Alain Suied ou de l'Irreprésentable

Ecrit par Didier Ayres le 23 février 2018. dans La une, Littérature

Par Didier Ayres à propos de La Langue oubliée, Alain Suied, Arfuyen, février 2018, 120 pages, 13 €

Alain Suied ou de l'Irreprésentable

La parution posthume d’un recueil de poèmes d’Alain Suied est vraiment touchante dans le sens où cette voix unique et originale monte depuis le monde ténébreux de la mort. Et cependant, c’est la littérature qui gagne ici par la poursuite d’un travail engagé depuis l’empreinte-pour-demain, et avec la littérature, gagne la vie. Oui, une poésie qui fait définitivement appel à un être-pour-demain, mieux acquis et constitué d’une énigme et saisi par le mystère.

Cela dit, il faut rentrer plus avant dans le livre édité avec soin par Anne et Gérard Pfister qui suivent depuis plusieurs décennies le travail et servent le parcours original et capiteux de ce poète dont la voix intérieure ne fait nul doute. Et pour préciser notre idée, il faut dire quelques mots sur le titre de cette brève étude. De « l’irreprésentable » semble bien adapté à la logique à l’œuvre dans ces textes qui portent tout le sceau de la profondeur et qui permettent de se saisir d’une sorte de présent-pour-demain. Nonobstant, ces textes font gagner tout d’abord le langage, et avec lui, la poésie.

Du reste, La Langue oubliéequi prend pour sous-titre Suites hébraïques dit bien le but de l’ouvrage : faire triompher le langage dans le présent et nous aider à rendre imaginable ce qui est irreprésentable par essence, c’est-à-dire, la mort. Car c’est bel et bien cette qualité indicible à quoi l’on est confronté et qui fait le défi littéraire du livre. Et avec lui nous sommes adossés vivement à ce que la poésie représente malgré tout et fait triompher, notamment la vie et le présent. Cet oubli n’est pas un signe pour le poète, qui cherche le mystère, l’empreinte-pour-demain, et se confronte au temps et à la douleur de ce qui ne peut s’enfouir sous l’oubli, sorte de travail mémoriel du présent.

Que l’on pense à Martin Buber et à sa théorie duCela, développée dans le fameux livre Je et Tu, ainsi qu’aux lectures classiques de la Genèse et cette allégorie de l’échelle de Jacob, c’est toujours vers la part symbolique, la part manquante que regarde le poème. Poème conçu par un regardeur de la vie intérieure, avec des représentations sans images, peut-être avec l’espoir que le lecteur trouvera, lui, la compréhension immédiate des secrets de la mort, par exemple grâce à une poésie crépusculaire, en attente, en suspens, en surplomb des évidences de la vie elle-même que le texte met en question.

Que reste-t-il si l’on dépouille les lieux communs de la spiritualité, que l’on chemine un instant avec cette poésie du silence, de choses non-nommées, non-représentées, où l’activité de la disparition revient comme une hantise, mais d’une façon très différente de celle de Samuel Beckett, qui avec son Innommabledénonce la condition humaine, alors que Alain Suied la déplore ? L’inquiétude certes reste la même, mais les conclusions philosophiques sont différentes. Car livrer le secret de la langue, fût-elle oubliée, revient à percer un mystère et à ouvrir la voie à une spiritualité renouvelée et forte.

 

Nous sommes, nous avons été :

nous ne sommes pas.

Nous disparaissons, nous serons

le souffle d’un souvenir.

Nous commençons, nous avons fini :

nous ne commençons pas.

Nous revenons, nous serons à nouveau

étrangers à la parole.

 

Ce qui est vraiment frappant et très singulier, c’est la pensée en orbe du poète, confronté à un monde un peu atone, sans figuration, et qui n’espère que dans la perspective d’une profondeur justement sue du poète, presque impartageable. Bien sûr, il y a des liens avec la pensée hébraïque, ce qui rend par exemple la couverture du livre extrêmement pertinente – qui reproduit une page d’un manuscrit ashkénaze, en l’occurrence le premier mot d’une prière de l’office de Yom Kippour. C’est dans la langue qu’il y a lumière, sans aide de la métaphore, sans illustration, afin de livrer au lecteur la seule nudité connaissable de notre état de vivant-pour-demain. Nous sommes témoins d’une poésie juste dévouée à l’essentiel, sans aucun vêtement superflu et en quête d’une vision du monde anti-iconique, pour nous faire partager malgré tout ce qu’on appelle une vision du monde.

 

Chaque regard parcourt le monde.

Chaque parole traverse l’origine.

 

À chaque instant

l’objet t’appelle de silence

pour que tu le nommes.

À chaque instant

l’objet se montre et disparaît

pour que tu le voies.

 

À chaque instant

tu nommes l’objet

pour nouer le monde et l’origine.

 

À chaque instant

tu rejoins

l’ombre du Nom.

 

Il faut savoir que la mort n’efface pas ce qui a été, que l’activité de vivre est entièrement inscrite dans l’action de l’empreinte, et ce livre posthume en est bien la preuve. Même si c’est un monde sans icones, juste soumis aux hantises de la disparition, il reste que la parole, cet événement sans matière, fait témoignage malgré tout. Il ne resterait que les cendres, dire les cendres resterait. Pour conclure avec Alain Suied sur son beau livre intellectuellement passionnant, il faut ajouter que l’on trouve dans la préface de Catherine Chalier des informations précieuses, notamment à propos de la culture hébraïque dans laquelle baigne immanquablement le livre. Écoutons une dernière fois le poète :

 

Dans le discontinu, le poème

de la chair croit chanter

au diapason du souffle originel.

A propos de l'auteur

Didier Ayres

Rédacteur

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