Littérature

Tupelo by Alec Clayton

Ecrit par Ricker Winsor le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Tupelo by Alec Clayton

Tupelo is Alec Clayton’s eighth book. I have read most of them if not all. I have watched his writing carefully. We both are painters and writers. In fact, I met Alec when he reviewed my first painting show back in 1994 in Tacoma, Washington, « The City of Destiny » as it is known. He was the arts writer for a local-events paper, a good one.

That was before he wrote his first book, before he reclaimed his memories of boyhood and coming of age in the deep culture of post-war Mississippi. The other books are full of interesting characters and situations particular to the south in many ways but not to the extent that Tupelo is.

In Tupelo Alec allowed himself to be that boy and young man again, and to be that entirely and unapologetically, to own it. And own it he does. He delivers the expressions, the nuances of deep southern culture, with a voice in perfect pitch, never missing a beat. They are as integrated into the story as white on rice.

Inevitably, one of the great themes of the book is the racial divide, how black and white interact with such complexity, mixing love, affection, fear, and hate. Alec explores this more like a poet than a sociologist, leaving us satisfied in a peculiar way because truth is satisfying although not necessarily comfortable. More telling than all the words I have ever read about racism is Alec’s story that tells of living its ironic beauty, its cruelties, its ignorance, and its heart breaks. He brings the reader inside the feelings and tensions of the people involved in a deeply personal way.

There are many beautiful things about this book. He made a master stroke right from the beginning, in the conception of it all, by having the twin brother Kevin tell the story from the grave. What that allowed is for the story to be told from the first person and from the omniscient observer at the same time with no shocks to the reader, seamless and smooth. One minute Kevin can be sitting out on the curb looking up at a window of the house where Wanda is dressing and the next moment he is in the room watching her, knowing her thoughts and describing her situation, listening to the conversation she is having with her mother. As the reader, you don’t even notice this unless, as an appreciator of literature, as a writer, you just note it and applaud its brilliance.

Because of the natural beauty of Alec Clayton’s prose, and the flow of the narrative, it is easy to miss the stunning craft this writer has mastered over eight fine books. The roll of the prose is like the big river itself moving smoothly forward carrying us along, reminding me of Mark Twain at his best, those special days when Huck and Jim shared a log raft on the Mississippi and were free and full of life in the southern sun.

There were so many places where the plot could have been manipulated in some predictable way, so many ways it could have been more dramatic here or there. With great discipline and restraint, the writer stayed true to what’s real, that things don’t always end with a bang, that situations hang with tension in the air, that life goes on pretty much the way it always has, not the great ecstasy or the great tragedy but some of both. And this sense of restraint allows the reader to trust and enter more fully into the story without fearing some cruel, surprising jolt coming from out of the blue.

Time passes in the story, a lifetime passes. Things change as they inevitably do and usually not for the best. Systems fall apart ; its called entropy. There is a good writer named Rohintan Mistry, whose first book, A Fine Balance, won many awards. It is a great work up to a certain point and then, perhaps having heard about entropy, Mr. Mistry goes about destroying every good thing about the characters, situations, and relationships he has so beautifully created. I still hate him for that. In discussing this destruction with others, I have heard them say, « But that is the way it is ». I don’t buy it. And Alec Clayton does not buy it either because most of his people are still standing, metaphorically, at the end of the story even if they are not there anymore. And the ending is unusual, surprising, moving, and as satisfying as stark naked honesty must always be.

Watching the evolution of Alec Clayton’s writing over the past twenty years has been like watching a long-distance runner who starts from behind but slowly, as the race goes on, starts picking off the runners ahead, gaining strength as time passes until he crosses the finish line ahead of the pack. Bravo !

 

Review by Ricker Winsor

Surabaya, Indonesia

February 23, 2017

Tupelo d’Alec Clayton

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Texte de Ricker Winsor - Traduction française, Jean-François Vincent

Tupelo d’Alec Clayton

Tupelo est le huitième livre d’Alec Clayton. J’ai lu la plupart d’entre eux, si ce n’est tous. J’ai observé avec attention sa manière d’écrire. Nous sommes tous les deux des peintres et des écrivains. En fait, j’ai rencontré Alec lorsqu’il fit un compte rendu de ma première exposition en 1994, à Tacoma, dans l’état de Washington, « La Cité du Destin » comme on l’appelle. Il était le chroniqueur artistique d’un journal local, un bon journal d’ailleurs.

C’était avant qu’il n’écrive son premier livre, avant qu’il ne rassemble ses souvenirs d’enfance et de son passage à l’âge adulte, dans le Mississipi profond d’après guerre. Ses autres livres sont remplis de personnages intéressants et de situations propres au sud, à bien des égards, mais pas autant que Tupelo.

Dans Tupelo, Alec se donne la permission d’être à nouveau ce garçon et ce jeune homme, de se les approprier complètement et sans plaidoyer pro domo. Il y parvient, il décline, d’une voix haut perchée, les expressions et les nuances de la culture du sud profond, sans jamais en perdre le tempo. Elles font corps avec l’histoire aussi inséparablement que la blancheur avec le riz.

Inévitablement, l’un des grands thèmes du livre est le clivage racial, la manière dont les blancs et les noirs interagissent avec tant de complexité, un mélange d’amour, d’affection, de peur et de haine. Alec explore tout cela en poète plus qu’en sociologue. A notre étrange satisfaction, car la vérité est certes satisfaisante, mais pas toujours confortable. L’histoire d’Alec en dit plus long sur le racisme que tout ce que j’ai pu lire sur le sujet : elle fait vivre ses beautés ironiques, ses cruautés, son ignorance et ses cœurs brisés. Il fait pénétrer le lecteur, d’une manière profondément personnelle, à l’intérieur des sentiments et des tensions des gens concernés.

Ce livre est plein de belles choses. La façon dont Kevin, le frère jumeau, raconte l’histoire depuis sa tombe est un coup de maître. Cela permet à cette histoire d’être dite à la première personne et, en même temps, à partir d’un observateur omniscient ; ce qui donne au récit du liant et de la fluidité, en évitant au lecteur tout choc. Ainsi, d’une minute à l’autre, Kevin peut être assis sur la bordure du trottoir, en train de regarder vers la fenêtre de la maison où Wanda s’habille et, immédiatement après, se retrouver dans la pièce, à l’observer, n’ignorant rien de ce qu’elle pense, décrivant la situation qu’elle vit et écoutant la conversation qu’elle a avec sa mère. En tant que lecteur, rien de tout ça ne se remarque ; mais en tant que connaisseur de la littérature, en tant qu’écrivain, cela saute aux yeux et l’on applaudit le brio.

En raison de la beauté naturelle de la prose d’Alec et de la ductilité de la narration, il est facile de passer à côté de la puissance stupéfiante et de la maîtrise dont cet auteur a fait preuve, tout au long de huit livres magnifiques. Cette prose se déploie comme la grande rivière elle-même, avançant sans heurts, à mesure qu’elle nous emporte. Elle me rappelle le meilleur de Mark Twain, ces journées particulières où Huck et Jim partagent un radeau fait de troncs d’arbres, sur le Mississipi, libres et pleins de vie, dans le soleil du sud.

Spinoza, De la liberté de penser dans un Etat libre - Arendt, La politique a-t-elle encore un sens ? - Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

Ecrit par Didier Bazy le 11 mars 2017. dans La une, Littérature

Carnets de L’Herne 2017, 6,50 € pièce, 80 pages environ

Spinoza, De la liberté de penser dans un Etat libre - Arendt, La politique a-t-elle encore un sens ?  - Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

3 petits livres pour 3 grands problèmes.

– La politique a-t-elle encore un sens ? (Arendt)

– Faut-il supprimer les partis politiques ? (Weil)

– Quelle est la place de la liberté de penser dans un Etat libre ? (Spinoza)

Non seulement la brièveté incite à aller droit aux réponses, mais « l’actualité » (électorale…) pourrait, prétexte, alimenter l’invite.

Pour H. Arendt, la politique est (inversion de la formule de Clausewitz) « finalement devenue une poursuite de la guerre dans laquelle les moyens de la ruse se sont provisoirement introduits à la place des moyens de la violence ».

A axiomatiser l’intuition d’Arendt, la suppression des partis politiques selon S. Weil devient platement théorématique. Même si la philosophe concrètement engagée l’explique en 3 motifs :

« … On peut en énumérer trois :

Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, et unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui.

Ces trois caractères sont des vérités de fait évidentes à quiconque s’est approché de la vie des partis.

Le troisième est un cas particulier d’un phénomène qui se produit partout où le collectif domine les êtres pensants. C’est le retournement de la relation entre fin et moyen… ».

De ces 3 caractéristiques, on pourra inférer que les partis politiques n’ont pas besoin, strictement, d’être liquidés du dehors. Contenant en eux-mêmes leur propre fin, ils s’effondrent sur eux-mêmes.

CQFD et CQLOPV (Ce Que L’On Peut Voir) en notre actualité brûlante ou en train de brûler.

Grande idée de S. Weil : l’esprit de parti, c’est la démission de l’esprit.

Et inversement.

Ainsi Spinoza.

Contre cette démission, le prince des philosophes avance la liberté de penser. Et Spinoza de citer Quinte-Curce : « il n’y a pas de moyens plus efficaces que la superstition pour gouverner la multitude… ».

Spinoza prolonge la surprise de La Boétie qui s’étonnait de « l’esprit » de soumission généralisée.

Ce que à quoi Spinoza aspire, on le sait, c’est à simplement un peu de démocratie qui permette aux esprits d’être libres. Simplement. C’est peu et c’est tout.

Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet

Ecrit par Valérie Debieux le 11 mars 2017. dans La une, Société, Littérature

éd. Philippe Rey, février 2017, avec la collaboration de Micheline Repond, 240 pages, 18 €

Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet

Un titre qui interpelle.

Une préface percutante, celle du Pape François.

Prise de conscience de la souffrance endurée. Demande en pardon à toutes les victimes de pédophilie et à leurs familles. Message de compassion envers toutes celles et ceux qui ont souffert et souffrent encore de ces actes odieux.

Cri de colère lorsque le Successeur de Saint Pierre rapporte les paroles du Christ : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer » (Matthieu, 18,6).

Exigence absolue, celle de « faire preuve d’une grande sévérité pour ces prêtres qui trahissent leur mission, ainsi que pour leur hiérarchie, évêques ou cardinaux, qui les protégerait, comme cela été le cas dans le passé ».

Enfin, gratitude et soutien sans faille du Pape François à l’auteur, Daniel Pittet, qui, fort de l’amour des siens et de sa foi en Dieu et en l’Eglise, armé de son courage et de sa volonté, ose parler pour que les autres victimes qui ne veulent ou ne peuvent pas parler se sentent moins seules, pour que celles qui hésitent ou hésitaient, franchissent le rubicond du silence et que son témoignage soit le prolongement de sa lutte contre la pédophilie quels qu’en soient les auteurs.

Une autobiographie narrée en dix chapitres dont les éléments de vie, par les souffrances qu’ils comportent, s’apparentent au chemin de croix du Christ, le jour de la montée du Golgotha : Le chaos de l’enfance ; De famille en famille ; La descente aux Enfers ; Sauvé par des moines ; Je fonde ma famille ; Prier Témoigner ; La dénonciation ; Séquelles et fragilités ; Un homme debout ; Mon Père, je vous pardonne.

Une autobiographie qui se présente, après dix-huit ans de thérapie, comme un témoignage simple et direct, avec des mots « parfois crus », « parce qu’un viol c’est abject, sale ». Et l’auteur de se confier : « Le viol d’un enfant est la chose la plus perverse qui soit parce que le violeur est rarement méchant aux yeux de l’enfant. Joël Allaz était bon vivant et sympathique. Il bouffait comme quatre, il racontait des histoires intéressantes, il était intelligent. Tout le monde l’appréciait et il se démenait corps et âme dans toutes ses activités. En fait, il avait deux vies, la vie de prêtre et la vie de violeur. […] En apparence, tout semblait cohérent. Dans sa vie de prêtre, il me protégeait. Dans sa vie de violeur, il me détruisait. Sa protection avait un prix. Et ce prix, c’était le sexe, la perversion du sexe. Je pense qu’il ne souffrait pas d’être pédophile. Je n’ai jamais eu le sentiment qu’il se sentait mal après m’avoir violé. Il souffrait du fait qu’il ne pouvait pas violer à sa guise. Tant qu’il a eu des victimes à sa disposition sans risque d’être dénoncé, il a mené une vie agréable ».

Une autobiographie peu commune, avec une hotte emplie de souffrances et de difficultés, de joies également, d’aides inattendues ou encore de rencontres imprévues, soit un grand nombre d’événements bien singuliers pour un seul homme. Et pour n’en retenir que deux :

L’un qui le conduira, après quarante-quatre années, à rencontrer son violeur et à lui pardonner : « […] Le pardon n’efface ni la blessure ni la souffrance infligées. Le pardon signifie que je vois en mon bourreau un homme responsable. Grâce au pardon, je ne me sens plus attaché à lui, je ne suis plus sous sa dépendance. Le pardon m’a permis de rompre les chaînes qui me liaient à lui et qui m’auraient empêché de vivre. […] Le titre du livre, Mon Père, je vous pardonne, est à prendre au premier degré. Je n’éprouve ni respect ni compassion pour mon bourreau. Je lui ai pardonné. Aujourd’hui, je suis libre ».

L’autre qui verra le Pape François préfacer son ouvrage et conclure en ces mots : « Je prie pour Daniel et pour ceux qui, comme lui, ont été blessés dans leur innocence. Que Dieu les relève et les guérisse, qu’Il nous donne à tous Son pardon et Sa miséricorde ».

Ce livre bouleversant, traduit en quinze langues, accompagné de nombreuses photographies, constitue un témoignage émouvant et une mise en garde de tout un chacun contre la stratégie d’approche des pédophiles et abuseurs d’enfants. Il s’inscrit dans le combat mené non seulement par l’Eglise, mais également par l’ONU et son Comité sur les droits de l’enfant, ainsi que par de nombreux Etats qui entendent protéger l’enfant contre toutes les formes d’abus sexuels, i.e. l’inceste, la pédophilie, la pornographie impliquant des enfants et l’exhibitionnisme. Enfin, cet ouvrage est suivi en postface d’un entretien avec son bourreau, le père Joël Allaz. Un récit poignant.

Reflets a lu : Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

Ecrit par Gilberte Benayoun le 11 mars 2017. dans La une, Littérature

(publié au Canada, en langue anglaise en 1965 ; en français chez Folio en 2006)

Reflets a lu : Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

Ce séduisant livre de 300 pages, roman autobiographique de Stephen Vizinczey, écrivain hongrois, né en 1933, naturalisé canadien, nous raconte les aventures amoureuses du jeune homme qu’il fût, de sa découverte de l’amour auprès de femmes souvent plus âgées que lui, et de son attirance, donc, pour les femmes « mûres » dès son adolescence. Sensualité et érotisme parcourent les pages de ce charmant roman fort plaisant à lire et à découvrir (et à méditer… ?).

 

Extraits :

« Aux jeunes gens qui n’ont pas de maîtresse :

Ce livre s’adresse aux jeunes gens, mais il est dédié aux femmes mûres – et c’est des rapports entre ceux-là et celles-ci que je me propose de traiter. Je ne suis pas expert en pratique amoureuse, mais j’ai été un bon élève des femmes que j’ai aimées, et je vais essayer d’évoquer ici les expériences heureuses et malheureuses qui ont, je crois, fait de moi un homme.

J’ai passé les vingt-trois premières années de ma vie en Hongrie, en Autriche et en Italie, et mes aventures de jeunesse ont été fort différentes de celles des jeunes du Nouveau Monde. Leurs rêves et les occasions qui s’offrent à eux relèvent de conventions amoureuses dissemblables. Je suis européen, eux sont américains ; et, ce qui accuse encore la différence : ils sont jeunes aujourd’hui, tandis que je l’ai été il y a longtemps. Tout a changé, même les mythes qui nous guident. La culture moderne – la culture américaine – glorifie la jeunesse. Sur le continent perdu de la vieille Europe, une aventure avec une maîtresse plus âgée était le fin du fin pour un jeune homme. Aujourd’hui, les jeunes gens ne jurent que par les filles de leur âge, persuadés qu’elles seules peuvent leur offrir quoi que ce soit qui vaille. Nous autres avions tendance à valoriser la continuité et la tradition, cherchant à nous enrichir de la sagesse et de la sensibilité du passé. […] ».

(…)

« Des adolescentes :

A ce moment-là, le film de Claude Autant-Lara Le Diable au corps faisait fureur à Budapest, et j’allai le voir une bonne douzaine de fois. Il s’agissait d’une histoire d’amour entre un jeune homme et une femme plus âgée, exquise et passionnée. En voyant de quelle manière enjôleuse Micheline Presle amenait Gérard Philippe à faire l’amour avec elle, je me dis que ce qui n’allait pas chez moi, c’est que j’avais affaire à des filles trop jeunes. Nos difficultés tenaient au poids de notre double ignorance. Notre professeur d’anglais nous présentait Roméo et Juliette comme la victoire des jeunes amours sur la mort. Quand je lus la pièce, je me dis qu’il s’agissait au contraire du triomphe de l’ignorance juvénile sur l’amour et la vie. Car vraiment, il fallait être deux gamins ignares pour se donner la mort juste au moment où ils se trouvaient enfin réunis, après tant de peines et d’intrigues ! […] ».

(…)

« De la vanité et d’un amour sans espoir :

… […] C’est par un après-midi d’hiver que je vis Llona me faire signe du milieu de la piscine, aux Bains Lukacs. J’avais pris l’habitude d’y aller nager entre les cours. […] »

(…)

« Après avoir nagé, je m’asseyais au bord de la piscine et je contemplais les femmes presque nues dans la moiteur de l’air qui s’échappait des bains de vapeur. Vétéran solitaire d’une aventure glorieuse mais perdue, j’observais ces corps défiler à côté de moi, ces peaux mouillées qui scintillaient comme des armures impénétrables. […] »

(…)

« Elle ôta son bonnet de bain, pencha le buste d’un côté puis de l’autre pour chasser l’eau de ses oreilles, et s’affala sur le banc de marbre pour reprendre son souffle. Puis elle se retourna et resta sur le dos, les yeux en l’air. Nous parlâmes des rigueurs changeantes de l’hiver et échangeâmes des potins d’université. Bibliothécaire en vacances, elle était la fiancée d’un de mes professeurs. […] »

 

… … …

Reflets a lu : La vie déjantée de Junes Davis, Déborah Malka-Cohen

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 mars 2017. dans La une, Littérature

Editions Robert Atlani (2016)

Reflets a lu : La vie déjantée de Junes Davis, Déborah Malka-Cohen

Quelle lecture agréable et amusante que ces 160 pages de La vie déjantée de Junes Davis !

Une histoire à la fois comique, attachante, voire émouvante, joliment dépeinte par une écriture vivante, une plume originale, rythmée ; rock en roll, dirais-je !

Grand plaisir de découvrir ce livre, et belle occasion pour Reflets du temps de faire connaissance avec son auteure, Déborah Malka-Cohen, qui signe là son premier roman, et nous offre un formidable moment de lecture, bien agréable, plein de drôlerie, et nous offre surtout le plaisir non négligeable de nous évader un moment loin de la grisaille ô combien morose des temps que nous vivons présentement… ici ou là…

Pour donner envie de lire ce livre, et pour une « mise en bouche appétissante », j’ai choisi ces extraits du tout début de cette belle histoire, aux rebondissements plaisants et rocambolesques !

 

Quatrième de couverture :

« Junes Davis, jeune fille de famille juive séfarade, vivant à Paris, a tout prévu pour avoir un destin tout tracé et une bonne petite vie bien rangée. Jusqu’au moment où Junes décide de tout déranger. Après une décision particulièrement difficile à prendre, Junes veut diriger sa vie comme elle l’entend, mais tout en écoutant quand même sa conscience, qui lui murmure à l’oreille des choses complètement déjantées. Elle fera face à de nouvelles rencontres amicales et amoureuses, en passant de temps en temps par son cocon familial, qui saura la soutenir et la diriger vers ses nouveaux choix. Junes Davis va découvrir que la vie réserve beaucoup de surprises, et que D. a beaucoup d’humour (et elle aussi !) ! ».

Extraits :

« Départ pour New York.

– Allô, Junes ?

– Oui chéri, ça va ? Alors, tu as eu ton entretien avec ton boss tout à l’heure ?

– J’en sors.

– Alors ?

– Alors ! J’ai une grande nouvelle à t’annoncer, mais il faut que tu me promettes de ne le dire à personne. Mais quand je dis personne, c’est personne, Junes ?

– Je te promets, je te le jure même ! Allez, dis-moi, Micka, ne me fais pas languir plus longtemps, je suis devant le téléphone à attendre ton appel depuis ce matin. En plus, je suis sûre que ce n’est pas aussi énorme que ce que MOI je t’ai annoncé il y a quelques semaines. Sur l’échelle des nouvelles, je te bats à plate couture, mon gars !

Reflets a (re)lu : Le bureau de poste de la rue Dupin, Marguerite Duras, François Mitterrand

Ecrit par Gilberte Benayoun le 18 février 2017. dans La une, Littérature

(Gallimard, 2006) également en CD

Reflets a (re)lu : Le bureau de poste de la rue Dupin, Marguerite Duras, François Mitterrand

Récréation littéraire, cette semaine, avec des extraits choisis d’un recueil d’entretiens entre François Mitterrand et Marguerite Duras, réunis dans ce très beau livre, Le bureau de poste de la rue Dupin, superbement préfacé par Mazarine Pingeot.

Intéressantes et riches conversations à deux voix, entre cette immense romancière (une de mes préférées…) et celui qui fut notre Président de la République de 1981 à 1995, que l’Histoire a fait se rencontrer en 1943, et dont les entretiens hautement passionnants contenus dans ce livre ont été réalisés entre 1985 et 1986.

 

Extraits :

« Le dernier pays avant la mer (le 23 janvier 1986, palais de l’Elysée)

Marguerite Duras – En ce moment, il y a 40% de Français qui ne se rendent pas compte qu’il n’y a qu’un tour ; par ailleurs, 30% des Français pensent que c’est le président de la République qu’on va élire. Et 25% de Français pensent que ce sont les maires de France qu’on va élire.

François Mitterrand – Il faut compléter leurs informations, dans ce cas. Lorsque j’étais un jeune député, on me rappelait un sondage qui avait eu lieu dans une petite ville de la Nièvre, où on avait demandé : « Sous quel régime sommes-nous ? République ou monarchie ? » Les résultats avaient été partagés. C’est très difficile de faire traverser des choses aussi simples que celles-là, très difficile. Et une information, auprès de 35 millions d’électeurs – et même un peu plus –, ça offre une résistance, comme l’air – on a appris que ça résistait, l’air. C’est compact.

M.D. – Après la guerre, dans une enquête sur l’instruction, on avait demandé à une vieille Suissesse si elle savait où se trouvait la Chine. Elle a dit que oui, que la Chine était là, derrière cette montagne-là, devant elle.

F.M. – Oui… Eh bien, moi, dans la rue, au cœur de la Chine, j’ai demandé : « Est-ce que vous avez jamais entendu parler de la France ? » Ils ne savaient pas ce que c’était. Ça donne des envies européennes, ça.

M.D. – En 1920, en Bretagne, on a trouvé des gens qui ne savaient pas que la guerre de 14-18 avait eu lieu.

F.M. – Alors on comprendra combien il est compliqué de faire passer un message politique.

M.D. – Je n’ai jamais lu de sondages sur la fréquentation des journaux télévisés. Pas mal de gens doivent les subir comme des publicités… »

(…)

« La Nouvelle Angoulême (le 16 avril 1986, palais de l’Elysée)

Marguerite Duras – On va parler de l’Amérique ?

François Mitterrand – Si vous voulez.

M.D. – C’est bien étrange, ce qui se passe en Amérique.

F.M. – Où ? En Alaska ?

M.D. – En Alaska aussi (rires). A New York, à New Orléans, à Chicago. Les Américains sont d’accord avec Reagan.

F.M. – Oui, il est très populaire.

M.D. – Et c’est en accord avec son peuple qu’il a bombardé Kadhafi.

F.M. – Il sent et il exprime, en effet, ce que son peuple sent ou voudrait exprimer.

M.D. – Qu’on ne respecte pas la parole donnée, les Américains ne le supportent pas. L’attitude de Kadhafi, qui est constamment un mensonge, les Américains ne la supportaient plus.

[…]

F.M. – Kadhafi s’est mis en tête qu’il devait unir la nation arabe. Pour lui, quiconque nuit à l’unité du monde arabe, aujourd’hui séparé par de multiples frontières politiques, étatiques, est un traître. Ce fanatisme politique, doublé d’un fanatisme religieux qui touche aux racines de l’être, ne s’exprime que par la violence. Mais c’est un fanatisme souvent malin, souvent retors pour lequel vérité et mensonge sont les deux faces d’une même arme. Ce faisant, il a défié son propre destin et celui de son peuple. La violence lui a répondu. Peut-il s’en étonner ?

M.D. – Le défi avait sans doute assez duré pour les Américains. Et puis Reagan n’est pas arabe, il ne peut être un traître.

F.M. – Il faut mettre un terme au terrorisme, le détruire. Mais d’instinct et de raison, je n’aime pas les représailles collectives qui frappent des gens qui n’y sont pour rien, victimes sans savoir pourquoi.

[…] »

 

… … …

Reflets a (re)lu : La Prisonnière de Marcel Proust

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 février 2017. dans La une, Littérature

Reflets a (re)lu : La Prisonnière de Marcel Proust

Récréation littéraire avec les mots et la musique de Proust, mon bien-aimé compagnon littéraire d’aujourd’hui, d’hier, demain, et toujours.

Se pourrait-il que la beauté profonde et apaisante de ses mots nous apaise quelque peu dans ces temps incertains ? Ces temps tristes et lourds comme des ciels gris…

 

La Prisonnière (extraits choisis) :

« Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur ; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou en partance pour l’azur. Et peut-être ces bruits avaient-ils été devancés eux-mêmes par quelque émanation plus rapide et plus pénétrante qui, glissée au travers de mon sommeil, y répandait une tristesse annonciatrice de la neige, ou y faisait entonner, à certain petit personnage intermittent, de si nombreux cantiques à la gloire du soleil que ceux-ci finissaient par amener pour moi, qui encore endormi commençais à sourire et dont les paupières closes se préparaient à être éblouies, un étourdissant réveil en musique. Ce fut du reste surtout de ma chambre que je perçus la vie extérieure pendant cette période. […] »

(…)

« Tout en écoutant les pas d’Albertine avec le plaisir confortable de penser qu’elle ne ressortirait plus ce soir, j’admirais que pour cette jeune fille dont j’avais cru autrefois ne pouvoir jamais faire la connaissance, rentrer chaque jour chez elle, ce fût précisément rentrer chez moi. Le plaisir fait de mystère et de sensualité que j’avais éprouvé, fugitif et fragmentaire, à Balbec le soir où elle était venue coucher à l’hôtel, s’était complété, stabilisé, remplissait ma demeure jadis vide d’une permanente provision de douceur domestique, presque familiale, rayonnant jusque dans les couloirs, et dans laquelle tous mes sens, tantôt effectivement, tantôt, dans les moments où j’étais seul, en imagination et par l’attente du retour, se nourrissaient paisiblement. […] »

(..)

« Je me déshabillais, je me couchais, et Albertine assise sur un coin du lit, nous reprenions notre partie ou notre conversation interrompue de baisers ; et dans le désir qui seul nous fait trouver de l’intérêt dans l’existence et le caractère d’une personne, nous restons si fidèles à notre nature, si en revanche nous abandonnons successivement les différents êtres aimés tour à tour par nous, qu’une fois, m’apercevant dans la glace au moment où j’embrassais Albertine en l’appelant « ma petite fille », l’expression triste et passionnée de mon propre visage, pareil à ce qu’il eût été autrefois auprès de Gilberte dont je ne me souvenais plus, à ce qu’il serait peut-être un jour auprès d’une autre si jamais je devais oublier Albertine, me fit penser qu’au-dessus des considérations de personne (l’instinct voulant que nous considérions l’actuelle comme seule véritable) je remplissais les devoirs d’une dévotion ardente et douloureuse dédiée comme une offrande à la jeunesse et à la beauté de la femme. […] »

 

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Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus, Marie Volta

Ecrit par Sophia Padovani le 14 janvier 2017. dans La une, Littérature

La Petite Marguerite édition, mai 2016, 100 pages, 7 €

Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus, Marie Volta

Joli moment que ce livre atypique, un peu déroutant au départ, un rien hypnotique, en tous cas courageux.

Dans sa préface en forme de lettre à Françoise Héritier, Marie Volta dévoile les conditions d’écriture de son livre, inspiré par Le Sel de la vie, de sa destinataire. On y comprend sans conteste l’esprit du genre : égrener les petits moments de la vie pour en faire célébration, mais aussi pour s’assurer, à la trace laissée en nos mémoires, que l’on a bel et bien vécu.

En dix-huit chapitres constitués d’une seule phrase juste entrecoupée de virgules et de quelques parenthèses, Marie Volta nous donne en partage un concentré des cadeaux que la vie lui a offerts. Ils nous font sourire, vibrer, nous intriguent ou nous laissent indifférents, mais s’ouvrent avec une confiance et une fraîcheur d’innocence frisant la naïveté : on peut parler de courage car, non contente de s’atteler à un genre quasiment inexploré (et sans doute créé par Françoise Héritier), ce qui est toujours risqué vis-à-vis des lecteurs comme des critiques, elle double la mise en lui insufflant une totale générosité.

Comme un défi aux esprits chagrins, avec ces « pépites de l’existence », pour reprendre son expression, elle court en effet le risque de nous voir hausser les épaules, voire fermer le livre, agacés : chanter à plusieurs à la fin d’un repas ou bien fermer les yeux en se lavant les cheveux ou encore parler espagnol, on ne voit pas là de quoi écrire un livre, encore moins le lire ! Sauf si l’on a saisi que ces frêles heures sont précieuses d’être la vie. Sauf si l’on comprend à quel point pouvoir les vivre est une chance. Son livre, qui pourrait ne paraître qu’un recueil d’anecdotes, est un véritable manifeste anti-« blasitude ». Sous son apparence modeste, face aux crises qui secouent le monde, il nous offre de rester éveillé aux beautés de la vie, de ne pas oublier de savourer nos chances.

Que l’auteur attise notre curiosité : assister à l’entracte mais pas au spectacle, nous paraisse dérisoire dans ses combats : sauver une salamandre des roues des voitures, nous fasse rêver : partager une bouteille de vin roumain dans un train de nuit entre Brest-Litovsk et Cologne, nous touche : chanter à tue-tête la chanson qu’on avait composée pour (un ami décédé) et dont il n’entendra jamais la version finale,ou nous fasse sourire : recevoir au milieu du bush australien un texto de son fils de seize ans et demi qui donne une petite soirée à dix-sept mille kilomètres de là : « Il est où le calva ? », il est un plaisir que l’on aurait tort de bouder, celui de savourer son talent pour concentrer certaines situations subtiles ou complexes et leurs émotions : contempler le coucher de soleil une fois dans sa vie sur la mer de Timor et louper avec un amusement fataliste les dernières secondes (occultées par un bateau qui glisse au même instant sur l’horizon).

Enfin ce qui fait le charme, au sens étymologique du terme, de ce livre, c’est bien ce courant de propositions en collier qui nous retient, nous ensorcelle, nous emporte. Une fois que l’on a compris que l’on n’a affaire ni à un roman, ni à un recueil de poèmes, ni à une autobiographie, ni à un récit, ni à un documentaire, enfin, à rien de connu, et que l’on a accepté de s’ouvrir à l’aventure, plus rien ne peut en arrêter la lecture ! On en sort revitalisé, le sourire aux lèvres, avec l’envie de vivre encore et de poursuivre ce chant à la vie qui se termine sans se terminer sur quatre propositions d’ouverture : découvrir un joli chemin fleuri au fond d’une apparente impasse, retrouver son rythme, accepter l’incomplétude, rester ouvert aux hypothèses (et pas de point final).

Beau programme pour entrer dans la nouvelle année !

Reflets du temps a lu :

Ecrit par Gilberte Benayoun le 07 janvier 2017. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu :

Brigitte Stora est sociologue, journaliste indépendante, chanteuse – eh oui ! – et auteure de « Que sont mes amis devenus… Les Juifs, Charlie, puis tous les nôtres » (Editions Le Bord de l’eau, janvier 2016)

Bouleversée par ce livre, et par ces infinies émotions qu’il m’a procurées, par ce poignant témoignage brillamment composé par l’auteure, Brigitte Stora, et afin que ce témoignage réconforte et apaise, comme il m’a réconfortée, apaisée et sensibilisée… et avec l’aimable, que dis-je, la très sympathique autorisation de l’auteure, j’ai choisi pour Reflets du temps ces quelques extraits, importants à mes yeux, tout comme sont saisissantes et émouvantes les quelques 250 pages de ce remarquable et indispensable « Que sont mes amis devenus… » :

 

Extraits :

« La douleur des assassinats de janvier est encore vive, elle m’a inspiré la colère et l’envie de dire. Pourtant, j’ai souvent pensé que ce n’était sûrement pas fini, qu’à peine mon livre terminé, de nouvelles violences pourraient encore se produire et « relativiser » encore le dernier malheur ».

Ce qui s’est passé le 13 novembre dernier nous laisse sans voix. Les chiffres d’abord effraient. C’est donc plus grave encore qu’en janvier puis le nombre de morts augmente en même temps aussi hélas, qu’une distance de protection qui fait voile entre l’horreur et nous. […] ».

(…)

« Ce sombre vendredi 13 novembre était un des derniers soirs d’automne où il fait encore doux, où l’on se dit qu’on doit en profiter… »

(…)

« Cette jeunesse fauchée, irrémédiablement libre et métissée me fait penser aux ponts que l’on dynamite, aux passerelles que l’on détruit. Avant les passerelles, on tue les témoins et les sentinelles. Les Juifs furent malgré eux, encore une fois, les témoins de la catastrophe à venir. Quant à Charlie, ils ont été fauchés comme des sentinelles vigilantes, comme des avant-gardes éclairées qui ne se prétendirent jamais comme telles mais qu’ils furent bel et bien.

Les amants du chaos, les “je ne suis pas Charlie” et autres collabos de la terreur pourront-ils encore une fois expliquer, justifier, blanchir puis retourner comme ils le font depuis des années, les bourreaux en victimes, les victimes en bourreaux ? ».

(…)

« Catherine avait cette manière étrangère de baisser la voix quand elle prononçait le mot “juif”, une sorte de pudeur comme encombrée d’un mot trop gros. Un signe que, désormais, je reconnais entre tous. Il y a ceux qui peuvent prononcer le mot, d’autres pour qui ce vocable demeure l’innommable… C’est bizarrement au début des années 2000, dans sa quarantaine, que Catherine s’engagea comme jamais auparavant. Contente peut-être de prendre une revanche sur notre jeunesse passée où, par rapport à moi, elle était toujours en retard d’un enthousiasme. Elle trouva suspecte mon indignation devant Durban, se mit à adhérer à un Comité Palestine de son quartier. Forte de son solide bon sens et de son abonnement au Monde diplomatique, elle m’expliqua, l’air grave après le 11 septembre 2001, que “tout cela était lié à la politique des Etats-Unis et d’Israël”. Son frère votait extrême droite, elle en avait honte, mais je réalisais à quel point ils avaient tant en commun : le mépris de la démocratie, la haine de l’Amérique, d’Israël bien sûr, des élites, des politiques, des pistonnés, bref des suceurs de sang du petit peuple authentique dont elle était l’une des honnêtes représentantes. Elle était professeur d’histoire, pourtant, elle aurait dû reconnaître cette soupe populiste dans laquelle les juifs sont toujours le liant. Elle avait prénommé sa fille Rachel (au temps furtif où les Juifs étaient encore à la mode), elle me fit part de son inquiétude : est-ce que ce prénom n’allait pas “se retourner contre elle maintenant ?” Elle n’a pas su, sur le moment, que cette phrase sonnerait le glas de notre amitié. Il y eut d’autres Catherine, d’autres histoires si proches qu’avec mes amis juifs, désormais plus nombreux, nous nous racontons régulièrement. Parfois il me semble qu’un voile s’est glissé entre mes rêves et moi, le même qui semble me séparer de beaucoup de mes amis d’hier. Ce n’est peut-être que le temps qui passe… Il y a toujours de justes causes, il m’arrive encore de manifester le 1er mai, le 8 mars, pour les sans-papiers, les sans-droits, mais je demeure sur le côté, la foule ne m’entraîne plus. Je repense aux vers d’Aragon :

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