A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

Ecrit par Luc Sénécal le 23 mai 2015. dans La une, Littérature

A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

Je viens récemment de lire la vie de Saint Exupéry par Emmanuel Chadeau. J’essaie de comprendre ce qui dans l’homme a pu l’amener en tant qu’auteur à écrire son « petit prince ». Le contexte familial, social, professionnel, ses relations amicales, intimes, l’époque, tout ce qui a pu contribuer à être un obstacle ou au contraire à provoquer cette œuvre majeure m’intéresse profondément.

Quand je reprends sa phrase L’avenir, il ne suffit pas de le prévoir mais de le rendre possible, je trahis sa pensée et je dénature son message car je l’adapte à notre époque. Alors je voudrais savoir pourquoi il a écrit cette phrase, par rapport à quoi. Et ainsi en le comprenant mieux, je saurai mieux apprécier ce que son Petit Prince signifiait pour lui et ce qu’il peut signifier pour nous dorénavant. Ce que nous livre Emmanuel Chadeau est instructif. Il ne cherche pas à mettre cet auteur sur un piédestal comme bien d’autres avant lui l’ont fait. Il recherche au travers de ses origines, de son époque, de ses contradictions, de sa personnalité, de ses relations, bien plus d’humanité, de faiblesse mais aussi de force, tout en le remettant dans le courant de l’Histoire. Celle de l’évolution galopante de l’aviation. C’est sidérant de constater la différence entre les premiers engins qu’il a pilotés en prenant de tels risques, comme ses camarades et amis, et ce P38 Lightning à bord duquel il a disparu. Celle de l’évolution de son époque avec les guerres terribles qui allaient s’abattre sur l’humanité. Et ainsi de s’instruire avec les idées, les coutumes mais aussi les incertitudes, les troubles, les influences auxquelles ses contemporains étaient soumis. Celle de ses propres opinions dans le domaine de la politique. Notamment l’influence des Etats-Unis où il a longuement séjourné et également celle de la guerre d’Espagne dont il a été témoin en tant que journaliste.

Prenons en exemple son opposition de principe au général De Gaulle en qui il voyait un danger, le comparant avec ce qu’il avait connu de Franco, lors de la guerre d’Espagne. Connaissant mal le personnage, on ne peut que comprendre ses craintes… Tout en déplorant qu’il fut si proche des américains qu’il n’y ait pas vu non plus les dangers de leur influence après-guerre…

Celle de « l’intelligentsia » qui se retrouvait à Saint Germain des prés, domaine intellectuel et artistique qu’il fréquentait assidûment en faisant valoir certains de ses talents oraux ou de prestidigitateur. Celle de ses amies ou conquêtes féminines, notamment de sa cousine qui a eu beaucoup d’importance pour l’entraîner à écrire et publier ses ouvrages. Alors nous avons là un bel exemple des contradictions qui sont les nôtres quand on vit l’histoire au moment où les événements se déroulent ou que beaucoup plus tard, avec le recul, il est difficile de parvenir à comprendre en fait, comment on pouvait s’y trouver mêler sur le moment. Aussi pour apprécier le point de vue d’Antoine de Saint-Exupéry, convient-il d’essayer de se mettre à sa place, avec ce que l’on connaît de sa personnalité en le projetant dans cette époque particulière qui était la sienne. Ce qui est saisissant à mon sens, c’est que nous jugeons l’histoire de notre propre point de vue, après coup, en ayant connaissance avec le recul des causes et des conséquences. C’est un peu trop facile. Si aujourd’hui nous savions d’avance ce que deviendront les événements particulièrement violents qui nous touchent de près ou de loin et peuvent entraîner à terme un déséquilibre profond entre les populations sur ce globe, non seulement en termes économiques, financiers, sociaux mais également humains, nous pourrions être un peu plus « intelligents ». Mais nous ne faisons que subir ces événements, parfois en réagissant à tort ou à raison, parfois en s’y opposant par la persuasion ou par la force, parfois en essayant de les ignorer ou les minorer, parfois malheureusement sans en comprendre les conséquences.

A cette époque-là, bien des gens sous le joug de l’autorité allemande, pris dans le tourbillon de la guerre, cherchant à se protéger ou protéger leurs familles ou leurs biens, que pouvaient-ils faire ? Beaucoup ignoraient tout du général De Gaulle. D’autres informés s’en méfiaient faute de le connaître, d’apprécier ce qu’étaient ses discours, ses intentions, son ambition. D’autant que chez les alliés, beaucoup le discréditaient. Il n’était donc pas simple de se faire une opinion réaliste. Et l’influence du milieu dans lequel on gravitait n’était pas étrangère aux a priori, aux amalgames, aux contre-sens qu’on pouvait avoir.

Ce livre a outre l’avantage de parler de Saint-Ex, de nous ramener à une certaine approche qui est très différente de celle que nous en avons aujourd’hui… Puisque maintenant on « sait » (ou on croit savoir ce qu’il en a été). Alors toute son œuvre doit en avoir été influencée fatalement et c’est pour cela que je me suis mis à relire Terre des Hommes que j’avais déjà lu dans mon adolescence. Mais qu’est-ce que l’adolescence peut comprendre de tout cela, sauf à ressentir ce qu’était cette aventure extraordinaire que de voler dans un coucou fait de toile et de balsa, avec une mécanique improbable, toujours susceptible de tomber en panne.

Maintenant, l’âge aidant, on complète ses lectures d’ados. On en vient à mieux approcher toute la pensée de l’auteur, à adhérer à ses vues ou s’en désoler quand il paraît se fourvoyer. Prenons en exemple cet africain esclave des maures sur ce terrain d’aviation précaire quelque part sur un territoire désertique. La conception que nous avons maintenant de ce qu’a été l’esclavage et qui est donc récente, n’avait pas lieu d’être à son époque. Donc il avait enraciné en lui des conventions contre lesquelles nous nous insurgeons maintenant mais qui faisaient partie des usages dont on ne se formalisait pas alors. Il n’empêche que touché par cet homme abattu dans sa dignité alors qu’il était un « chef » dans son pays, dans sa partie à savoir gardien de chèvres, il lui a permis de la retrouver en le rachetant à ses tortionnaires. Mais cela l’a conduit à recevoir une grande leçon quant à la valeur à donner au titre d’homme libre et entier. Cet esclave désormais libéré d’une soumission qu’il avait intégrée, revenu, anonyme, sur des terres que l’on considère comme civilisées (donc indifférentes à la misère humaine dans la foule) a eu un geste insensé.

Il a dépensé toute la petite fortune qu’on lui avait laissée pour donner à des enfants de quoi se chausser… et s’est enlevé ainsi toutes les chances de pourvoir à son propre avenir. Qu’en est-il donc de la dignité et de l’honneur, surtout aujourd’hui où cela fait pour le moins… sourire !

Pour en terminer d’après ce que j’ai lu à propos de sa disparition, on n’est pas sûr qu’il ait été abattu. Il faudra que j’aille voir au musée de l’air où sont exposées les pièces que l’on a remontées à la surface pour savoir s’il y avait des impacts sur la carlingue ou non. Le souci, c’est que selon les sources alliées, il n’y avait aucun appareil allemand dans la zone malgré plusieurs affirmations de la part d’anciens pilotes allemands qui tour à tour ont prétendu avoir abattu son P38 Lightning. Il faut dire aussi qu’il avait précédemment fait une mission en débordant largement le cadre de celle-ci, survolant des territoires militaires ennemis sans être inquiété pour la bonne et simple raison qu’un avion seul n’était pas considéré comme une menace. On le comprendra d’autant que les américains faisaient voler des escadrilles denses et multiples se protégeant mutuellement et non pas un aéronef solitaire trop facile à abattre. Pour comprendre son audace, on notera qu’elle viendra de ce que Saint Ex a connu comme aéronefs de la première guerre mondiale. Les stratégies et les procédures pour ne pas dire le matériel étaient radicalement différents. Ce qui induit de sa part une approche assez originale pour l’époque, concernant le vol de reconnaissance dans la seconde guerre mondiale. Saint Ex a eu, sauf erreur, cinq accidents sérieux dont deux graves (il a failli perdre une main lors du dernier en Amérique du Sud et être interdit de vol). Il en avait surtout des séquelles, dont parfois des pertes de connaissance ou des vertiges… Le pilote d’exception qu’il a été voulait traverser le continent américain du nord au sud. Il a soigneusement préparé son projet qu’il a réalisé en partie. Parvenant dans une région très éloignée et étrangère aux choses aéronautiques, lui et son équipier ont été victimes d’une erreur fondamentale. Un malentendu aussi stupide qu’inattendu. On lui a rempli les réservoirs de carburant sur la base de « gallons » et non de « litres ». Conclusion : l’avion, trop lourd, s’est écrasé au redécollage.

Le pilote Saint Exupéry a été sérieusement blessé. Mal soigné puisqu’il était dans une région sauvage et miséreuse, on a mis du temps à le transporter dans un espace capable de réduire correctement ses fractures. Il a failli perdre l’usage de son poignet et donc de sa main et par conséquent être interdit de vol définitivement. Il s’en est sorti quand même, mais cela lui a laissé dans le mental une plaie qui ne s’est jamais vraiment refermée. Il faut savoir aussi qu’il y avait certes un courage individuel à affronter les aventures aéronautiques sur des coucous en balsa et en papier sulfurisé dont les gouvernes tenaient par des câbles hasardeux, sans instruments de contrôles comme aujourd’hui et surtout sans moyen de communication avec le sol. Il fallait être un peu « frappading », disons-le franchement ! Mais ils étaient nombreux et l’émulation entre eux entrait pour une bonne part dans ce courage individuel. De plus, l’aventure valait d’être vécue en pionnier, à la découverte de paysages fabuleux, fantastiques, de populations si différentes, de coutumes et d’art de vivre si inattendus voire parfois difficilement compréhensibles. Revenu à terre, en société, cet homme assez épais au visage rond et au nez pointu, était un conteur né et aussi il savait charmer son monde par des tours de magie dont il avait acquis la dextérité dans sa jeunesse. Mais il avait des périodes de dépression, un peu à l’instar de ces combattants en zone de guerre qui se retrouvent dans le calme et la sérénité de la vie quotidienne d’un citoyen quelconque.

Le monde, la société française à l’époque étaient très entreprenants, très enthousiastes, très ouverts et il faut le dire, aimait la folie de ces pilotes de l’impossible. Il y a là comme une ambiguïté entre l’exploit individuel de l’homme face à la nature et à ses dangers quand on veut l’affronter et l’exploitation de ce qui a été vécu, pour éblouir un monde qui gobe tous ces récits, la bouche ouverte, les yeux écarquillés de ravissement et d’envie. Mais cela devait probablement lui laisser un goût détestable, comme on peut le supposer. C’est dire que tout cela n’est pas si simple. Toujours est-il que pour Saint-Exupéry, non plus en tant que pilote mais en tant qu’auteur, à la suite de cet accident qui aurait pu lui interdire définitivement de voler et compte tenu également des conséquences qui en ont résulté dans sa vie privée, il lui était nécessaire, impératif, d’écrire Terre des hommes. Pour cela il a été aidé et sollicité tant aux Etats-Unis qu’en France. Mais même sans cela, il devait écrire non pas ce « roman » (il a été récompensé comme tel) mais bel et bien ce témoignage, sorte de documentaire d’une humanité liée à cette époque-là… Qui n’est pas la nôtre au risque de me répéter.

Ayant maintenant terminé la lecture de cet ouvrage Terre des hommes, je puis dire que cela dépasse largement la portée proprement documentaire que semble suggérer, sauf erreur de ma part, E. Chadeau. Cette œuvre paraît tirer des expériences et du vécu de son auteur, toute une pensée philosophique et exprimer une conception très expansive sur l’humanité, sur la vie, sur la façon dont l’être humain crée ses cultures, ses concepts, ses pensées et non seulement subit ses propres contraintes, les accepte ou les combat, s’enferme dans sa bulle ou en brise les frontières, s’enveloppe de religion, s’y conforme ou au contraire refuse de le faire, s’ouvre aux autres ou s’en défie, conçoit la mort soit comme une façon d’amplifier le sens de sa propre existence ou bien en essayant d’oblitérer complètement sa fin de vie en se contentant de la subir.

C’est une œuvre pleine de sens mais pas forcément de « bon » sens, car s’y retrouvent parfois des erreurs de jugement, dans la mesure où comme tout ou chacun, Antoine de Saint Exupéry est issu par ses origines de sa propre éducation, de son propre environnement social, des usages et des coutumes qui y sont liés, des relations qu’il avait dans sa classe sociale ou dans ses relations avec d’autres selon les critères de l’époque. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que par son métier de pilote, par toutes les aventures qu’il a vécues, par les risques qu’il a pris avec ses amis ou ses compagnons, il a su avoir un autre regard et nous le faire partager.

Le relire a été très enrichissant pour moi, car cela vient conforter certaines idées que j’ai sur l’existence ou me faire réfléchir à nouveau sur le concept de notre humanité avec ses forces et ses faiblesses, ses qualités ou ses manques, ce qu’elle subit ou ce qu’elle entend, cherche ou croit maîtriser, vaines prétentions ou réelles ambitions concrétisées à force de génie mais aussi de sacrifices, de travail et de pugnacité, avec ses causes mais aussi ses conséquences…

C’est un bonheur de lire Saint Ex. C’est plus qu’un bonheur d’ailleurs. C’est un honneur.

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Luc Sénécal

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