Des aveux un peu décevants

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 mars 2018. dans La une, Littérature

Recension du livre de Michel Foucault, Les aveux de la chair, Gallimard, 2018

Des aveux un peu décevants

Le dernier volume de ce qu’il faut bien appeler désormais une trilogie était très attendu. Les deux premiers ouvrages étudiaient la notion de plaisir dans l’antiquité païenne – l’époque classique, L’usage des plaisirs, puis le début de l’empire romain, Le souci de soi – cet ultime tome, reconstitué à partir des notes que Foucault avaient rédigées jusqu’à très peu de temps avant sa mort, en 1984, évoque la réappropriation du concept par le Christianisme, à la fois héritier de la pensée gréco-latine et en rupture avec elle.

La khrésis aphrodisia, l’attitude par rapport à la jouissance, a toujours été dominée par l’absolue nécessité d’un ordre, délimitant le permis de l’interdit. « Ces principes, écrit Foucault, auraient en quelque sorte émigré dans la pensée et la pratique chrétiennes, à partir de milieux païens dont il fallait désarmer l’hostilité en montrant des formes de conduites déjà reconnues par eux pour leur haute valeur ». Le stoïcisme – avec sa conception d’un monde gouverné par la divine providence – fournissait aux Pères de l’Eglise une morale très compatible avec la nouvelle religion. Les notions de « convenable » (kathékonta) et de « raison universelle » (katorthômata) furent reprises in extenso par Clément d’Alexandrie : le Logos – la Raison mais également le Verbe, la deuxième personne de la Trinité – donne la mesure, la règle qui doit régir les comportements conjugaux dont il convient de définir « l’objectif » (skopos) et la « finalité » (telos), laquelle n’est autre que la fabrication d’enfants « paidopoiia » ; le Christianisme de l’époque, comme d’ailleurs le Judaïsme condamnant l’émission de sperme à des fins non procréatrices, les « vaines semailles ». L’apport spécifique de la pensée chrétienne a, semble-il, consisté dans l’importance donnée au thème de la lumière : celle-ci, pour les chrétiens « habite en nous et constitue notre conscience, fragment du Logos qui régit le monde et qui dépose en nous un élément de pureté ; la tempérance n’est pas simplement conformité à un ordre universel, mais parcelle pure de cette lumière ».

Michel Foucault passe alors en revue les sacrements chrétiens et leur rapport avec l’éthique. Ce faisant, il manifeste les lacunes de sa formation théologique. Il définit, par exemple, au sujet du baptême, la conversion – ou metanoia, en grec – comme un détournement du mal et un attachement au bien, « destinés à humilier l’âme qui a péché, à l’éprouver maintenant qu’elle a été rénovée, c’est-à-dire donner à soi-même et à Dieu des signes de ce changement ». Alors que metanoia signifie tout bonnement une modification – meta – de la pensée – noesis – autrement dit, un retournement, l’abandon d’un certain mode vie au profit d’un autre, plus exigeant. Beaucoup de convertis attendaient avant de franchir ce pas qu’au fond, ils redoutaient ; Constantin, le premier, différa son baptême jusqu’à l’approche de la mort. Point de contrition donc, mais le désir de prolonger une vie épicurienne le plus longtemps possible.

Erreur comparable pour la pénitence. Foucault écrit, page 102 : « le prêtre ne joue pas un rôle de juge », ce qui traduit une sérieuse méconnaissance du caractère éminemment judiciaire de la séquence, commençant par un aveu de la faute – formalisé au Moyen-Âge, en 1215, au 4ème concile du Latran – suivi par l’absolution (ou son refus) et se terminant par l’administration d’une peine (poenitentia = poena). L’on s’étonne que Foucault, grand connaisseur du système pénal (cf. Surveiller et punir, 1975) n’ait pas saisi le caractère non pas seulement moralisateur mais carrément correctionnel du processus…

D’une manière générale, Foucault n’a pas vu (il est mort trop tôt pour cela) la considérable évolution de l’Eglise à l’égard de la sexualité, culminant avec la théologie du corps de Jean-Paul II.

Déjà, dans l’antiquité, se dessine – mais très progressivement – une sanctification du sexe ; Foucault le dit et il a raison : Saint Augustin parle de l’inculpabilitas des époux. « Ne risque-t-on pas, ajoute notre auteur, d’être amené à passer du bonum conjugale au bonum sexuale ? ». Le « bien sexuel » se caractérisant, de fait, par « un rapport sexuel sans libido et intégralement habité par le sujet volontaire ». Timide avancée, en vérité, il faudra rien moins que 1500 ans pour que le magistère catholique réhabilite sans restriction aucune « la chose ». Cette « révolution » fut l’œuvre du pape polonais. Dans la Théologie du corps, l’amour humain dans le plan divin, publiée en français en 2014, un recueil des discours prononcés lors des audiences générales du mercredi, au Vatican, dans les années 80, Jean-Paul II dissocie la reproduction de l’union charnelle des époux : « lorsque l’un et l’autre s’unissent si intimement qu’ils deviennent “une seule chair” (Gen 2, 24), leur union comporte en elle-même une conscience particulière de la signification du corps dans le don réciproque des personnes ». Le très saint père allant jusqu’à comparer la conjonction conjugale des sexes à la circumsession des personnes divines à l’intérieur de la Trinité !!…

Les « aveux » de chair, selon Foucault, ne sont donc pas complets et mériteraient une sérieuse relecture pour en éliminer les approximations. Travers d’une œuvre inachevée dont la question de l’opportunité de la publication posthume se pose cruellement.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    04 mars 2018 à 18:51 |
    Excellent billet qui donne envie de lire ce livre qui, sans doute, comme toute œuvre «  bâtie » posthumement par d'autres, laisse sur sa faim et sur des interrogations. Mais, on serait, également dans l'attente d'un regard comparatif avec les sexualités grecques ( dont l'homosexualité !) et romaines. Donc, cher JFV, au travail pour une autre chronique

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