Littérature

Le Clan Spinoza, Maxime Rovere

Ecrit par Didier Bazy le 18 novembre 2017. dans La une, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 560 pages, 23,90 €

Le Clan Spinoza, Maxime Rovere

Le prince de la philosophie vient de trouver un chef d’orchestre. Jusqu’ici, Spinoza était réservé aux initiés. Pour le meilleur et souvent pour le pire. Spinoza ceci, Spinoza cela. De l’hermétisme à l’esprit de secte, de l’explication minutieuse jusqu’à la noyade dans le Gueroult, Spinoza aura subi tous les traitements. Maxime Rovere démontre magistralement que Bento n’a jamais été un pauvre hère traînant de meublé en meublé son manteau troué en image d’Epinal. Le chef d’orchestre ne se contente pas de diriger les instrumentistes, il a écrit une nouvelle partition.

Il y a de fortes chances pour que le maestro ait développé une courte proposition de Deleuze : « Spinoza au milieu de nous ». Et la vie du philosophe s’éclaire. Bento buvait des canons avec ses potes. C’était un bon gars. Un bon vivant et pas seulement un « grand vivant avec une petite santé ». Rovere ne se serait pas pour autant permis de mettre Spinoza en abîme. C’est tout le contraire : Bento est un rayon de lumière. Il traverse son temps et les idées de son temps. Il est loin d’avoir vécu en ermite. Il fut ce qu’on appelle aujourd’hui un grand communicant.

La composition du clan évoque une bande en étoile à plusieurs branches. Les rameaux s’appellent : Levi Morteira, Koerbagh, Van den Enden, Sténon… On les découvre et on en apprend de bien bonnes. Bien sûr, on retrouve Jellesz, Meyer, Oldenburg, Leibniz, Tschirnhaus…

On peut les trouver tous ici : http://www.leclanspinoza.com/clan/

Tous ont participé à l’élaboration de l’œuvre de Spinoza. Médecin, mathématicien, philosophe, politique, militant, rabbin, marchand, concierge. Bento ne travaillait pas seul, il confrontait, affrontait, discutait. Il vécut en marchand. Il ne polissait des lunettes que pour étudier la physique, pas pour vendre des lentilles. Des amis argentés l’ont pensionné pour qu’il ait du temps. Dans ce roman vrai, et documenté par cinq ans de travail, mythes et légendes fondent. Un creuset voit le jour, à la portée de tous. Les étudiants en philosophie auront de la chance à commencer par cette bande. Leur est désormais épargnée l’armada qui complique plus qu’elle ne fluidifie.

Ainsi l’Ethique devient œuvre collective. Et Bento, scribe génial et subtil. L’étude aurait pu le noyer. Spinoza en sort grandi, comme nous, au milieu de lui, au milieu d’eux. Le clan Spinoza : l’art au service de la philosophie. Nul doute qu’elle s’en porte mieux.

 

 

 

Maxime Rovere enseigne la philosophie à Rio. Traducteur de Darwin, de Lewis Caroll, de Virginia Woolf et de Spinoza… Auteur jeunesse, critique d’art, écrivain, philosophe. Sa biographie de Casanova est un modèle du genre. Il est le gai savoir de la nouvelle génération.

Bazar, Bernard Pignero

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 novembre 2017. dans La une, Littérature

éd. Encre toile, juin 2017, 236 pages, 20 €

Bazar, Bernard Pignero

C’est un récit – précis et géographique en diable – ou bien une fable bourrée d’allusions métaphoriques, dont on guette l’arrivée de la morale de page en page, sans doute aussi un roman échevelé d’imaginaires. Bref, c’est un livre de Bernard Pignero.

Un tour du monde – rien que ça ! À la proue de bateaux improbables, par tous les temps, et bien plus, les époques. On y trouvera tout ou presque de ce qui nous importe ; la guerre et la misère, dans un coin d’Europe – Est /Sud, mais il se pourrait qu’on se trompe ; des machettes de djihadistes ou bien de quelques autres a-humains, si nombreux à peupler le monde de leur haine, la fuite pour survivre, évidemment, et l’amitié – souvent imprévisible, l’amour, bien sûr, toujours incandescent. Le grandir de tout un chacun, pas moins. Des ports, comme dans les chansons de Brel, des paysages des tableaux de Gauguin, des regrets – tellement – et le pied qu’on remet sur le pont de l’embarquement pourtant. L’ailleurs, toujours. Des pans entiers de littérature, la nôtre, nous visitent en clins d’œil élégants ; Diderot, Montaigne, plus d’une fois, Voltaire, ma foi, et Proust – ça c’est pour l’écriture. Chacun du reste fera sa propre cuisine en l’affaire, s’équipant à sa guise pour cette traversée conjuguant avant tout la liberté, et son prix.

« J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi… on ne se coupe ni des conflits ni des vanités du monde, on les étale devant soi, comme les cartes marines, avec le même risque de faire naufrage en cas de mauvaise lecture… le premier être que je croise en débarquant dans un port, c’est moi-même… cet étranger familier que j’essaye de semer… ».

L’homme qui parle, dont on ne sait ni le nom, ni l’origine – pardon, dont on connaît tous les noms et toutes les origines – est d’abord un enfant – facture classique et chronologique du récit – dont le grand-père tant aimé tient un « bazar », à moins qu’un souk (on sait que tous ces mots anciens ont fait sens dans ce qu’on appelait joliment jadis notre « entendement »). Dans ces pages – nos préférées du livre – on renifle des odeurs, des bruits, de la poussière et de ces ciels immuables, de ces bleus trop pétants pour être de vacances, du Mali, d’Albanie, ou bien de quelques terres d’ancienne Yougoslavie. De misère, sûr, d’instabilité, de menaces tant politiques que religieuses. De violence, enfin, inouïe, celle de ces massacres vieux comme la haine et inscrits dans la litanie de nos mémoires les plus actuelles : « L’un des petits était fou. Il avait vu exécuter ses frères, ses sœurs et tous ses cousins dans la cour de l’école, et depuis, il délirait ».

Ecce Homo, l’odyssée de l’aventure humaine

Ecrit par Mélisande le 28 octobre 2017. dans La une, Littérature

Michel Petit, chez L’Harmattan, octobre 201

Ecce Homo, l’odyssée de l’aventure humaine

A certains égards le monde d’aujourd’hui peut paraître monstrueux.

Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi l’être humain, l’homo sapiens sapiens, tout au sommet de la pyramide de la création, a-t-il engagé une telle guerre de destruction du vivant, pourquoi cette maltraitance généralisée, et surtout avec quels outils conceptuels aborder l’ensemble, pour permettre une vision claire et synthétique de l’histoire de l’humanité aujourd’hui ?

Avec Ecce homo, l’odyssée de l’aventure humaine, Michel Petit, philosophe né à Lyon en 1944, et qui a travaillé comme psychothérapeute, explore l’histoire du psychisme humain depuis la création du monde. Il s’attarde particulièrement sur l’ère paléolithique, lorsque hommes et bêtes parlaient le même langage, et que l’homme se sentait comme un humble invité sur cette terre, pourvu dans ses besoins vitaux par la mère universelle, cette matrice cosmique à laquelle il s’identifiait de façon vibratoire, vénérant la femme, et la mère, comme le montre la fameuse et émouvante Dame de Brassempouy. L’empathie née de son identification à la mère cosmique lui permet alors d’organiser sa vie sociale par des relations mutuelles d’aide. Mais aussi, des relations d’amour et de respect, nourries par un grand sens de l’esthétisme, comme l’expriment les peintures rupestres de l’époque.

L’homme du Paléolithique est un individu animé principalement par la pulsion de vie, et par une éthique naturelle. Ethique qui s’exprime notamment dans la façon de tuer l’animal, meurtre perpétré ici pour les besoins de sa nourriture, participant d’un cycle vie-mort. Animal auquel, comme le faisaient les peuples autochtones étudiés par les ethnologues, était demandé pardon. C’est-à-dire que les hommes tuaient par nécessité vitale, mais sans la jouissance sadique du meurtre, une dérive qui a pris le pas aujourd’hui. On tue et on jouit de le faire, le sentiment de toute-puissance est accru, l’individu se sent l’égal du démiurge, dans une forme d’ivresse de pouvoir.

Voilà, nous apprend l’auteur, une rupture magistrale qui apparaît au Néolithique il y a 12000 ans, provoquant une forme de distorsion du psychisme humain, et de la maltraitance. Ce schisme, apparu avec la sédentarisation, la propriété, l’envie de posséder toujours plus, et l’instauration de l’inégalité entre les hommes, a fait naître un très fort sentiment d’injustice.

Puis à leur tour, la rancœur, la haine, l’établissement de la relation dominant-dominé dans la brutalité et la violence, et de façon perverse, instaurant dans l’individu sa propre instance sadique, comme une seconde peau qui l’habite, l’empêchent de vivre bien, et le font souffrir, comme en témoigne l’actualité aujourd’hui. Ces mécanismes ont perverti l’homme, lui faisant perdre, en quelque sorte, le fil de sa destinée. Il s’est égaré dans un matérialisme mortifère, il n’utilise que 5% des capacités de son cerveau, et est agi par des pulsions et des compulsions qui le coupent d’une direction consciente de son existence, qui pourrait l’amener à un questionnement légitime : Qui je suis ? D’où je viens ? Pourquoi je ressens tel sentiment ? Quelle est mon aliénation spécifique ? Et comment m’accomplir dans ma spécificité pour bien vivre ?

Reflets a lu « Lettres à Nora », de James Joyce

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 septembre 2017. dans La une, Littérature

Reflets a lu « Lettres à Nora », de James Joyce

Avec un plaisir, toujours renouvelé, s’agissant de James Joyce, voici, parmi son œuvre, des extraits d’un petit livre réjouissant, composé de très belles lettres adressées par l’auteur à Nora Barnacle, qu’il rencontra en 1904, et épousa en 1931. Naissance d’une passion amoureuse, unique en son genre. Lettres remplies d’un extraordinaire romantisme. Un petit livre à goûter sans parcimonie…

 

Extraits :

« Ma chère Nora. Je me suis retrouvé à soupirer profondément ce soir tout en marchant et j’ai pensé à une chanson ancienne écrite il y a trois cents ans par le roi anglais Henry VIII – roi brutal et débauché. Cette chanson est si douce et fraîche et semble venir d’un cœur si simple et affligé que je te l’envoie, espérant qu’elle puisse te plaire. Il est étrange de voir de quelles mares boueuses les anges font naître l’âme de la beauté. Ces mots expriment très délicatement et musicalement la solitude et la lassitude que je ressens. C’est une chanson écrite pour le luth.

 

Chanson (pour accompagnement musical)

 

Ah, les soupirs qui montent de mon cœur

Ils m’affligent d’une souffrance extrême !

Puisque je dois abandonner ma bien-aimée

Adieu, ma joie, pour toujours

 

J’avais coutume de la contempler

Et de l’étreindre de mes deux bras

Et maintenant avec mille soupirs

Adieu ma joie et bienvenue la peine !

 

Et il me semble que si je pouvais encore

(Dieu, si seulement je pouvais !)

Aucune joie ne pourrait se comparer

Pour alléger mon cœur

Henry VIII »

(…)

« Ma chère petite Nora. Je pense que tu es amoureuse de moi, n’est-ce pas ? Je me plais à penser à toi en train de lire mes poèmes (bien qu’il t’ait fallu cinq ans pour les découvrir). Lorsque je les ai écrits j’étais un étrange garçon solitaire, déambulant seul la nuit et pensant qu’un jour une jeune fille m’aimerait. Mais je n’arrivais jamais à parler aux jeunes filles que je rencontrais chez des gens. Leurs manières hypocrites m’arrêtaient immédiatement. Puis tu es venue vers moi. D’une certaine façon tu n’étais pas la jeune fille dont j’avais rêvé et pour qui j’avais écrit les poèmes que tu trouves maintenant si enchanteurs. […] Mais ensuite je vis que la beauté de ton âme éclipsait celle de mes poèmes. Il y avait en toi quelque chose de plus élevé que tout ce que j’avais pu mettre en eux. Et pour cette raison le livre de poèmes t’est donc destiné. Il contient le désir de ma jeunesse et toi, ma chérie, tu as été l’accomplissement de ce désir. […] ».

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 septembre 2017. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Un ki-c-ki (?) – tellement identifiable – d’une œuvre qui me tient à cœur, car c’est ce livre, lu il y a bien longtemps, qui m’a mis l’eau à la bouche, et a suscité chez moi l’irrésistible désir de dévorer une grande partie de l’œuvre de cette grande dame, une des mes auteures « chouchou » – et dirai-je, une des plus importantes du vingtième siècle – dont je suis « tombée amoureuse »… comme on tombe amoureux, très tôt, de la littérature, et de toute grande œuvre littéraire…

 

Extraits :

« Le soir tombait vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam, cernée d’un côté par la mer de Chine – que la mère d’ailleurs s’obstinait à nommer Pacifique, « mer de Chine » ayant à ses yeux quelque chose de provincial, et parce que jeune, c’était à l’océan Pacifique qu’elle avait rapporté ses rêves, et non à aucune des petites mers qui compliquent inutilement les choses – et murée vers l’Est par la très longue chaîne qui longeait la côte depuis très haut dans le continent asiatique, suivant une courbe descendante jusqu’au golfe de Siam où elle se noyait et réapparaissait encore en une multitude d’îles de plus en plus petites, mais toutes pareillement gonflées de la même sombre forêt tropicale, ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim. La piste traversait l’étroite plaine dans toute sa longueur. Elle avait été faite en principe pour drainer les richesses futures de la plaine jusqu’à Ram, mais la plaine était tellement misérable qu’elle n’avait guère d’autres richesses que ses enfants aux bouches roses toujours ouvertes sur leur faim. Alors la piste ne servait en fait qu’aux chasseurs, qui ne faisaient que passer, et aux enfants, qui s’y rassemblaient en meutes affamées et joueuses : la faim n’empêche pas les enfants de jouer ».

(…)

Voyager, rêver, envolées poétiques

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 juillet 2017. dans La une, Littérature

Voyager, rêver, envolées poétiques

Gérard de Nerval

Le Relais

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;

Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,

Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,

L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.

 

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,

Une vallée humide et de lilas couverte,

Un ruisseau qui murmure entre les peupliers,

Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

 

On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,

De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,

Et sans penser à rien on regarde les cieux…

Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »

 

Arthur Rimbaud

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Vivre et écrire

Ecrit par Didier Ayres le 01 juillet 2017. dans La une, Littérature

à propos d’Alix de Christophe Stolowicki, éd. Le Dé bleu, 2008, 100 pages, 12 €

Vivre et écrire

Tout d’abord, notons que ce petit livre – par la taille – est issu des dernières publications du Dé bleu, maison qui a disparu en 2009, mais dont le catalogue est encore aujourd’hui accessible. D’ailleurs, durant ma lecture, j’ai reconnu un autre éditeur et poète dans la personne de Pierre Courtaud, lequel est mort il y a quelques années et qui est connu pour sa maison d’éditions La Main courante et le travail de mise en valeur des textes de Gertrude Stein. Je cite cela en préambule car il y a quelque chose de la fuite du temps dans ce recueil, lequel se compose de deux parties : la première dédicacée à J., et la seconde qui porte pour titre : (vingt ans après). Les textes se suivent cependant et se répondent en un sens. D’ailleurs l’épaississement, la densité du livre augmentent dans cet intermède de temps, et la vie du poète nous semble grandie et augmentée en termes de valeur.

Et je suis bien aise de parler de la vie car c’est bien cela qu’inspire ce petit ouvrage qui aborde le temps, la vie, l’amour, l’érotisme (et aussi le cinéma…). J’ai pensé assez vite, bien que la facture soit très différente, au travail de kakémono de Jack Kerouac, qui écrit sa vie en train de passer, qui se décrit en train de voyager, d’aimer, et de souffrir. Dans cet Alix qui maintenant existe depuis presque une décennie – ce qui en un sens accrédite ma thèse sur la fuite du temps, si je puis dire – on remarque la densification, la charge que prend le livre au fur et à mesure – surtout si on se laisse convaincre qu’il y a bien 20 ans de différence entre les deux parties du livre.

 

une poupée Barbie poudrée

de diamants candi

permis de toucher

permis à un

autre

l’entrejambes croisé

pavillon de soie

à un autre

à défaut de moi

à moi

au défaut de l’autre

cuirassé candi

qu’en dira-t-on épris

 

qui pulse dianoïa

le souffle et le cœur

 

Oui, la vie au milieu de l’érotisme, de l’imagerie de Hans Bellmer, ou encore dans celui des photographies de Sally Man ou de Niki Boon, lesquelles prennent des clichés à la limite de la sensualité, de leurs enfants – de manière non polémique, donc pas comme Irina Ionesco.

 

La vie est faite de perte et de corps, de ce chaos irrégulier des événements et du désir, reste hasardeuse et cependant toujours elle-même, où souffrir et aimer sont un lot commun. C’est par la matière du poème que s’incarne ici le caractère aléatoire du désir et de la vie. La chose d’exister se traduit donc graphiquement par des trous dans le texte, des césures, des coupures au milieu de certains mots… Et si l’on veut parler du temps qui semble avoir passé entre les poèmes, citons une autre ode à la vie (de 20 ans après)

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

...Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Ecrit par Didier Bazy le 24 juin 2017. dans La une, Littérature

Actes Sud, août 2017, 300 pages, 20 €

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Qu’est-ce qu’un roman-multivers ? La notion de multivers renvoie souvent à la science-fiction, parfois à la philosophie. Les romans proposent en général un monde, un univers. L’Invention des corps est un roman-multivers. Edgar Poe, grand précurseur du multivers, relu et mis en musique par Jean-Clet Martin, a ouvert la brèche. Pierre Ducrozet y inscrit les fondations formelles de son opus 2017. La multiplicité des sens s’exprime dans chaque phrase comme un tatouage dans un corps, comme un code sur la toile. #43 et autres.

Le fait divers tutoie l’événement historique. Date-code : La nuit du 4 septembre 2014. 43 étudiants mexicains manifestants sont assassinés par la police locale d’Iguala. Les corps restent introuvables. Les faits, Ducrozet les fait proliférer dans la course d’Alvaro, jeune prof rescapé et témoin du massacre. Seulement voilà : « Témoigner, appeler, dénoncer, tout ça n’a aucun sens… »

Pas plus de sens qu’Auschwitz, Hiroshima. Ce fond de non-sens multivoque est bien en train de devenir le fonds-ancien de la génération XXI. Un point d’origine afocal désormais. Comme si le web avait digéré toutes les archives possibles, réduites à des lignes de codes dans les titanesques hangars des Big Data. Une médiathèque virtuelle et bien concrète, hyperconnectée et ultraconnectable. Un multivers où chacun passe d’un biotope à l’autre sans dystopie. « Oui, Internet est autre chose qu’un réseau… C’est l’apogée de la démocratie, avec les horreurs possibles que cela comporte : un con a autant de poids et d’importance qu’un vieux sage… ».

Les grandes transcendances brillent ici comme des phares d’Alexandrie : Fric, Pouvoir, Contrôle, Biotechnologies, Web, etc. 2017 rappelle 1984. Les résistants et les résistantes doivent survivre à coups de poings sur la gueule, à coups de couteaux dans l’œil, à coups de codes. Hackers et pirates ne sont pas plus sympathiques parce qu’ils se veulent anonymes. Survivre, c’est s’échapper. Et fuir, c’est faire croire qu’on est là alors qu’on est ici. Les phares d’Alexandrie vacillent. Les archéologues du futur auront du pain sur la planche. Les absents et les morts cohabitent avec les vivants, les robots et les corps parfaitement composés. Chacun passe d’un monde à l’autre sans crier gare, sans le vouloir forcément ou, tentant une espèce d’issue se retrouve à son insu dans un espace d’impasses. Sauvé ? Perdu ? Ça va si vite que perdu ou sauvé, c’est pareil.

Oui, le roman-rhizome apparaît désormais comme seul pertinent. Et Ducrozet met un peu d’ordre dans ce chaos. L’enjeu est de taille : devenir marionnette d’un planning programmatique ou mourir ? Le jeune Alvaro a perdu à la roulette. Mais au poker, quelques heureux partenaires, pas tout à fait robotisés, sursautent et tendent la main là où un doigt montre peut-être la voie improbable d’un espoir illusoire.

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 juin 2017. dans La une, Ecrits, Actualité, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

On connaît d’elle sa vie – romanesque – qui fascine par sa modernité et son audace, sa voix et sa présence de femme, incongrue en une époque si peu féministe. On sait la battante en politique qu’elle osât être, et on conserve dans le meilleur des cas quelques relents scolaires d’écritures romancées, demeurant pour autant dans nos anthologies personnelles largement derrière et dans l’ombre des « grands » du XIXème et de ce Benjamin Constant auquel on l’associe. Mais, qui d’entre nous sait l’immense culture – notamment littéraire, mais aussi philosophique, historique – de la dame, sa force d’écriture et sa capacité à utiliser la charpente de personnages fictifs des plus élaborés pour éclairer ces dessous de l’âme de ses contemporains jusque dans les plus infimes détails. Croisée des chemins que G. de Staël, intellectuelle des Lumières – une des très grandes – portant les débuts du romantisme et annonçant les problématiques des « soi, en soi » de toutes les psychologies à venir.

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