goscinny nous donnaient leur cadeau quasi tous les 1 an et demi ; pas forcément Noël.

Tellement réussis, coïncidant à la bulle près, avec nos attentes, « les » Astérix. Un patrimoine, qu’au début je partageais avec mon frère (ma mère alternait l’achat pour l’un, puis l’autre) ; un jour de guerre, j’avais même tenté de déchirer le sien… je crois qu’il m’en veut encore. Ayant eu le bon goût d’épouser ensuite un Astérixphile, les deux héritages ont rejoint la communauté et reconstitué la collection. Dois-je avouer que notre fils, élevé lui aussi dans le petit gaulois vindicatif, a emprunté puis remis dans la bibliothèque familiale les albums lus, sans jamais les prêter ailleurs – interdiction colérique et maniaque des parents !

Au bout de ma vie, ils sont tous là, dans mon bureau ; je range le 38ème en libérant de la place pour ceux qui ne manqueront pas de suivre. C’est moi qui ai la garde de ce trésor quasi toutankhamonien, et j’en perçois la conscience (aiguë) du sacré dans ce rôle de conservatrice. Nous ne sommes pour autant pas collectionneurs et ne partons pas dans les foires aux livres, chercher la perle rare, parue en… non, nous les aimons, nous les lisons, et relisons, nous en prenons soin, nous nous régalons. C’est tout. Chaque grippe hivernale voyait notre gamin – et moi, itou – ramper jusqu’aux Asté pour passer ces heures qui s’étirent entre mouchoirs et langueur tiède.

Le texte du rêve

Ecrit par Didier Ayres le 24 mars 2018. dans La une, Littérature

À propos de La Foule divinatoire des rêves, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison brûlée, 2018, 15 €

Le texte du rêve

L’originalité de ce recueil de poèmes réside à la fois dans le propos et dans la forme ; dans le propos parce que cela nous donne accès à un monde intérieur foisonnant, profus, divers ; et dans la forme car ces poèmes sont accompagnés par des dessins de l’auteure, dessins qui côtoient la statuaire africaine par exemple, ou ailleurs, l’art brut. Du reste, ces textes sont présentés soit alignés à gauche, soit à droite, sans que cela soit aléatoire, mais propres à penser la schize de tout auteur, rendue visible par cette disposition des pages.

Revenons un instant au propos. Et à cette idée de transcrire les rêves de l’auteure, avec plus ou moins de certitude quant à leur exactitude, quant à leur véracité, mais qui sont intéressants surtout parce qu’ils reflètent la personnalité et le travail de l’écriture au sein de l’esprit de l’écrivaine. Nous allons donc de rêverie en rêverie, au milieu de figures et de symboles, qui sont peut-être à rapprocher des éléments chers à Gaston Bachelard, c’est-à-dire l’eau, le feu, la terre et l’air, particulièrement peut-être de l’élément liquide. Et que l’on soit proche d’Unica Zürn, par exemple, ou du Méphisto de Sokourov, c’est surtout cet univers polymorphe qui est prenant, ou bien celui des Surréalistes avec les Poupées de Bellmer (cités dans le texte). Tout est animé de vie, égayé, coloré, fantasque et un peu fou, baroque. Et cela avec les textes du rêve, le texte du rêve.

Au rituel du rêve s’associe le rituel du poème. À la vérité du rêve se distingue le rêve de la vérité. À la poésie s’ajoute une vision d’un sujet double, à la fois rêve et récit du rêve.

 

Rêve 12

 

Exhortation d’un fantôme

sur le panorama ensommeillé…

 

Une femme décapitée

porte sa tête entre ses mains.

 

Les ailes de l’angoisse transportent

la fièvre d’une âme pathétique.

 

On frappe à ma porte, je m’éveille.

C’est ma voisine, elle dit :

« Je perds la tête ».

Qu’est-ce que la « race » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 mars 2018. dans La une, Société, Littérature

Qu’est-ce que la « race » ?

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être – offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes – il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racialisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’« altérisation » : rendre le « racialisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

Cette non-humanité de l’« altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype – l’apparence, l’expression obvie du génome – (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

Des aveux un peu décevants

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 mars 2018. dans La une, Littérature

Recension du livre de Michel Foucault, Les aveux de la chair, Gallimard, 2018

Des aveux un peu décevants

Le dernier volume de ce qu’il faut bien appeler désormais une trilogie était très attendu. Les deux premiers ouvrages étudiaient la notion de plaisir dans l’antiquité païenne – l’époque classique, L’usage des plaisirs, puis le début de l’empire romain, Le souci de soi – cet ultime tome, reconstitué à partir des notes que Foucault avaient rédigées jusqu’à très peu de temps avant sa mort, en 1984, évoque la réappropriation du concept par le Christianisme, à la fois héritier de la pensée gréco-latine et en rupture avec elle.

La khrésis aphrodisia, l’attitude par rapport à la jouissance, a toujours été dominée par l’absolue nécessité d’un ordre, délimitant le permis de l’interdit. « Ces principes, écrit Foucault, auraient en quelque sorte émigré dans la pensée et la pratique chrétiennes, à partir de milieux païens dont il fallait désarmer l’hostilité en montrant des formes de conduites déjà reconnues par eux pour leur haute valeur ». Le stoïcisme – avec sa conception d’un monde gouverné par la divine providence – fournissait aux Pères de l’Eglise une morale très compatible avec la nouvelle religion. Les notions de « convenable » (kathékonta) et de « raison universelle » (katorthômata) furent reprises in extenso par Clément d’Alexandrie : le Logos – la Raison mais également le Verbe, la deuxième personne de la Trinité – donne la mesure, la règle qui doit régir les comportements conjugaux dont il convient de définir « l’objectif » (skopos) et la « finalité » (telos), laquelle n’est autre que la fabrication d’enfants « paidopoiia » ; le Christianisme de l’époque, comme d’ailleurs le Judaïsme condamnant l’émission de sperme à des fins non procréatrices, les « vaines semailles ». L’apport spécifique de la pensée chrétienne a, semble-il, consisté dans l’importance donnée au thème de la lumière : celle-ci, pour les chrétiens « habite en nous et constitue notre conscience, fragment du Logos qui régit le monde et qui dépose en nous un élément de pureté ; la tempérance n’est pas simplement conformité à un ordre universel, mais parcelle pure de cette lumière ».

Michel Foucault passe alors en revue les sacrements chrétiens et leur rapport avec l’éthique. Ce faisant, il manifeste les lacunes de sa formation théologique. Il définit, par exemple, au sujet du baptême, la conversion – ou metanoia, en grec – comme un détournement du mal et un attachement au bien, « destinés à humilier l’âme qui a péché, à l’éprouver maintenant qu’elle a été rénovée, c’est-à-dire donner à soi-même et à Dieu des signes de ce changement ». Alors que metanoia signifie tout bonnement une modification – meta – de la pensée – noesis – autrement dit, un retournement, l’abandon d’un certain mode vie au profit d’un autre, plus exigeant. Beaucoup de convertis attendaient avant de franchir ce pas qu’au fond, ils redoutaient ; Constantin, le premier, différa son baptême jusqu’à l’approche de la mort. Point de contrition donc, mais le désir de prolonger une vie épicurienne le plus longtemps possible.

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

Ecrit par Didier Ayres le 23 février 2018. dans La une, Littérature

Par Didier Ayres à propos de La Langue oubliée, Alain Suied, Arfuyen, février 2018, 120 pages, 13 €

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

La parution posthume d’un recueil de poèmes d’Alain Suied est vraiment touchante dans le sens où cette voix unique et originale monte depuis le monde ténébreux de la mort. Et cependant, c’est la littérature qui gagne ici par la poursuite d’un travail engagé depuis l’empreinte-pour-demain, et avec la littérature, gagne la vie. Oui, une poésie qui fait définitivement appel à un être-pour-demain, mieux acquis et constitué d’une énigme et saisi par le mystère.

Cela dit, il faut rentrer plus avant dans le livre édité avec soin par Anne et Gérard Pfister qui suivent depuis plusieurs décennies le travail et servent le parcours original et capiteux de ce poète dont la voix intérieure ne fait nul doute. Et pour préciser notre idée, il faut dire quelques mots sur le titre de cette brève étude. De « l’irreprésentable » semble bien adapté à la logique à l’œuvre dans ces textes qui portent tout le sceau de la profondeur et qui permettent de se saisir d’une sorte de présent-pour-demain. Nonobstant, ces textes font gagner tout d’abord le langage, et avec lui, la poésie.

Du reste, La Langue oubliéequi prend pour sous-titre Suites hébraïques dit bien le but de l’ouvrage : faire triompher le langage dans le présent et nous aider à rendre imaginable ce qui est irreprésentable par essence, c’est-à-dire, la mort. Car c’est bel et bien cette qualité indicible à quoi l’on est confronté et qui fait le défi littéraire du livre. Et avec lui nous sommes adossés vivement à ce que la poésie représente malgré tout et fait triompher, notamment la vie et le présent. Cet oubli n’est pas un signe pour le poète, qui cherche le mystère, l’empreinte-pour-demain, et se confronte au temps et à la douleur de ce qui ne peut s’enfouir sous l’oubli, sorte de travail mémoriel du présent.

Que l’on pense à Martin Buber et à sa théorie duCela, développée dans le fameux livre Je et Tu, ainsi qu’aux lectures classiques de la Genèse et cette allégorie de l’échelle de Jacob, c’est toujours vers la part symbolique, la part manquante que regarde le poème. Poème conçu par un regardeur de la vie intérieure, avec des représentations sans images, peut-être avec l’espoir que le lecteur trouvera, lui, la compréhension immédiate des secrets de la mort, par exemple grâce à une poésie crépusculaire, en attente, en suspens, en surplomb des évidences de la vie elle-même que le texte met en question.

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