1144 livres, Jean Berthier

Ecrit par Didier Bazy le 07 avril 2018. dans La une, Littérature

Robert Laffont, coll. Les passe-murailles, janvier 2018, 167 pages, 12 €

1144 livres, Jean Berthier

Jean Berthier est sans conteste un grand lecteur. Le narrateur de son récit (classé « roman » par l’éditeur) est bibliothécaire. Emploi commode pour raconter en un mode impersonnel les éclairs de pensée de X, né sous X, qui reçoit un beau jour un courrier de notaire. X hérite de sa mère biologique 1144 livres. Ira-t-il chercher ce legs ? Voilà tout à la fois l’intrigue, le sujet, la question, l’hésitation, l’éveil.

Ici la mère inconnue, autre X, se livre à son fils inconnu dans des cartons de 1144 livres. Le chiffre a-t-il un sens cabalistique ? Quand le sens est caché, les sens scrutent tous les possibles.

Inévitable : « Qui était-elle ? J’aurais voulu à cet instant qu’il répondît à mes questions muettes… ».

Inéluctable : « Je remarquais avec quelle facilité les titres de ces ouvrages s’étaient gravés en moi, bien au-delà de mes capacités de mémoire habituelle… ».

Factuel : « Vous voulez récupérer les livres, me dit-il sur un ton qui laissait mal deviner si une part d’exclamation mécontente se mêlait ou non à l’interrogation ».

Si ce genre d’histoire n’arrive pas qu’aux seuls bibliothécaires c’est peut-être parce que 1144 livresde Jean Berthier apprend à ses lecteurs ce que peut être un lecteur. Quelques livres sont évoqués mais comme caressés. Ni effleurés, ni annotés. C’est là un tour de force : parler d’une douzaine de livres en leur livrant leur vie propre. Aucun ne sort du lot et chacun offre sa dot.

La Joie de Bernanos mise à part – et encore – Berthier n’attire pas le chaland à grand seau avec des grands classiques ni avec des auteurs de soi-disant avant-garde ou des ouvrages bien connotés au marteau codé voire maudits comme on dit. Rien de tout ça. Mais un choix sans voie, aléatoire et nécessaire, comme toute vie que doit d’exprimer et de véhiculer tout rapport au livre.

Les livres ne sont que des rapports, mais ils sont des rapports purs. Tous oscillent entre trous noirs et galaxies, vide et plein, chaos et surgissement vital, pour le meilleur et le pire.

« Divin génie de l’enfance qui se rit de la page et du signe ! Il fuit une bibliothèque. Laissons-lui le temps de passer de l’insouciance à l’étonnement d’être né… »

ou encore :

« La trace littéraire, sous la forme d’un livre que plus personne ne lit ou qui n’éveille aucun souvenir même chez les lecteurs les mieux informés, donne la juste mesure de l’engloutissement dans le temps. On ne peut espérer de meilleur rappel ».

Comme au théâtre ou au cinéma, l’art consiste a minima à ennuyer le moins possible. Sans réception, toute œuvre est un vase vide.

Décidément, si on veut savoir ce qu’est un livre, il faut lire ce livre. Au moins pour continuer à douter. Douter avec des pauses. Un rapport de moins.

 

 

 

Jean Berthier, après des études de philosophie, et de cinema. Il écrit pour des revues littéraires et réalise des films de fiction et documentaire. 1144 livresest son premier roman.

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