Littérature

Le texte du rêve

Ecrit par Didier Ayres le 24 mars 2018. dans La une, Littérature

À propos de La Foule divinatoire des rêves, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison brûlée, 2018, 15 €

Le texte du rêve

L’originalité de ce recueil de poèmes réside à la fois dans le propos et dans la forme ; dans le propos parce que cela nous donne accès à un monde intérieur foisonnant, profus, divers ; et dans la forme car ces poèmes sont accompagnés par des dessins de l’auteure, dessins qui côtoient la statuaire africaine par exemple, ou ailleurs, l’art brut. Du reste, ces textes sont présentés soit alignés à gauche, soit à droite, sans que cela soit aléatoire, mais propres à penser la schize de tout auteur, rendue visible par cette disposition des pages.

Revenons un instant au propos. Et à cette idée de transcrire les rêves de l’auteure, avec plus ou moins de certitude quant à leur exactitude, quant à leur véracité, mais qui sont intéressants surtout parce qu’ils reflètent la personnalité et le travail de l’écriture au sein de l’esprit de l’écrivaine. Nous allons donc de rêverie en rêverie, au milieu de figures et de symboles, qui sont peut-être à rapprocher des éléments chers à Gaston Bachelard, c’est-à-dire l’eau, le feu, la terre et l’air, particulièrement peut-être de l’élément liquide. Et que l’on soit proche d’Unica Zürn, par exemple, ou du Méphisto de Sokourov, c’est surtout cet univers polymorphe qui est prenant, ou bien celui des Surréalistes avec les Poupées de Bellmer (cités dans le texte). Tout est animé de vie, égayé, coloré, fantasque et un peu fou, baroque. Et cela avec les textes du rêve, le texte du rêve.

Au rituel du rêve s’associe le rituel du poème. À la vérité du rêve se distingue le rêve de la vérité. À la poésie s’ajoute une vision d’un sujet double, à la fois rêve et récit du rêve.

 

Rêve 12

 

Exhortation d’un fantôme

sur le panorama ensommeillé…

 

Une femme décapitée

porte sa tête entre ses mains.

 

Les ailes de l’angoisse transportent

la fièvre d’une âme pathétique.

 

On frappe à ma porte, je m’éveille.

C’est ma voisine, elle dit :

« Je perds la tête ».

Qu’est-ce que la « race » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 mars 2018. dans La une, Société, Littérature

Qu’est-ce que la « race » ?

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être – offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes – il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racialisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’« altérisation » : rendre le « racialisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

Cette non-humanité de l’« altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype – l’apparence, l’expression obvie du génome – (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

Des aveux un peu décevants

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 mars 2018. dans La une, Littérature

Recension du livre de Michel Foucault, Les aveux de la chair, Gallimard, 2018

Des aveux un peu décevants

Le dernier volume de ce qu’il faut bien appeler désormais une trilogie était très attendu. Les deux premiers ouvrages étudiaient la notion de plaisir dans l’antiquité païenne – l’époque classique, L’usage des plaisirs, puis le début de l’empire romain, Le souci de soi – cet ultime tome, reconstitué à partir des notes que Foucault avaient rédigées jusqu’à très peu de temps avant sa mort, en 1984, évoque la réappropriation du concept par le Christianisme, à la fois héritier de la pensée gréco-latine et en rupture avec elle.

La khrésis aphrodisia, l’attitude par rapport à la jouissance, a toujours été dominée par l’absolue nécessité d’un ordre, délimitant le permis de l’interdit. « Ces principes, écrit Foucault, auraient en quelque sorte émigré dans la pensée et la pratique chrétiennes, à partir de milieux païens dont il fallait désarmer l’hostilité en montrant des formes de conduites déjà reconnues par eux pour leur haute valeur ». Le stoïcisme – avec sa conception d’un monde gouverné par la divine providence – fournissait aux Pères de l’Eglise une morale très compatible avec la nouvelle religion. Les notions de « convenable » (kathékonta) et de « raison universelle » (katorthômata) furent reprises in extenso par Clément d’Alexandrie : le Logos – la Raison mais également le Verbe, la deuxième personne de la Trinité – donne la mesure, la règle qui doit régir les comportements conjugaux dont il convient de définir « l’objectif » (skopos) et la « finalité » (telos), laquelle n’est autre que la fabrication d’enfants « paidopoiia » ; le Christianisme de l’époque, comme d’ailleurs le Judaïsme condamnant l’émission de sperme à des fins non procréatrices, les « vaines semailles ». L’apport spécifique de la pensée chrétienne a, semble-il, consisté dans l’importance donnée au thème de la lumière : celle-ci, pour les chrétiens « habite en nous et constitue notre conscience, fragment du Logos qui régit le monde et qui dépose en nous un élément de pureté ; la tempérance n’est pas simplement conformité à un ordre universel, mais parcelle pure de cette lumière ».

Michel Foucault passe alors en revue les sacrements chrétiens et leur rapport avec l’éthique. Ce faisant, il manifeste les lacunes de sa formation théologique. Il définit, par exemple, au sujet du baptême, la conversion – ou metanoia, en grec – comme un détournement du mal et un attachement au bien, « destinés à humilier l’âme qui a péché, à l’éprouver maintenant qu’elle a été rénovée, c’est-à-dire donner à soi-même et à Dieu des signes de ce changement ». Alors que metanoia signifie tout bonnement une modification – meta – de la pensée – noesis – autrement dit, un retournement, l’abandon d’un certain mode vie au profit d’un autre, plus exigeant. Beaucoup de convertis attendaient avant de franchir ce pas qu’au fond, ils redoutaient ; Constantin, le premier, différa son baptême jusqu’à l’approche de la mort. Point de contrition donc, mais le désir de prolonger une vie épicurienne le plus longtemps possible.

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

Ecrit par Didier Ayres le 23 février 2018. dans La une, Littérature

Par Didier Ayres à propos de La Langue oubliée, Alain Suied, Arfuyen, février 2018, 120 pages, 13 €

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

La parution posthume d’un recueil de poèmes d’Alain Suied est vraiment touchante dans le sens où cette voix unique et originale monte depuis le monde ténébreux de la mort. Et cependant, c’est la littérature qui gagne ici par la poursuite d’un travail engagé depuis l’empreinte-pour-demain, et avec la littérature, gagne la vie. Oui, une poésie qui fait définitivement appel à un être-pour-demain, mieux acquis et constitué d’une énigme et saisi par le mystère.

Cela dit, il faut rentrer plus avant dans le livre édité avec soin par Anne et Gérard Pfister qui suivent depuis plusieurs décennies le travail et servent le parcours original et capiteux de ce poète dont la voix intérieure ne fait nul doute. Et pour préciser notre idée, il faut dire quelques mots sur le titre de cette brève étude. De « l’irreprésentable » semble bien adapté à la logique à l’œuvre dans ces textes qui portent tout le sceau de la profondeur et qui permettent de se saisir d’une sorte de présent-pour-demain. Nonobstant, ces textes font gagner tout d’abord le langage, et avec lui, la poésie.

Du reste, La Langue oubliéequi prend pour sous-titre Suites hébraïques dit bien le but de l’ouvrage : faire triompher le langage dans le présent et nous aider à rendre imaginable ce qui est irreprésentable par essence, c’est-à-dire, la mort. Car c’est bel et bien cette qualité indicible à quoi l’on est confronté et qui fait le défi littéraire du livre. Et avec lui nous sommes adossés vivement à ce que la poésie représente malgré tout et fait triompher, notamment la vie et le présent. Cet oubli n’est pas un signe pour le poète, qui cherche le mystère, l’empreinte-pour-demain, et se confronte au temps et à la douleur de ce qui ne peut s’enfouir sous l’oubli, sorte de travail mémoriel du présent.

Que l’on pense à Martin Buber et à sa théorie duCela, développée dans le fameux livre Je et Tu, ainsi qu’aux lectures classiques de la Genèse et cette allégorie de l’échelle de Jacob, c’est toujours vers la part symbolique, la part manquante que regarde le poème. Poème conçu par un regardeur de la vie intérieure, avec des représentations sans images, peut-être avec l’espoir que le lecteur trouvera, lui, la compréhension immédiate des secrets de la mort, par exemple grâce à une poésie crépusculaire, en attente, en suspens, en surplomb des évidences de la vie elle-même que le texte met en question.

Qu’est-ce que la religion ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 février 2018. dans La une, Religions, Littérature

Recension du livre de Rémi Brague, Sur la religion, Flammarion, 2018

Qu’est-ce que la religion ?

Vaste sujet, en effet, que soulève l’essai de Rémi Brague, universitaire catholique, professeur émérite à la Sorbonne et à l’université de Munich. Son livre – aux dimensions somme toute réduites – est foisonnant. Je me bornerai à analyser la réponse qu’il donne à la question qui sert de titre à ma chronique.

Religio vient de religere, « relire avec un soin scrupuleux » les préceptes d’un culte ; mais toute une tradition renvoie le mot à religare, « relier ». Il faut dire que bien des indices plaident en faveur de cette étymologie, ainsi par exemple pontifex (pontife), le pontifex maximus étant littéralement un « pontonnier », celui qui jette un pont – pons + facere – entre les dieux et les hommes.

Ce pont, au Moyen-Âge, devient une sorte d’hommage vassalique : l’homme fait une sorte de pacte avec Dieu en le reconnaissant comme son créateur, en échange de quoi Dieu lui accorde sa bienveillance. Ce pacte fut rompu par Adam, d’où la chute. Dans son célèbre ouvrage, Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? Saint Anselme de Cantorbéry explique ainsi la punition divine : « l’homme était incapable de réparer l’offense qu’il avait faite. Seule une punition (poena) ou une réparation étant en mesure de restaurer l’honneur de Dieu ».

La grande nouveauté apportée par les religions monothéistes se concentre, en vérité, dans la personnalisation de la divinité : celle-ci n’est plus le premier moteur d’Aristote qui met en branle la mécanique céleste, ou même la causa sui, la cause de soi, que décrit Spinoza, elle revêt le caractère d’un être-personne auquel on peut s’adresser, parce qu’il écoute, répond, voire exprime lui-même des sentiments humains (colère, amour, jalousie, etc.). Un anthropomorphisme que conteste Kant (cf. La religion dans les limites de la simple raison), mais qui n’en constitue pas moins la donnée fondamentale du christianisme.

Ce dernier définit Dieu comme l’Amour (1 Jean, 2, 14), irrationalité absolue qui pousse Brague à proposer la justification suivante : « on pourrait peut-être parer cette objection en faisant valoir qu’il existe une forme rationnelle d’amour, là où celui-ci n’apparaît pas comme une passion mais comme une volonté ferme, voire faisant l’objet d’une promesse ». « To love is an act » confirme en écho le psychologue américain Stephen Covey ; il reste que le Dieu chrétien se montre éminemment « passionnel » (cf. le sens religieux du terme : la Passion sur la croix), au point qu’un autre philosophe catholique, Jean-Luc Marion, n’hésite pas à « érotiser » Dieu (cf. Le phénomène érotique, 2003) niant la distinction classique entre l’agape, forme altruiste et éthérée de l’amour, et le fameux eros, possessif et accaparant…

Reflets a lu : Scènes de vie villageoise, Amos Oz

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 février 2018. dans La une, Littérature

Reflets a lu : Scènes de vie villageoise, Amos Oz

Amos Oz, cet immense auteur aux multiples prix prestigieux en Israël et dans le monde pour son œuvre littéraire nombreuse et passionnante, qui occupe une grande place dans mon cœur et ma bibliothèque, fait partie d’un de mes auteurs israéliens favoris. J’aime cet homme, chaleureux et d’une grande bonté, dont toute l’œuvre me réjouit, et qui plus est, est co-fondateur du mouvement La Paix maintenant, pour une paix juste et durable dans le conflit israélo-palestinien.

Quelques extraits choisis de son très beau recueil de nouvelles, Scènes de vie villageoise :

 

Extraits :

« Un air froid et humide s’engouffra dans le vestibule par la porte ouverte. A mon arrivée, il y avait déjà vingt ou vingt-cinq personnes – certaines, massées dans le hall, s’aidaient mutuellement à ôter leurs manteaux. Je fus accueilli par le brouhaha des conversations, un parfum de feu de bois, de laine mouillée et de cuisine. Almozlino, un homme de haute taille portant des lunettes munies d’un cordon, se pencha pour embrasser le docteur Gili Steiner sur les deux joues en lui enlaçant la taille :

« Tu es superbe, Gili, tout simplement superbe !

– Qui est-ce qui parle ! » répliqua-t-elle.

Korman, bonhomme rondouillard, doté d’une épaule légèrement plus haute que l’autre, nous pressa sur son cœur, Gili Steiner, Almozlino et moi :

« Je suis content de vous voir ! Vous avez vu ce qui tombe dehors ? »

A côté du porte-manteau, je croisai Edna et Joël Ribak, un couple de dentistes de cinquante-cinq ans, qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau après des années de vie commune : mêmes cheveux courts grisonnants, mêmes cou fripé et lèvres serrées.

« Il y aura des absents ce soir à cause de la tempête, constata Edna. Nous-mêmes avons failli rester à la maison, d’ailleurs.

– Qu’est-ce tu veux faire à la maison ? bougonna son mari. L’hiver nous meurtrit l’âme ».

[…]

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Ecrit par Catherine Dutigny le 10 février 2018. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Plon, Coll. Sang neuf, janvier 2018, 468 pages, 19 €

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Toujours en prise directe avec l’actualité dans ce qu’elle recèle de plus sombre, les romans de Pierre Pouchairet donnent une lecture de la société qui parfois glace le sang.

Auréolé de son récent prix du Quai des Orfèvres 2017 pour son roman Mortels Trafics, l’auteur, en fin analyste de la criminalité contemporaine se penche une nouvelle fois (cf. par exemple son roman de 2015 La filière afghane http://www.lacauselitteraire.fr/la-filiere-afghane-pierre-pouchairet) sur les réseaux djihadistes et plus particulièrement sur le sort de ces jeunes gens qui quittent la France pour gagner la Syrie, mus soit par l’envie de combattre dans les rangs de Daesh, soit par souci humanitaire ou par amour comme dans le cas de la jeune Julie Loubriac partie rejoindre le garçon dont elle est éprise.

Les parents, divorcés, de Julie, après avoir écarté la possibilité d’une fugue, ne se résignent pas à la disparition de leur fille et vont tout entreprendre pour tenter de retrouver sa trace. Le père, Louis, un ex-flic, au parcours chaotique, a gardé des contacts dans la police qu’il compte exploiter, mais ne s’attend pas à ce que ce soit une puis deux anciennes connaissances, agents de la DGSI, qui le contactent en premier et lui procurent les informations lui permettant de remonter jusqu’à une filière de recrutement basée en Bretagne.

Ainsi s’organise peu à peu l’enquête qui conduira le père et son ex-femme de Quimper en Turquie, sur les traces de leur fille.

On retrouve dans Tuez-les tous, mais pas ici la maîtrise de la construction des romans de Pierre Pouchairet qui dans cet opus se décline autour des thèmes suivants :

– Celui de l’incompréhension et du sentiment de culpabilité des parents confrontés au départ pour la Syrie d’un enfant dont ils n’ont pas soupçonné la détresse, ou la fascination pour l’État Islamique. Celui de leur confrontation au manque d’empressement, voire au mur de silence du côté des autorités qui renforcent leur détermination à découvrir ce qui est advenu à leur progéniture. Le drame familial est pimenté par l’introduction d’un tiers personnage en la personne de Jenifer, la nouvelle compagne de Louis, exacerbant l’équilibre instable de ce trio dévasté par l’angoisse.

– Celui des luttes intestines à l’intérieur même des Services de renseignements, luttes d’influence entre la DGSE dont les activités sont définies par l’autorité politique et la DGSI avec d’un côté des hommes de pouvoir et de l’autre des hommes « de terrain ». La complexité de la lutte anti-terroriste où l’ego de certains hauts responsables, de conseillers, se confond parfois avec la raison d’Etat.

– Celui des relations internationales troubles entre la Turquie la Syrie et la France. Compromissions, marchandages, alliances dictées par l’opportunité, l’appât du gain, volonté de sauvegarder à n’importe quel prix la sécurité d’un État, de ne pas perdre la face. Un maelstrom diplomatique où ces jeunes gens partis pour « une nouvelle vie » voient la leur s’arrêter quelques kilomètres après avoir franchi la frontière turco-syrienne.

L’école de la lâcheté ?

Ecrit par Jean-François Vernay le 20 janvier 2018. dans La une, Education, Littérature

Un petit fonctionnaire, Augustin d’Humières, Grasset, avril 2017, 144 pages, 15 €

L’école de la lâcheté ?

Le quotient intellectuel est en baisse dans les pays occidentaux et les fautifs seraient des perturbateurs endocriniens. De très sérieuses études ont en fait un secret de polichinelle depuis plus d’une décennie. Dès lors, peut-on compter sur l’École publique pour stimuler les capacités cognitives des apprenants et renverser la tendance ? Pas si sûr, à la lecture du dernier ouvrage en date d’un professeur de lettres classiques qui se passionne pour son métier.

Malaise dans l’Education Nationale

En guise de préambule, pour se soustraire au devoir de réserve auquel sont contraints les fonctionnaires, l’auteur situe son récit en 2043 dans un futur hypothétique, une captatio benevolentiae habile qui permet de porter un regard sans complaisance sur l’Education Nationale et son fonctionnement. L’amorce est limpide : un certain Edward Paxton – chercheur et auteur d’une thèse sur l’effondrement du système éducatif français qui portait en germe les mécanismes de son propre déclin (1) – souhaite s’entretenir avec Augustin d’Humières, alors retraité de l’Education Nationale depuis fort longtemps. L’échange prend une tournure inattendue.

Professeur dans un lycée de Seine-et-Marne, Augustin d’Humières s’inspire de son expérience personnelle de pédagogue afin, tel un effet maïeutique appuyé par une rhétorique subtile et un esprit plein de finesse, d’amener le lecteur à circonscrire le malaise qui sourd au sein du corps professoral. Nous sommes tout ouïe. En règle générale, le jeune auditoire des professeurs de l’Education Nationale l’est moins, parfois nettement moins. Les enseignants, ceux qui n’ont pas l’insigne privilège d’enseigner en classes préparatoires ou dans des établissements de prestige comme le Lycée Henri IV, doivent parfois aussi composer avec des élèves blasés, apathiques, voire antipathiques, aux connaissances limitées, quand ils n’ont pas affaire à de petits délinquants en puissance. Au fil des ans, force est de constater que le goût de l’effort et de la rigueur ne sont plus des qualités jugées prioritaires et qu’un certain nombre de réformes (portant sur l’évaluation et les procédures disciplinaires) ont vu le jour afin d’assouplir les exigences d’antan. Cette école de la lâcheté – pour reprendre le titre d’un autre professeur auteur d’un pamphlet sur l’Education Nationale (2) – pourrait, selon Augustin d’Humières, même être tenue responsable de la montée de l’intégrisme, du radicalisme et de l’insécurité qui gangrènent la France et dont les tragiques conséquences sont visibles depuis les attentats contre Charlie Hebdo qui ont eu lieu le 7 janvier 2015 : « Nous savons que nous avons construit une école qui fait sortir de son sein des élèves chez lesquels nous n’avons rien fait retentir, sinon la colère sourde et diffuse d’avoir été victimes d’un système qui, sous couvert d’égalité des chances et de formation à la citoyenneté, ne fait qu’amplifier les inégalités et vise à n’apprendre strictement rien de clair et de précis à un élève. Nous savions, et nous n’avons rien dit. Nous avons fait comme si de rien n’était. Faire comme si la vie continuait. Faire comme si tout était normal » (pp.50-1).

Reflets a lu Printemps et autres saisons, Israël Joshua Singer, éditions de L’Antilope (2017)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 janvier 2018. dans La une, Littérature

Reflets a lu Printemps et autres saisons, Israël Joshua Singer, éditions de L’Antilope (2017)

Un réel plaisir littéraire ce petit recueil de nouvelles de 160 pages, à lire et à déguster sans modération… traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus.

Israël Joshua Singer, né en 1893 en Pologne, mort à New York en 1944, est le frère de Isaac Bashevis Singer, également éminent auteur, entres autres, de romans et nouvelles en yiddish.

Extrait de la quatrième de couverture : « Sous une apparente légèreté, Israël Joshua Singer campe des personnages tiraillés entre le vieux continent et l’Amérique, le monde juif et le monde non-juif, la vie traditionnelle et l’existence moderne. Où l’on retrouve le souffle du grand Israël Joshua Singer ».

 

Extraits :

« Printemps :

Les grands froids avaient persisté tard dans la saison, emprisonnant champs, routes et rivières sous la glace jusqu’au début du mois d’avril. Brusquement, quelques jours avant Pessah, il s’était mis à pleuvoir à verse, des pluies torrentielles, ininterrompues, qui vous pénétraient jusqu’aux os. L’air était lourd, étouffant. Tout transpirait, fumait : la terre, les gens, les bêtes.

– Un vrai déluge, marmonnaient les femmes en regardant la terre détrempée à travers les vitres brouillées par la pluie.

Un châtiment divin. La joie promise par ce mois de nissan, premiers mois du printemps tant attendu, était balayée par les pluies.

Assis dans une pièce surchauffée, leurs vestes de mouton sur le dos, tirant nerveusement sur leurs pipes qui s’éteignaient à tout bout de champ, les paysans se faisaient du souci pour leurs blés d’hiver noyés sous l’eau. Dans les étables, les vaches prêtes à mettre bas laissaient échapper de profonds soupirs. Du fond de leurs nids dans les poulaillers, les couveuses paniquées poussaient des gloussements incessants. Cette atmosphère lourde, suffocante, gorgée d’humidité, pesait sur les créatures vivantes, bêtes ou humains, engendrant en chacun mélancolie et inquiétude ».

(…)

Chronique sur un livre en créole Haïtien

Ecrit par Jean-François Joubert le 13 janvier 2018. dans La une, Littérature

Chronique sur un livre en créole Haïtien

Non, je ne voyage pas ailleurs que sur les ondes terrestres, le créole est pour moi comme l’espéranto, une langue extra-terrestre. Reste les traductions aléatoires du texte de monsieur Selmy Accilien, publié aux Editions Miroir ! D’ailleurs est-ce une langue ? En tous cas elle n’est pas de bois, et son caractère poétique ne fait pas dans la politique, mais dans l’amour des mots, la morsure du poète. Le Salon de Haïti est une invitation au voyage, regardez ce mot d’amour :

 

« Ti koze bò lanmè

Mwen  renmen jan vag yo

Tonbe sou pye w la cheri

Jan dwèt pye ou miyonnen plaj la…

Èske ou konnen konbyen zetwal

K ap desann nan rèv mwen

Jou ou ta di m ou renmen m ?

Èske ou konnen konbyen papiyon

K ap pèdi souf yo

Jou w ta di m ou renmen m ?

Èske ou konnen konbyen fwa m t ap mache

Fè laviwonndede

Si san w ta tounen limyè

Pou klere chimen m ?

Ou mèt kwè m cheri »

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