Littérature

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Ecrit par Catherine Dutigny le 10 février 2018. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Plon, Coll. Sang neuf, janvier 2018, 468 pages, 19 €

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Toujours en prise directe avec l’actualité dans ce qu’elle recèle de plus sombre, les romans de Pierre Pouchairet donnent une lecture de la société qui parfois glace le sang.

Auréolé de son récent prix du Quai des Orfèvres 2017 pour son roman Mortels Trafics, l’auteur, en fin analyste de la criminalité contemporaine se penche une nouvelle fois (cf. par exemple son roman de 2015 La filière afghane http://www.lacauselitteraire.fr/la-filiere-afghane-pierre-pouchairet) sur les réseaux djihadistes et plus particulièrement sur le sort de ces jeunes gens qui quittent la France pour gagner la Syrie, mus soit par l’envie de combattre dans les rangs de Daesh, soit par souci humanitaire ou par amour comme dans le cas de la jeune Julie Loubriac partie rejoindre le garçon dont elle est éprise.

Les parents, divorcés, de Julie, après avoir écarté la possibilité d’une fugue, ne se résignent pas à la disparition de leur fille et vont tout entreprendre pour tenter de retrouver sa trace. Le père, Louis, un ex-flic, au parcours chaotique, a gardé des contacts dans la police qu’il compte exploiter, mais ne s’attend pas à ce que ce soit une puis deux anciennes connaissances, agents de la DGSI, qui le contactent en premier et lui procurent les informations lui permettant de remonter jusqu’à une filière de recrutement basée en Bretagne.

Ainsi s’organise peu à peu l’enquête qui conduira le père et son ex-femme de Quimper en Turquie, sur les traces de leur fille.

On retrouve dans Tuez-les tous, mais pas ici la maîtrise de la construction des romans de Pierre Pouchairet qui dans cet opus se décline autour des thèmes suivants :

– Celui de l’incompréhension et du sentiment de culpabilité des parents confrontés au départ pour la Syrie d’un enfant dont ils n’ont pas soupçonné la détresse, ou la fascination pour l’État Islamique. Celui de leur confrontation au manque d’empressement, voire au mur de silence du côté des autorités qui renforcent leur détermination à découvrir ce qui est advenu à leur progéniture. Le drame familial est pimenté par l’introduction d’un tiers personnage en la personne de Jenifer, la nouvelle compagne de Louis, exacerbant l’équilibre instable de ce trio dévasté par l’angoisse.

– Celui des luttes intestines à l’intérieur même des Services de renseignements, luttes d’influence entre la DGSE dont les activités sont définies par l’autorité politique et la DGSI avec d’un côté des hommes de pouvoir et de l’autre des hommes « de terrain ». La complexité de la lutte anti-terroriste où l’ego de certains hauts responsables, de conseillers, se confond parfois avec la raison d’Etat.

– Celui des relations internationales troubles entre la Turquie la Syrie et la France. Compromissions, marchandages, alliances dictées par l’opportunité, l’appât du gain, volonté de sauvegarder à n’importe quel prix la sécurité d’un État, de ne pas perdre la face. Un maelstrom diplomatique où ces jeunes gens partis pour « une nouvelle vie » voient la leur s’arrêter quelques kilomètres après avoir franchi la frontière turco-syrienne.

L’école de la lâcheté ?

Ecrit par Jean-François Vernay le 20 janvier 2018. dans La une, Education, Littérature

Un petit fonctionnaire, Augustin d’Humières, Grasset, avril 2017, 144 pages, 15 €

L’école de la lâcheté ?

Le quotient intellectuel est en baisse dans les pays occidentaux et les fautifs seraient des perturbateurs endocriniens. De très sérieuses études ont en fait un secret de polichinelle depuis plus d’une décennie. Dès lors, peut-on compter sur l’École publique pour stimuler les capacités cognitives des apprenants et renverser la tendance ? Pas si sûr, à la lecture du dernier ouvrage en date d’un professeur de lettres classiques qui se passionne pour son métier.

Malaise dans l’Education Nationale

En guise de préambule, pour se soustraire au devoir de réserve auquel sont contraints les fonctionnaires, l’auteur situe son récit en 2043 dans un futur hypothétique, une captatio benevolentiae habile qui permet de porter un regard sans complaisance sur l’Education Nationale et son fonctionnement. L’amorce est limpide : un certain Edward Paxton – chercheur et auteur d’une thèse sur l’effondrement du système éducatif français qui portait en germe les mécanismes de son propre déclin (1) – souhaite s’entretenir avec Augustin d’Humières, alors retraité de l’Education Nationale depuis fort longtemps. L’échange prend une tournure inattendue.

Professeur dans un lycée de Seine-et-Marne, Augustin d’Humières s’inspire de son expérience personnelle de pédagogue afin, tel un effet maïeutique appuyé par une rhétorique subtile et un esprit plein de finesse, d’amener le lecteur à circonscrire le malaise qui sourd au sein du corps professoral. Nous sommes tout ouïe. En règle générale, le jeune auditoire des professeurs de l’Education Nationale l’est moins, parfois nettement moins. Les enseignants, ceux qui n’ont pas l’insigne privilège d’enseigner en classes préparatoires ou dans des établissements de prestige comme le Lycée Henri IV, doivent parfois aussi composer avec des élèves blasés, apathiques, voire antipathiques, aux connaissances limitées, quand ils n’ont pas affaire à de petits délinquants en puissance. Au fil des ans, force est de constater que le goût de l’effort et de la rigueur ne sont plus des qualités jugées prioritaires et qu’un certain nombre de réformes (portant sur l’évaluation et les procédures disciplinaires) ont vu le jour afin d’assouplir les exigences d’antan. Cette école de la lâcheté – pour reprendre le titre d’un autre professeur auteur d’un pamphlet sur l’Education Nationale (2) – pourrait, selon Augustin d’Humières, même être tenue responsable de la montée de l’intégrisme, du radicalisme et de l’insécurité qui gangrènent la France et dont les tragiques conséquences sont visibles depuis les attentats contre Charlie Hebdo qui ont eu lieu le 7 janvier 2015 : « Nous savons que nous avons construit une école qui fait sortir de son sein des élèves chez lesquels nous n’avons rien fait retentir, sinon la colère sourde et diffuse d’avoir été victimes d’un système qui, sous couvert d’égalité des chances et de formation à la citoyenneté, ne fait qu’amplifier les inégalités et vise à n’apprendre strictement rien de clair et de précis à un élève. Nous savions, et nous n’avons rien dit. Nous avons fait comme si de rien n’était. Faire comme si la vie continuait. Faire comme si tout était normal » (pp.50-1).

Reflets a lu Printemps et autres saisons, Israël Joshua Singer, éditions de L’Antilope (2017)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 janvier 2018. dans La une, Littérature

Reflets a lu Printemps et autres saisons, Israël Joshua Singer, éditions de L’Antilope (2017)

Un réel plaisir littéraire ce petit recueil de nouvelles de 160 pages, à lire et à déguster sans modération… traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus.

Israël Joshua Singer, né en 1893 en Pologne, mort à New York en 1944, est le frère de Isaac Bashevis Singer, également éminent auteur, entres autres, de romans et nouvelles en yiddish.

Extrait de la quatrième de couverture : « Sous une apparente légèreté, Israël Joshua Singer campe des personnages tiraillés entre le vieux continent et l’Amérique, le monde juif et le monde non-juif, la vie traditionnelle et l’existence moderne. Où l’on retrouve le souffle du grand Israël Joshua Singer ».

 

Extraits :

« Printemps :

Les grands froids avaient persisté tard dans la saison, emprisonnant champs, routes et rivières sous la glace jusqu’au début du mois d’avril. Brusquement, quelques jours avant Pessah, il s’était mis à pleuvoir à verse, des pluies torrentielles, ininterrompues, qui vous pénétraient jusqu’aux os. L’air était lourd, étouffant. Tout transpirait, fumait : la terre, les gens, les bêtes.

– Un vrai déluge, marmonnaient les femmes en regardant la terre détrempée à travers les vitres brouillées par la pluie.

Un châtiment divin. La joie promise par ce mois de nissan, premiers mois du printemps tant attendu, était balayée par les pluies.

Assis dans une pièce surchauffée, leurs vestes de mouton sur le dos, tirant nerveusement sur leurs pipes qui s’éteignaient à tout bout de champ, les paysans se faisaient du souci pour leurs blés d’hiver noyés sous l’eau. Dans les étables, les vaches prêtes à mettre bas laissaient échapper de profonds soupirs. Du fond de leurs nids dans les poulaillers, les couveuses paniquées poussaient des gloussements incessants. Cette atmosphère lourde, suffocante, gorgée d’humidité, pesait sur les créatures vivantes, bêtes ou humains, engendrant en chacun mélancolie et inquiétude ».

(…)

Chronique sur un livre en créole Haïtien

Ecrit par Jean-François Joubert le 13 janvier 2018. dans La une, Littérature

Chronique sur un livre en créole Haïtien

Non, je ne voyage pas ailleurs que sur les ondes terrestres, le créole est pour moi comme l’espéranto, une langue extra-terrestre. Reste les traductions aléatoires du texte de monsieur Selmy Accilien, publié aux Editions Miroir ! D’ailleurs est-ce une langue ? En tous cas elle n’est pas de bois, et son caractère poétique ne fait pas dans la politique, mais dans l’amour des mots, la morsure du poète. Le Salon de Haïti est une invitation au voyage, regardez ce mot d’amour :

 

« Ti koze bò lanmè

Mwen  renmen jan vag yo

Tonbe sou pye w la cheri

Jan dwèt pye ou miyonnen plaj la…

Èske ou konnen konbyen zetwal

K ap desann nan rèv mwen

Jou ou ta di m ou renmen m ?

Èske ou konnen konbyen papiyon

K ap pèdi souf yo

Jou w ta di m ou renmen m ?

Èske ou konnen konbyen fwa m t ap mache

Fè laviwonndede

Si san w ta tounen limyè

Pou klere chimen m ?

Ou mèt kwè m cheri »

1er janvier 1918 à Vienne

le 06 janvier 2018. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre d’Edgar Haider, Wien 1918, Böhlau Verlag, 2017

1er janvier 1918 à Vienne

Vienne, ma ville de cœur, celle où toujours je reviens, que je retrouve comme une personne, un parent, un ami… L’originalité de l’ouvrage d’Edgar Haider, historien, ex-chroniqueur à l’ORF, la télévision publique autrichienne, réside en ceci qu’il se base presque exclusivement sur des coupures de presse d’époque, ce qui fait revivre au quotidien la dureté du temps…

Un temps d’espoir malgré tout : l’armistice avec la Russie bolchévique vient d’être signé à Brest-Litovsk ; le principal adversaire de l’Autriche-Hongrie éliminé, la paix serait-elle – enfin ! – en vue ? En cette nuit de la Saint-Silvestre, on s’échange abondamment des vœux en « wienerisch », le dialecte local : « I wintsch a gliklis neiz joar ! » (ich wünsche ein glückliches neues Jahr / je souhaite une bonne année). Les employés des télégraphes impériaux ont même rédigé un poème de circonstances :

Schon schweigen die Kanoen

An un’ser Front im Ost und Nord

Und kleine weisse Fahnen

Gebieten Halt dem Menschenmord.

« Déjà se taisent les canons sur notre front Est et Nord ; et de petits drapeaux blancs ordonnent l’arrêt du massacre ». Oui, mais l’heure pourtant n’est pas à la joie. « Tout désir, tout élan paraît mort » écrit la Wiener Allgemeine Zeitung ; pour la traditionnelle « Abendfeier » (fête du soir), le service religieux clôturant l’année à la cathédrale Saint-Etienne, la police a barré l’accès à la Stefanplatz : peine perdue, vu la maigre affluence ! Les Viennois se réfugient dans les cafés, non pour ce que l’on y boit – car il n’y a presque rien à boire et même pour le café, il faut amener son propre sucre – mais pour avoir un peu moins froid et différer le retour à la maison, dans une chambre glaciale.

Le premier janvier, au matin, la rumeur court qu’on vend de la viande de porc serbe à la Großmarkthalle (le marché de gros). La foule s’y presse, s’y piétine, dès cinq heures ; à dix heures plus rien ne reste à vendre. Plus tard dans la matinée, le classique concert du nouvel an fait place, après la représentation, à une distribution de vivres : la très sélecte Musikverein se transforme ainsi en immense soupe populaire ! La faim atteint de telles proportions qu’on signale un cas de cannibalisme. Le suspect – un prisonnier de guerre russe employé dans une centrale électrique – a découpé un morceau de la cuisse d’un adolescent de quinze ans après lui avoir fracassé le crane…

Et pourtant ! Le premier janvier 1918 semble – presque ! – paradisiaque comparé au premier janvier 1945. Là, la ville se trouve complètement détruite par les canonnades de l’armée rouge et bientôt divisée en quatre secteurs comme à Berlin (le monument dédié au « héros soviétique » qui marquait la sortie hors des zones tenues par les occidentaux existe encore aujourd’hui). Sur les décombres, semblent résonner, comme par anticipation du film de 1949, les notes de cithare – entêtantes, mélancoliques/joyeuses, à l’image de Vienne elle même – composées par Anton Karas pour Le troisième homme

Vienne, la survivante, aura résisté à tout : à la peste, aux Turcs, à la famine, aux Russes… alors ! elle peut bien chanter – avec le sourire ! – ce que chantaient les mères à leurs nouveau-nés, toujours en 1945 : « alles ist hin ! ». Tout est foutu !

Paris, l’enfance

Ecrit par Didier Ayres le 06 janvier 2018. dans La une, Littérature

À propos de Montorgueil, de José Rambeau, éditions L’œil du souffleur, novembre 2017, 344 pages, 22 €

Paris, l’enfance

Je chronique rarement des récits ou des romans, or il m’a fallu ce livre, que m’ont fait parvenir les éditions L’œil du souffleur, pour que je me mette à cette gymnastique qui ne m’est très habituelle. Cependant, je suis heureux d’avoir suivi le jeune héros du livre, un enfant de onze ans en proie vraisemblablement à une pathologie psychiatrique, ici au milieu de lui-même, dans ses jeux, dans ses dérives dans Paris et ses séances chez le spécialiste. Et cela avec légèreté, sans pathos, car le style général de l’ouvrage est joyeux parfois, plein de chaleur.

Il y a quelque chose, oui, de presque grotesque dans la figure de cet enfant, à la fois personne tragique et drôle, qui trouvera la réconciliation grâce à un personnage pivot, à la fois omniprésent et peu montré, un psychothérapeute fin et très professionnel. L’enfant souffre surtout de l’étouffement d’une famille nucléaire d’origine modeste, et où les cris du père poussent le héros de l’histoire à s’enfermer et rentrer en lui-même. D’ailleurs, il est facile de dire cela, car le narrateur est l’enfant, et l’on voit son monde, sa famille et Paris par ses yeux, depuis son point de vue. Le récit se fait par l’œil de l’enfant, qui nous fait ressentir néanmoins la douleur de sa condition et la tendresse dont les deux protagonistes principaux, à savoir Dujardin le pédopsychiatre et Frédéric, l’enfant, finiront par partager dans une affection très forte et structurante pour le jeune esprit du petit.

Le locuteur est l’enfant, et on devine au fur et à mesure et comme par écho en quoi la psychologie de Frédéric est menacée, sujette au manque, manque de communication, manque de père… Et là, on devine d’autres héros, notamment des enfants de cinéma, comme Antoine Doinel, le protagoniste des 400 coups, ou encore, et cela pour le côté le plus sombre du roman, le Léolo du film éponyme de Jean-Claude Lauzon, deux œuvres où le jeune garçon est en quelque sorte pris au sérieux, acteur à la fois qui dit le drame, qui l’écrit et qui le vit. Et ce monde se dévoile au fur et à mesure des séances chez l’analyste, qui installe la métaphore de la naissance/renaissance avec Frédéric. D’ailleurs le roman est bâti exactement sur la scansion des après-midis des séances et du rôle fondamental que va prendre Dujardin dans la névrose du petit, par l’activité de la parole, et en quelque sorte par une espèce de vraie littérature vécue, une parole performative.

Mais il n’y a rien de vraiment difficile pour le lecteur, car c’est l’humeur poétique et légère, celle par exemple des photographies de Robert Doisneau et de ses clichés sur les mômes de Paris, qui nous fait entrevoir l’imaginaire un peu braillard des « titis » parisiens dont le Frédéric du livre est un émule. D’ailleurs, le roman est attaché à un temps historique que tous les parisiens connaissent, à savoir les travaux du trou des Halles, période qui permet à l’auteur, par la voix du thérapeute, de filer la métaphore de la naissance à l’issue de quoi nous serons confrontés à un vrai secret de famille, secret qui clôt l’enfance du garçonnet et dont l’aveu le soigne définitivement. Nonobstant, il y a du Petit Nicolas ou du héros de la Guerre des boutons dans Montorgueil, mais approfondi par la complexité moderne de la psychanalyse. C’est en cela, pour conclure et pour donner à lire un tout petit extrait du roman, que je ferais un rapprochement entre les topiques freudiennes et la topologie des lieux du roman, une cartographie analytique de Paris, ce qui pourrait être un angle de lecture, une approche oblique :

Et si j’allais mourir ? J’ai même imaginé de me laisser tomber dans les profondeurs du trou des Halles au petit matin, quand les gens dorment encore. Les ouvriers du chantier m’auraient découvert en prenant leur travail, mon corps serait tout cassé et couvert de boue.

La souveraineté est-elle tyrannique ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 décembre 2017. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Guilhem Golfin, Souveraineté et désordre politique, Editions du Cerf, 2017

La souveraineté est-elle tyrannique ?

Le titre de l’ouvrage de Guilhem Golfin, docteur en philosophie, peut induire en erreur, car il est lui-même le fruit d’une erreur conceptuelle : rendre compte des désordres politiques actuels du monde à partir de la notion de souveraineté. Ce désir – malencontreux – de coller à l’actualité pour justifier son livre – profondément et fort heureusement inactuel ! – l’amène à parler de son sujet avant même de l’avoir défini et donc à pérorer, dans un – long, trop long – prolégomène, sur le « souverainisme », comme si le champ sémantique du terme « souveraineté » allait de soi. D’où la mise à contribution d’hommes politiques (Paul-Marie Coûteaux) ou de non spécialistes, tel l’économiste Jacques Sapir, habitué à s’aventurer dans des domaines où il brille par son incompétence, en l’occurrence l’histoire du droit.

Car c’est bien d’histoire du droit dont il s’agit : une généalogie historique de l’idée de souveraineté. La définition du terme – superanus du super, au-dessus – n’apparaissant (tardivement) qu’à la page 41 ; là commence le véritable récit, loin des palinodies politico-médiatiques qui encombrent le début de l’essai.

Auctoritas et potestas

A Rome, l’on distinguait la potestas, la faculté juridique de faire ceci ou cela, de l’auctoritas, cela même qui légitime celui qui fait ceci ou cela. La première ressort du droit pur ; la seconde, au contraire, d’une aura quasi religieuse découlant d’une élection divine ! L’on parle ainsi de grâce (grec charisma, d’où dérive le français charisme). L’auctoritas constitua le fondement théorique du principat puis de l’empire. Auguste dit lui-même qu’il ne disposait d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à ses collègues consuls mais qu’il les dépassait en « autorité », « auctoritate omnibus praestiti ».

A partir du bas-empire et dans le haut moyen-âge, cette auctoritas devint auctoritas superlativa ou imperium summun, revendiqué par le référent ultime de la chrétienté : les deux chefs putatifs de celle-ci qui s’en disputent le titre, l’empereur et le pape ; l’auctoritas pontificium contestant l’auctoritas imperialis et inversement. Officiellement, la potestas – que l’on pourrait traduire par la gestion des affaires courantes, amministratio, gubernatio, regimen – se voyant déléguée aux instances inférieures, princes, rois, vassaux. Bizarrement le système n’est pas sans rappeler celui de la Vème république : au président, l’autorité suprême – jupitérienne ! – (décider de la guerre et du feu nucléaire) ; au premier ministre, le gouvernement au jour le jour du pays.

L’auctoritas procède d’une hétéronomie : la règle (nomos) vient d’en haut, d’une transcendance divine ou d’une élection mystérieuse ; inversement, avec la potestas, la règle se veut auto-nome, elle est fixée ici-bas par des acteurs élus ou nommés. L’empereur, comme le pape, ont recherché (cf. le Dictatus papae d’Innocent III) – sans jamais véritablement y parvenir – à cumuler les deux.

Ville

Ecrit par Didier Ayres le 09 décembre 2017. dans La une, Littérature

à propos de Urbanités, Jean-Charles Vegliante, éditions Lavoir Saint-Martin, 2015, 59 pages, 15 €

Ville

Par le hasard des circonstances, je viens d’entendre une allocution d’Antoine Compagnon sur les chiffonniers de Paris, mettant en valeur le lien entre le chiffonnier et le poète. Et comme je quitte simplement le livre de Jean-Charles Vegliante, livre constitué pour sa partie la plus saillante de poèmes qui célèbrent la ville, je dirais sans hésitation que ces poèmes se rapportent à Baudelaire dans mon imagination, et même précisément au spleen que le poète invente. Ainsi donc, les 26 poèmes qui composent la première partie du livre me semblent réussir dans cet ordre d’idée : la pluie, le spleen et la mélancolie et tout cela dans la topographie intime d’un parisien et de sa ville.

Géographie poétique, cartographie des rues comme dessinant un monde symbolique ou allégorique, rues de Paris qui gonflent la puissance du langage et épaississent la vocation du poème ; et l’on y trouve surtout la pluie, les sous-sols, les soubassements, des excavations herbeuses, mais peu du Paris touristique fait des brillants édifices et des rues colorées. On voit comment le poète prête attention à l’importance de la fondation, des profondeurs, de la terre, du sol où le regard se détache comme une lumière brûlante et folle, mais qui n’accroche en rien les vitrines et l’éclairage fabuleux des richesses de notre capitale.

 

« La Commun’est pas morte »

 

Toutes ces choses qui bougent dans la nuit !

Tout le vent qui s’acharne sur la petite

fenêtre des morts ! Les claquements furieux

de l’impuissance, il en reçoit la menace

filtrée par l’air, coulisses de son sommeil.

Remontent vers le rivage de la chambre

tous les habitants muets de l’eau murée

sous les caves de l’immeuble, sous la pierre

tombale d’une ville antérieure, enfeu

sans apprêt, nudité des pauvres commune.

Tout le ciel au-dessus penche comme un mât

et rien n’est assuré demain dans nos vies.

Toutes ces choses qu’on nous oblige à faire

l’ont laissé comme idiot d’après la Commune.

31-12-11

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 décembre 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 346 pages, 20 €

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

De Gaulle avait censuré le film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié en disant que les Français n’ont pas besoin de vérité mais d’espérance. Géraldine Schwarz conclut son livre ainsi : Cinquante ans après, je crois que l’espérance des Français, c’est la vérité, enfin.

Ce n’est d’ailleurs qu’une de ses conclusions car l’amnésie allemande et son traitement l’intéressent au moins autant.

Ses parents sont nés pendant la deuxième guerre mondiale. Sa mère est la fille d’un gendarme de Blanc-Mesnil qui aurait pu avoir des doutes sur la version officielle selon laquelle les Français auraient été en majorité résistants. Son père est le fils d’un petit négociant de Mannheim qui n’aimait guère qu’on lui rappelle la façon dont il avait acquis en 1938 une entreprise dont le propriétaire avait dû fuir l’Allemagne parce qu’il était juif. Sa mère et son père se rencontrent en 1962, se marient malgré les réticences de leurs parents respectifs et donnent naissance à celle qui va écrire ce livre passionnant : Les amnésiques.

Sur cette double généalogie germano-française évoquée depuis la guerre de 14 jusqu’à l’entrée, cette année, de députés d’extrême-droite au Bundestag, Géraldine Schwarz analyse à la loupe tout un siècle sur lequel on a bâti volontairement puis déconstruit laborieusement un tissu de mensonges d’état et de secrets de famille, de rumeurs, de désinformations, d’omissions, de lieus communs, d’idées reçues…

D’où vient le nazisme, on en avait quelques idées ; comment il a sévi pendant une douzaine d’années au milieu du siècle dernier, les historiens l’ont abondamment commenté, mais quelles traces laisse-t-il aujourd’hui dans nos consciences, dans nos institutions, dans nos relations avec nos proches ou nos lointains contemporains et, plus généralement, dans notre quotidien, c’est un faisceau de questions que Géraldine Schwarz ne se contente pas de poser mais qu’elle documente avec précision, sans pathos et sans concessions même quand son récit met en cause sa propre famille, voire ses propres illusions.

Ce livre est dense et pourtant il se lit comme un polar. Il est presque trop court tant on voudrait explorer à fond avec cette journaliste-enquêtrice-historienne-sociologue-biographe rigoureuse et impartiale toutes les zones d’ombre qu’elle éclaire, tous les non-dits qu’elle révèle. Il y a tant à dire si on ne veut oublier aucun fait significatif, dans aucun recoin de la géopolitique occidentale que les 350 pages de ce « récit » d’une écriture simple et sensible semblent ne devoir jamais y suffire. Et pourtant, grâce à une construction où elle entremêle judicieusement souvenirs personnels, enquête de terrain et exégèse d’une énorme documentation historique et juridique, Géraldine Schwarz nous laisse abasourdis comme si nous sortions d’un pavé de 1500 pages.

Honni soit qui mal y pense

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné, Stock, 2017

Honni soit qui mal y pense

Très particulier, ce livre écrit à deux mains, sous une forme épistolaire qui rappelle les romans du XVIIIème siècle – la Pamela de Richardson ou les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos – mais Elisabeth de Fontenay n’a rien de la cruelle marquise et Finkielkraut campe un Valmont certes galant mais plus que sage…

En réalité, ce qui mine son terrain en général – et sur un mode très mineur, ses relations avec la destinataire de ses missives – c’est ce qu’elle nomme « ses positions parfois ultradroitières », son côté « ultra » : « ultra-républicain, ultra-technophobe, ultra-occidental ».

De quoi s’agit-il au juste ? Certes, il y a la question des migrants, au sujet desquels Finky oppose l’éthique de responsabilité – la sienne – à l’éthique de conviction – celle d’Elisabeth de Fontenay – mais au-delà, se profile toute la question « culturelle » – en réalité, identitaire – qui, prioritairement, les oppose. Finkielkraut se refuse, en effet, à ramener les conflits internes à notre société à un conflit entre les pauvres et les riches : « la question culturelle est dissoute, dit-il, dans la question sociale, et la question sociale réduite aux rapports matériels ». Pour lui, « l’insécurité culturelle » qu’il dénonce renvoie fondamentalement à l’école, lieu de transmission, « d’attaches », de « liens ». Ce qui a disparu, déplore-t-il en citant Jules Ferry, ce n’est autre que « la conviction d’appartenir à plus ancien que soi (…) l’école dans laquelle j’ai eu la chance de ne pas grandir propose, afin de n’avantager personne, la désassimilation pour tous ; il faut un héritage à partager pour que renaissent, dans un pays divisé, le désir de vivre ensemble et le sens de l’aventure collective ».

Il récuse toute forme de culpabilité de la France dans le malaise actuel des jeunes des banlieues : « L’occident a beaucoup de choses à se reprocher, mais ce ne sont pas ses crimes ou sa cupidité qui suscitent une haine inexpiable ». Et d’évoquer le cas du père Hamel, égorgé dans son église, pendant la messe : « ce n’est pas la misère ou l’injustice qui ont fait basculer dans la férocité absolue l’égorgeur du père Jacques Hamel. Sa mère est enseignante, son père travaille dans le bâtiment. Et une de ses sœurs est chirurgienne ».

Finkielkraut tonne alors contre ce qu’il nomme le racisme anti-blanc : « c’est la haine des Blancs qui a désormais pignon sur rue, c’est la lutte contre la domination qui tourne au séparatisme racial, ce sont le « souchiens » qui baissent les yeux dans certains quartiers, ce sont des cafés sans femmes, ce sont des professeurs qui vont faire cours avec la peur au ventre, c’est le grand déménagement des juifs d’Ile-de-France : en l’espace de dix ans, 60.000 sur 350.000 ont fui les communes où ils habitaient ».

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