Littérature

Reflets a lu : Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

Ecrit par Gilberte Benayoun le 11 mars 2017. dans La une, Littérature

(publié au Canada, en langue anglaise en 1965 ; en français chez Folio en 2006)

Reflets a lu : Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

Ce séduisant livre de 300 pages, roman autobiographique de Stephen Vizinczey, écrivain hongrois, né en 1933, naturalisé canadien, nous raconte les aventures amoureuses du jeune homme qu’il fût, de sa découverte de l’amour auprès de femmes souvent plus âgées que lui, et de son attirance, donc, pour les femmes « mûres » dès son adolescence. Sensualité et érotisme parcourent les pages de ce charmant roman fort plaisant à lire et à découvrir (et à méditer… ?).

 

Extraits :

« Aux jeunes gens qui n’ont pas de maîtresse :

Ce livre s’adresse aux jeunes gens, mais il est dédié aux femmes mûres – et c’est des rapports entre ceux-là et celles-ci que je me propose de traiter. Je ne suis pas expert en pratique amoureuse, mais j’ai été un bon élève des femmes que j’ai aimées, et je vais essayer d’évoquer ici les expériences heureuses et malheureuses qui ont, je crois, fait de moi un homme.

J’ai passé les vingt-trois premières années de ma vie en Hongrie, en Autriche et en Italie, et mes aventures de jeunesse ont été fort différentes de celles des jeunes du Nouveau Monde. Leurs rêves et les occasions qui s’offrent à eux relèvent de conventions amoureuses dissemblables. Je suis européen, eux sont américains ; et, ce qui accuse encore la différence : ils sont jeunes aujourd’hui, tandis que je l’ai été il y a longtemps. Tout a changé, même les mythes qui nous guident. La culture moderne – la culture américaine – glorifie la jeunesse. Sur le continent perdu de la vieille Europe, une aventure avec une maîtresse plus âgée était le fin du fin pour un jeune homme. Aujourd’hui, les jeunes gens ne jurent que par les filles de leur âge, persuadés qu’elles seules peuvent leur offrir quoi que ce soit qui vaille. Nous autres avions tendance à valoriser la continuité et la tradition, cherchant à nous enrichir de la sagesse et de la sensibilité du passé. […] ».

(…)

« Des adolescentes :

A ce moment-là, le film de Claude Autant-Lara Le Diable au corps faisait fureur à Budapest, et j’allai le voir une bonne douzaine de fois. Il s’agissait d’une histoire d’amour entre un jeune homme et une femme plus âgée, exquise et passionnée. En voyant de quelle manière enjôleuse Micheline Presle amenait Gérard Philippe à faire l’amour avec elle, je me dis que ce qui n’allait pas chez moi, c’est que j’avais affaire à des filles trop jeunes. Nos difficultés tenaient au poids de notre double ignorance. Notre professeur d’anglais nous présentait Roméo et Juliette comme la victoire des jeunes amours sur la mort. Quand je lus la pièce, je me dis qu’il s’agissait au contraire du triomphe de l’ignorance juvénile sur l’amour et la vie. Car vraiment, il fallait être deux gamins ignares pour se donner la mort juste au moment où ils se trouvaient enfin réunis, après tant de peines et d’intrigues ! […] ».

(…)

« De la vanité et d’un amour sans espoir :

… […] C’est par un après-midi d’hiver que je vis Llona me faire signe du milieu de la piscine, aux Bains Lukacs. J’avais pris l’habitude d’y aller nager entre les cours. […] »

(…)

« Après avoir nagé, je m’asseyais au bord de la piscine et je contemplais les femmes presque nues dans la moiteur de l’air qui s’échappait des bains de vapeur. Vétéran solitaire d’une aventure glorieuse mais perdue, j’observais ces corps défiler à côté de moi, ces peaux mouillées qui scintillaient comme des armures impénétrables. […] »

(…)

« Elle ôta son bonnet de bain, pencha le buste d’un côté puis de l’autre pour chasser l’eau de ses oreilles, et s’affala sur le banc de marbre pour reprendre son souffle. Puis elle se retourna et resta sur le dos, les yeux en l’air. Nous parlâmes des rigueurs changeantes de l’hiver et échangeâmes des potins d’université. Bibliothécaire en vacances, elle était la fiancée d’un de mes professeurs. […] »

 

… … …

Reflets a lu : La vie déjantée de Junes Davis, Déborah Malka-Cohen

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 mars 2017. dans La une, Littérature

Editions Robert Atlani (2016)

Reflets a lu : La vie déjantée de Junes Davis, Déborah Malka-Cohen

Quelle lecture agréable et amusante que ces 160 pages de La vie déjantée de Junes Davis !

Une histoire à la fois comique, attachante, voire émouvante, joliment dépeinte par une écriture vivante, une plume originale, rythmée ; rock en roll, dirais-je !

Grand plaisir de découvrir ce livre, et belle occasion pour Reflets du temps de faire connaissance avec son auteure, Déborah Malka-Cohen, qui signe là son premier roman, et nous offre un formidable moment de lecture, bien agréable, plein de drôlerie, et nous offre surtout le plaisir non négligeable de nous évader un moment loin de la grisaille ô combien morose des temps que nous vivons présentement… ici ou là…

Pour donner envie de lire ce livre, et pour une « mise en bouche appétissante », j’ai choisi ces extraits du tout début de cette belle histoire, aux rebondissements plaisants et rocambolesques !

 

Quatrième de couverture :

« Junes Davis, jeune fille de famille juive séfarade, vivant à Paris, a tout prévu pour avoir un destin tout tracé et une bonne petite vie bien rangée. Jusqu’au moment où Junes décide de tout déranger. Après une décision particulièrement difficile à prendre, Junes veut diriger sa vie comme elle l’entend, mais tout en écoutant quand même sa conscience, qui lui murmure à l’oreille des choses complètement déjantées. Elle fera face à de nouvelles rencontres amicales et amoureuses, en passant de temps en temps par son cocon familial, qui saura la soutenir et la diriger vers ses nouveaux choix. Junes Davis va découvrir que la vie réserve beaucoup de surprises, et que D. a beaucoup d’humour (et elle aussi !) ! ».

Extraits :

« Départ pour New York.

– Allô, Junes ?

– Oui chéri, ça va ? Alors, tu as eu ton entretien avec ton boss tout à l’heure ?

– J’en sors.

– Alors ?

– Alors ! J’ai une grande nouvelle à t’annoncer, mais il faut que tu me promettes de ne le dire à personne. Mais quand je dis personne, c’est personne, Junes ?

– Je te promets, je te le jure même ! Allez, dis-moi, Micka, ne me fais pas languir plus longtemps, je suis devant le téléphone à attendre ton appel depuis ce matin. En plus, je suis sûre que ce n’est pas aussi énorme que ce que MOI je t’ai annoncé il y a quelques semaines. Sur l’échelle des nouvelles, je te bats à plate couture, mon gars !

Reflets a (re)lu : Le bureau de poste de la rue Dupin, Marguerite Duras, François Mitterrand

Ecrit par Gilberte Benayoun le 18 février 2017. dans La une, Littérature

(Gallimard, 2006) également en CD

Reflets a (re)lu : Le bureau de poste de la rue Dupin, Marguerite Duras, François Mitterrand

Récréation littéraire, cette semaine, avec des extraits choisis d’un recueil d’entretiens entre François Mitterrand et Marguerite Duras, réunis dans ce très beau livre, Le bureau de poste de la rue Dupin, superbement préfacé par Mazarine Pingeot.

Intéressantes et riches conversations à deux voix, entre cette immense romancière (une de mes préférées…) et celui qui fut notre Président de la République de 1981 à 1995, que l’Histoire a fait se rencontrer en 1943, et dont les entretiens hautement passionnants contenus dans ce livre ont été réalisés entre 1985 et 1986.

 

Extraits :

« Le dernier pays avant la mer (le 23 janvier 1986, palais de l’Elysée)

Marguerite Duras – En ce moment, il y a 40% de Français qui ne se rendent pas compte qu’il n’y a qu’un tour ; par ailleurs, 30% des Français pensent que c’est le président de la République qu’on va élire. Et 25% de Français pensent que ce sont les maires de France qu’on va élire.

François Mitterrand – Il faut compléter leurs informations, dans ce cas. Lorsque j’étais un jeune député, on me rappelait un sondage qui avait eu lieu dans une petite ville de la Nièvre, où on avait demandé : « Sous quel régime sommes-nous ? République ou monarchie ? » Les résultats avaient été partagés. C’est très difficile de faire traverser des choses aussi simples que celles-là, très difficile. Et une information, auprès de 35 millions d’électeurs – et même un peu plus –, ça offre une résistance, comme l’air – on a appris que ça résistait, l’air. C’est compact.

M.D. – Après la guerre, dans une enquête sur l’instruction, on avait demandé à une vieille Suissesse si elle savait où se trouvait la Chine. Elle a dit que oui, que la Chine était là, derrière cette montagne-là, devant elle.

F.M. – Oui… Eh bien, moi, dans la rue, au cœur de la Chine, j’ai demandé : « Est-ce que vous avez jamais entendu parler de la France ? » Ils ne savaient pas ce que c’était. Ça donne des envies européennes, ça.

M.D. – En 1920, en Bretagne, on a trouvé des gens qui ne savaient pas que la guerre de 14-18 avait eu lieu.

F.M. – Alors on comprendra combien il est compliqué de faire passer un message politique.

M.D. – Je n’ai jamais lu de sondages sur la fréquentation des journaux télévisés. Pas mal de gens doivent les subir comme des publicités… »

(…)

« La Nouvelle Angoulême (le 16 avril 1986, palais de l’Elysée)

Marguerite Duras – On va parler de l’Amérique ?

François Mitterrand – Si vous voulez.

M.D. – C’est bien étrange, ce qui se passe en Amérique.

F.M. – Où ? En Alaska ?

M.D. – En Alaska aussi (rires). A New York, à New Orléans, à Chicago. Les Américains sont d’accord avec Reagan.

F.M. – Oui, il est très populaire.

M.D. – Et c’est en accord avec son peuple qu’il a bombardé Kadhafi.

F.M. – Il sent et il exprime, en effet, ce que son peuple sent ou voudrait exprimer.

M.D. – Qu’on ne respecte pas la parole donnée, les Américains ne le supportent pas. L’attitude de Kadhafi, qui est constamment un mensonge, les Américains ne la supportaient plus.

[…]

F.M. – Kadhafi s’est mis en tête qu’il devait unir la nation arabe. Pour lui, quiconque nuit à l’unité du monde arabe, aujourd’hui séparé par de multiples frontières politiques, étatiques, est un traître. Ce fanatisme politique, doublé d’un fanatisme religieux qui touche aux racines de l’être, ne s’exprime que par la violence. Mais c’est un fanatisme souvent malin, souvent retors pour lequel vérité et mensonge sont les deux faces d’une même arme. Ce faisant, il a défié son propre destin et celui de son peuple. La violence lui a répondu. Peut-il s’en étonner ?

M.D. – Le défi avait sans doute assez duré pour les Américains. Et puis Reagan n’est pas arabe, il ne peut être un traître.

F.M. – Il faut mettre un terme au terrorisme, le détruire. Mais d’instinct et de raison, je n’aime pas les représailles collectives qui frappent des gens qui n’y sont pour rien, victimes sans savoir pourquoi.

[…] »

 

… … …

Reflets a (re)lu : La Prisonnière de Marcel Proust

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 février 2017. dans La une, Littérature

Reflets a (re)lu : La Prisonnière de Marcel Proust

Récréation littéraire avec les mots et la musique de Proust, mon bien-aimé compagnon littéraire d’aujourd’hui, d’hier, demain, et toujours.

Se pourrait-il que la beauté profonde et apaisante de ses mots nous apaise quelque peu dans ces temps incertains ? Ces temps tristes et lourds comme des ciels gris…

 

La Prisonnière (extraits choisis) :

« Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur ; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou en partance pour l’azur. Et peut-être ces bruits avaient-ils été devancés eux-mêmes par quelque émanation plus rapide et plus pénétrante qui, glissée au travers de mon sommeil, y répandait une tristesse annonciatrice de la neige, ou y faisait entonner, à certain petit personnage intermittent, de si nombreux cantiques à la gloire du soleil que ceux-ci finissaient par amener pour moi, qui encore endormi commençais à sourire et dont les paupières closes se préparaient à être éblouies, un étourdissant réveil en musique. Ce fut du reste surtout de ma chambre que je perçus la vie extérieure pendant cette période. […] »

(…)

« Tout en écoutant les pas d’Albertine avec le plaisir confortable de penser qu’elle ne ressortirait plus ce soir, j’admirais que pour cette jeune fille dont j’avais cru autrefois ne pouvoir jamais faire la connaissance, rentrer chaque jour chez elle, ce fût précisément rentrer chez moi. Le plaisir fait de mystère et de sensualité que j’avais éprouvé, fugitif et fragmentaire, à Balbec le soir où elle était venue coucher à l’hôtel, s’était complété, stabilisé, remplissait ma demeure jadis vide d’une permanente provision de douceur domestique, presque familiale, rayonnant jusque dans les couloirs, et dans laquelle tous mes sens, tantôt effectivement, tantôt, dans les moments où j’étais seul, en imagination et par l’attente du retour, se nourrissaient paisiblement. […] »

(..)

« Je me déshabillais, je me couchais, et Albertine assise sur un coin du lit, nous reprenions notre partie ou notre conversation interrompue de baisers ; et dans le désir qui seul nous fait trouver de l’intérêt dans l’existence et le caractère d’une personne, nous restons si fidèles à notre nature, si en revanche nous abandonnons successivement les différents êtres aimés tour à tour par nous, qu’une fois, m’apercevant dans la glace au moment où j’embrassais Albertine en l’appelant « ma petite fille », l’expression triste et passionnée de mon propre visage, pareil à ce qu’il eût été autrefois auprès de Gilberte dont je ne me souvenais plus, à ce qu’il serait peut-être un jour auprès d’une autre si jamais je devais oublier Albertine, me fit penser qu’au-dessus des considérations de personne (l’instinct voulant que nous considérions l’actuelle comme seule véritable) je remplissais les devoirs d’une dévotion ardente et douloureuse dédiée comme une offrande à la jeunesse et à la beauté de la femme. […] »

 

… … …

Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus, Marie Volta

Ecrit par Sophia Padovani le 14 janvier 2017. dans La une, Littérature

La Petite Marguerite édition, mai 2016, 100 pages, 7 €

Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus, Marie Volta

Joli moment que ce livre atypique, un peu déroutant au départ, un rien hypnotique, en tous cas courageux.

Dans sa préface en forme de lettre à Françoise Héritier, Marie Volta dévoile les conditions d’écriture de son livre, inspiré par Le Sel de la vie, de sa destinataire. On y comprend sans conteste l’esprit du genre : égrener les petits moments de la vie pour en faire célébration, mais aussi pour s’assurer, à la trace laissée en nos mémoires, que l’on a bel et bien vécu.

En dix-huit chapitres constitués d’une seule phrase juste entrecoupée de virgules et de quelques parenthèses, Marie Volta nous donne en partage un concentré des cadeaux que la vie lui a offerts. Ils nous font sourire, vibrer, nous intriguent ou nous laissent indifférents, mais s’ouvrent avec une confiance et une fraîcheur d’innocence frisant la naïveté : on peut parler de courage car, non contente de s’atteler à un genre quasiment inexploré (et sans doute créé par Françoise Héritier), ce qui est toujours risqué vis-à-vis des lecteurs comme des critiques, elle double la mise en lui insufflant une totale générosité.

Comme un défi aux esprits chagrins, avec ces « pépites de l’existence », pour reprendre son expression, elle court en effet le risque de nous voir hausser les épaules, voire fermer le livre, agacés : chanter à plusieurs à la fin d’un repas ou bien fermer les yeux en se lavant les cheveux ou encore parler espagnol, on ne voit pas là de quoi écrire un livre, encore moins le lire ! Sauf si l’on a saisi que ces frêles heures sont précieuses d’être la vie. Sauf si l’on comprend à quel point pouvoir les vivre est une chance. Son livre, qui pourrait ne paraître qu’un recueil d’anecdotes, est un véritable manifeste anti-« blasitude ». Sous son apparence modeste, face aux crises qui secouent le monde, il nous offre de rester éveillé aux beautés de la vie, de ne pas oublier de savourer nos chances.

Que l’auteur attise notre curiosité : assister à l’entracte mais pas au spectacle, nous paraisse dérisoire dans ses combats : sauver une salamandre des roues des voitures, nous fasse rêver : partager une bouteille de vin roumain dans un train de nuit entre Brest-Litovsk et Cologne, nous touche : chanter à tue-tête la chanson qu’on avait composée pour (un ami décédé) et dont il n’entendra jamais la version finale,ou nous fasse sourire : recevoir au milieu du bush australien un texto de son fils de seize ans et demi qui donne une petite soirée à dix-sept mille kilomètres de là : « Il est où le calva ? », il est un plaisir que l’on aurait tort de bouder, celui de savourer son talent pour concentrer certaines situations subtiles ou complexes et leurs émotions : contempler le coucher de soleil une fois dans sa vie sur la mer de Timor et louper avec un amusement fataliste les dernières secondes (occultées par un bateau qui glisse au même instant sur l’horizon).

Enfin ce qui fait le charme, au sens étymologique du terme, de ce livre, c’est bien ce courant de propositions en collier qui nous retient, nous ensorcelle, nous emporte. Une fois que l’on a compris que l’on n’a affaire ni à un roman, ni à un recueil de poèmes, ni à une autobiographie, ni à un récit, ni à un documentaire, enfin, à rien de connu, et que l’on a accepté de s’ouvrir à l’aventure, plus rien ne peut en arrêter la lecture ! On en sort revitalisé, le sourire aux lèvres, avec l’envie de vivre encore et de poursuivre ce chant à la vie qui se termine sans se terminer sur quatre propositions d’ouverture : découvrir un joli chemin fleuri au fond d’une apparente impasse, retrouver son rythme, accepter l’incomplétude, rester ouvert aux hypothèses (et pas de point final).

Beau programme pour entrer dans la nouvelle année !

Reflets du temps a lu :

Ecrit par Gilberte Benayoun le 07 janvier 2017. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu :

Brigitte Stora est sociologue, journaliste indépendante, chanteuse – eh oui ! – et auteure de « Que sont mes amis devenus… Les Juifs, Charlie, puis tous les nôtres » (Editions Le Bord de l’eau, janvier 2016)

Bouleversée par ce livre, et par ces infinies émotions qu’il m’a procurées, par ce poignant témoignage brillamment composé par l’auteure, Brigitte Stora, et afin que ce témoignage réconforte et apaise, comme il m’a réconfortée, apaisée et sensibilisée… et avec l’aimable, que dis-je, la très sympathique autorisation de l’auteure, j’ai choisi pour Reflets du temps ces quelques extraits, importants à mes yeux, tout comme sont saisissantes et émouvantes les quelques 250 pages de ce remarquable et indispensable « Que sont mes amis devenus… » :

 

Extraits :

« La douleur des assassinats de janvier est encore vive, elle m’a inspiré la colère et l’envie de dire. Pourtant, j’ai souvent pensé que ce n’était sûrement pas fini, qu’à peine mon livre terminé, de nouvelles violences pourraient encore se produire et « relativiser » encore le dernier malheur ».

Ce qui s’est passé le 13 novembre dernier nous laisse sans voix. Les chiffres d’abord effraient. C’est donc plus grave encore qu’en janvier puis le nombre de morts augmente en même temps aussi hélas, qu’une distance de protection qui fait voile entre l’horreur et nous. […] ».

(…)

« Ce sombre vendredi 13 novembre était un des derniers soirs d’automne où il fait encore doux, où l’on se dit qu’on doit en profiter… »

(…)

« Cette jeunesse fauchée, irrémédiablement libre et métissée me fait penser aux ponts que l’on dynamite, aux passerelles que l’on détruit. Avant les passerelles, on tue les témoins et les sentinelles. Les Juifs furent malgré eux, encore une fois, les témoins de la catastrophe à venir. Quant à Charlie, ils ont été fauchés comme des sentinelles vigilantes, comme des avant-gardes éclairées qui ne se prétendirent jamais comme telles mais qu’ils furent bel et bien.

Les amants du chaos, les “je ne suis pas Charlie” et autres collabos de la terreur pourront-ils encore une fois expliquer, justifier, blanchir puis retourner comme ils le font depuis des années, les bourreaux en victimes, les victimes en bourreaux ? ».

(…)

« Catherine avait cette manière étrangère de baisser la voix quand elle prononçait le mot “juif”, une sorte de pudeur comme encombrée d’un mot trop gros. Un signe que, désormais, je reconnais entre tous. Il y a ceux qui peuvent prononcer le mot, d’autres pour qui ce vocable demeure l’innommable… C’est bizarrement au début des années 2000, dans sa quarantaine, que Catherine s’engagea comme jamais auparavant. Contente peut-être de prendre une revanche sur notre jeunesse passée où, par rapport à moi, elle était toujours en retard d’un enthousiasme. Elle trouva suspecte mon indignation devant Durban, se mit à adhérer à un Comité Palestine de son quartier. Forte de son solide bon sens et de son abonnement au Monde diplomatique, elle m’expliqua, l’air grave après le 11 septembre 2001, que “tout cela était lié à la politique des Etats-Unis et d’Israël”. Son frère votait extrême droite, elle en avait honte, mais je réalisais à quel point ils avaient tant en commun : le mépris de la démocratie, la haine de l’Amérique, d’Israël bien sûr, des élites, des politiques, des pistonnés, bref des suceurs de sang du petit peuple authentique dont elle était l’une des honnêtes représentantes. Elle était professeur d’histoire, pourtant, elle aurait dû reconnaître cette soupe populiste dans laquelle les juifs sont toujours le liant. Elle avait prénommé sa fille Rachel (au temps furtif où les Juifs étaient encore à la mode), elle me fit part de son inquiétude : est-ce que ce prénom n’allait pas “se retourner contre elle maintenant ?” Elle n’a pas su, sur le moment, que cette phrase sonnerait le glas de notre amitié. Il y eut d’autres Catherine, d’autres histoires si proches qu’avec mes amis juifs, désormais plus nombreux, nous nous racontons régulièrement. Parfois il me semble qu’un voile s’est glissé entre mes rêves et moi, le même qui semble me séparer de beaucoup de mes amis d’hier. Ce n’est peut-être que le temps qui passe… Il y a toujours de justes causes, il m’arrive encore de manifester le 1er mai, le 8 mars, pour les sans-papiers, les sans-droits, mais je demeure sur le côté, la foule ne m’entraîne plus. Je repense aux vers d’Aragon :

LITTERATURE - Les Palsou, Un conte de Noël, André Bouchard

Ecrit par Cathy Garcia le 17 décembre 2016. dans La une, Littérature

LITTERATURE - Les Palsou, Un conte de Noël, André Bouchard

C’est un vrai conte de Noël que nous propose ici l’auteur/dessinateur André Bouchard, vrai parce qu’on y parle de joie, de générosité, de partage, d’entraide et d’ouverture à l’autre. Vrai parce que le père noël, s’il existait, pourrait bien être un vieux monsieur à barbe blanche qui vit et apprend aux enfants au cœur d’un bidonville « le bricolage, le jardinage, la politique, la mécanique, l’infirmerie, la littérature, la couture, la soudure et l’arithmétique ». Un bidonville où « pour les langues étrangères on se débrouille entre nous. Dans le quartier, on parle couramment chinois, espagnol, arabe, polonais, grec, bambara, portugais, français et verlan ».

Avec de belles illustrations qui prennent leurs aises sur toute la page, mélange de gris hachurés et de couleurs pétantes, André Bouchard nous présente la famille Palsou et ses quatre enfants. Comme toutes les familles, elle fait ses courses au marché et au supermarché et les enfants prennent le goûter au parc, comme tout le monde quoi. Enfin presque… Mais les enfants, malgré la fricassée d’épluchures, s’amusent bien, comme tous les enfants et ils l’aiment leur quartier plein de cachettes et d’aventures, comme ils aiment leur école avec le vieux Monsieur Nicolas. Leur seul vrai problème, ce sont tous les autres adultes qui ne rigolent pas, mais alors pas du tout ! Alors, ils vont tenter de leur apprendre, en ouvrant l’école du rire, mais ça ne marche pas très bien, les élèves sont des cancres. C’est l’arrivée d’une cocotte magique qui va changer les choses. « C’est là que nous avons compris un truc archi-important ! On peut rire de n’importe quoi avec n’importe qui à condition d’avoir le ventre plein ! ». Ainsi avec « Cocotte Magique », Noël pourrait bien finalement être « une énorme rigolade ». À moins que la Guenille ne vienne jouer sa carabosse… Pour le savoir, lisez les Palsou.

Un très chouette album, tendre et impertinent, dédié à Charles Dickens, Karl Marx et François Ruffin. Le ton est donné.

 

Cathy Garcia

 

André Bouchard a été publicitaire. Il vit à Paris et travaille aujourd’hui pour la presse et l’édition en qualité d’auteur et illustrateur. Ses livres se caractérisent par des dessins malicieux et un humour caustique. Il a notamment illustré de nombreux livres de Vincent Malone. Il est également l’auteur de Beurk ! (Seuil jeunesse), Les lions ne mangent pas de croquettes (Seuil jeunesse), Quand papa était petit y avait des dinosaures (Seuil jeunesse), La Mensongite galopante (Gallimard)… « La principale caractéristique commune à la plupart de mes ouvrages, c’est une prédilection pour « le merveilleux ou le fantastique quotidien ». Je puise mon inspiration dans la réalité vécue de l’enfant : son rapport aux parents, à la nourriture, à l’égoïsme, au mensonge, etc. ».

 

Seuil jeunesse – Octobre 2016 – 40 pages - 13E50

Seuil Jeunesse, octobre 2016, 40 pages, 13,50 €

POESIE - Noël-Cadeaux-Hiver, en vers et en chansons…

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 décembre 2016. dans La une, Littérature

« L’hiver », Alfred de Musset (Premières poésies, 1829-1835) :

POESIE - Noël-Cadeaux-Hiver, en vers et en chansons…

Le premier frisson d’hiver

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,

Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !

Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,

Au fond du vieux château s’éveille le foyer.

 

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,

J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,

Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume

(J’entends encore au vent les postillons crier),

 

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine

Sous ses mille falots assise en souveraine !

J’allais revoir l’hiver. Et toi, ma vie, et toi !

 

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme

Je saluais tes murs. Car, qui m’eût dit, madame,

Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ?

 

…/…

Une légende alsacienne

Ecrit par Yasmina Mahdi le 10 décembre 2016. dans La une, Littérature

Une légende alsacienne

à propos de La Fée aux larmes de Jean-Yves Masson, éd. La Coopérative, en librairie depuis le 21 octobre 2016, 14 €



« Cette Souris, ma fille, est une fée méchante et puissante ; moi-même, je suis le génie Prudent, et puisque tu as délivré mon ennemie, je puis te révéler ce que je devais te cacher jusqu’à l’âge de quinze ans ».
La Petite Souris grise, Comtesse de Ségur



Présentons d’abord brièvement l’auteur, Jean-Yves Masson, ancien élève de l’ENS d’Ulm, poète, critique, professeur de littérature comparée à la Sorbonne (Paris IV), traducteur (récompensé par le 11è Prix Lémanique de la traduction) qui, en 2015, fonde la toute nouvelle maison d’édition La Coopérative. Mais c’est en lisant La Fée aux larmes, au titre mélancolique, que l’on découvre les talents multiples de l’auteur (faisant fi des modes) avec ce conte, et précisons-le, non exclusivement réservé aux enfants, à la fois fable et objet fantastique. L’on aborde l’univers de J.-Y. Masson dans un climat d’affliction – climat dans lequel baignent souvent les contes de Perrault, des frères Grimm, etc. – nourri des ingrédients fictionnels de l’épargne pauvre, de la maladie et de la menace de la mort, du poids du labeur ingrat. Sauf qu’il s’agit ici de l’histoire inverse de celle du Petit Poucet : l’enfant unique y meurt. Au cœur d’une tradition, dans un pays froid, la Grande Forêt (la Forêt-Noire ?), des situations s’opposent : celles du monde paysan, humble mais honnête face aux fastes de la Cour magique des fées et des lutins, des êtres éternels. Notons l’emploi qui devient rare du subjonctif imparfait…
C’est l’amour, renouvelé, revécu deux fois, qui ouvre ce conte, l’amour constant, et qui donne ainsi aux protagonistes de La Fée aux larmes la chance de devenir l’objet d’une grande faveur, et d’en jouir. Le possible et l’impossible coexistent, le contingent et le merveilleux. Et n’oublions pas que le chêne se déracine et que le roseau plie. La cohabitation de plusieurs occurrences forme le fruit de l’énigme du conte, avec l’apparition du lilliputien, lutin immortel, devant l’homme ordinaire et mortel, le paysan, des fées telles trois Parques qui vont œuvrer à la destinée des démunis. Le masculin cède alors élégamment le pas au féminin, le récit se fait par le truchement de la jeune fille, déesse de beauté. La Fée aux larmes s’appuie sur un ancien registre littéraire mais reste une création à part entière. L’emploi de jolis mots (aux consonances mélodieuses) contribue à la préciosité du texte : layette, langes de soie, voile de rose, le don des larmes, ma chère, un théorbe aux deux manches, la pierre enchantée, etc. Soulignons aussi la graphie délicate de certaines consonnes, propre aux éditions La Coopérative.
Au cours de ces aventures imaginaires, l’on peut compter trois phases, la triade étant une constante, ainsi que le trio : la première, la phase des difficultés existentielles, la seconde, celle de la quête, la troisième, celle de l’accomplissement de la prophétie ; les phases de la vie en quelque sorte. L’on pourrait y lire, à rebours, les moments douloureux de l’écrivain solitaire, puis la joie de la publication, enfin la peur de l’oubli et de l’indifférence du monde. Un événement surhumain surgit et terrifie car hors de portée, conjoncture qui amène la discorde, la rivalité, le duel. Une distorsion se produit alors, dévoilant un ordre ancien, une norme perdue (celle de l’honneur par exemple), prétexte pour délivrer une morale esthétique.

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 décembre 2016. dans La une, Religions, Société, Littérature

Recension des livres Comprendre l’Islam politique, François Burgat, éd. La Découverte, 2016 ; et Le djihad et la mort, Olivier Roy, Seuil, 2016

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Deux approches, deux regards, en effet, deux directeurs de recherche au CNRS. Mais une constante : disculper l’Islam en tant que religion. A la différence d’autres – Alain Finkielkraut en particulier – ni François Burgat, ni Olivier Roy ne voient, dans la vague terroriste, le symptôme d’un choc des cultures ou des civilisations.

Burgat s’inscrit dans la lignée de Gilles Kepel et du « ressac rétro-colonial » : la violence actuelle est un legs de la colonisation « à défaut d’en représenter l’aboutissement, l’islamisme, troisième étage de la fusée de la décolonisation, manifeste l’accélération du processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord ». Au fait, quels étaient les deux étages précédents ? Le premier rime avec occidentalisation, synonyme de modernisation, faire comme l’ex-métropole. Ce fut l’attitude d’un Bourguiba ou d’un Ben Ali. Le deuxième étage étant celui de la marxisation : occident toujours, mais un occident dissident, le rêve nassérien du nationalisme pan-arabe laïc, rêve qui se fracassa sur la cuisante défaite de la guerre des six jours ; « l’islamisme de l’imam de Qom, nous dit Burgat, détrônait l’arabisme des émules de Nasser ». Si l’on ajoute à cela la mémoire des exactions du colonisateur – des canonnades de 1925 au Liban ou des massacres du Nord-Constantinois de 1945 – aggravée par l’identification aux palestiniens dans leur lutte antisioniste, ainsi que, dernièrement, par les expéditions néocoloniales des Bush père et fils, l’on comprend, dès lors, que l’Islam politique se veuille radicalement autre, radicalement non occidental.

Cette altérité est d’abord culturelle. Il s’agit de « parler musulman », « c’est par ce biais, écrit Burgat, que la société dominée prend conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé et qu’elle est en train de “s’indigénéiser” ». Une démarche similaire – quoique laïque – s’observe pareillement chez le PIR, le Parti des Indigènes de la République. A l’extrême, certains vrais-faux Chrétiens d’Orient changent de nom, « j’ai toujours préféré dire, avoue l’un d’eux, que je m’appelais Georges. Aujourd’hui je vais oser dire mon vrai nom. Je vais oser dire que je m’appelle Mohamed ». Bref, une sorte de « muslim pride ».

Les conséquences ? Une espèce d’« allophobie », une hantise de l’Autre, chez les non musulmans : « l’Autre, on l’a dit, avant d’être musulman, a d’abord été arabe. Avant que l’alchimie de l’affirmation islamiste nous fasse quitter l’ère des “fellagas” pour entrer dans celle des “intégristes”, l’altérité ethnique et linguistique avait largement suffi à nourrir, à son égard, de puissants réflexes de rejet ». L’islamophobie n’a jamais été que le paravent d’un racisme anti-arabe. « A gauche, comme à droite, continue Burgat, la surenchère électoraliste s’est organisée pour capitaliser les dividendes d’une mobilisation contre l’extrémisme des “djihadistes” français. Mais tous ceux qui font leur miel électoral de la peur que suscite ce nouveau fléau contribuent, consciemment ou non, à le fabriquer ».

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