Histoire racontée à Emmanuel

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 mai 2017. dans Ecrits, La une, France, Politique, Littérature

Histoire racontée à Emmanuel

Ne disait-on pas de vous, jeune lycéen, que « vous saviez tout sur tout », formule, soit dit en passant, qu’à présent devenu chef de l’État vous feriez bien de retirer de la circulation… Alors peut-être connaissez-vous, Emmanuel, Monsieur notre jeune Président, cette lointaine tribu des fins fonds de la Nouvelle Guinée – les Baruya. Il se trouve que moi – dans une autre vie – pourtant professeur de géographie, j’ignorais tout et même au-delà, de ces Baruya de l’autre bout du monde, sauf qu’à présent, après une lecture plus que passionnante d’un livre édité par Thierry Marchaisse, que je m’apprête à recenser dans La Cause Littéraire, je sais « un peu » de choses multiples sur ces gens-là, qui m’ont – on comprendra pourquoi – donné envie de vous écrire trois mots, sachant que vous avez sans doute encore l’âge d’écouter des histoires, pour peu qu’elles soient vraies ou autour…

Maurice Godelier, l’éminent ethnologue, a suivi, ainsi que plusieurs collègues (on dit « faire du terrain »), cette tribu installée en altitude entre deux hautes vallées, au milieu de chaînes de montagnes des origines, pendant quasi un demi siècle. Dans ce livre à la portée de chacun, sans jamais déroger pour autant au contenu exigeant de ses observations, comparaisons, recherches, on en apprend des vertes, des mûres, sur cette tribu, sur l’outil incomparable qu’est l’ethnologie, dans l’appréhension du monde et sur nous, comme en miroir. Magnifique livre, donc ; ma future recension le dira, mais ce n’est pas le sujet ici.

Ce qui m’a intéressée (lecture très contextualisée faite ces derniers jours à l’abri de votre présidentielle) et vous intéressera, Emmanuel, c’est que ce livre éclaire, décrit, ma foi, des pans entiers de votre programme, et carrément votre philosophie…

Posons la scène de l’étude : « Cette petite société tribale, jusqu’en 1960, se gouvernait elle-même, ne connaissait ni l’état, ni l’économie de marché, encore moins la “vraie” religion, celle du Christ… quelques décennies pour tout changer, sous l’impact de la colonisation australienne – 1951 – de l’accès à l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle Guinée – 1975 , de l’économie marchande autour du café et de la Christianisation protestante… ».

La tribu – celle des Baruya, comme d’autres – obéit à un ordre social composé de groupes de parentés, revendiquant un même territoire, pratiquant l’échange des femmes (ne froncez pas d’entrée vos sourcils !) ; ordre fondé sur la domination des femmes par les hommes (ne partez pas !), scandé par des rituels et des initiations. Une société, un ordre, des usages ancestraux, un vieux système, des changements, des ouvertures, et peut-être des choix, le vieux, la crise, le neuf… (c’est bien, vous restez…). Je me contenterai d’utiliser deux points, deux moments de l’étude, mais votre écoute attentive en subodorera bien d’autres.

« Tous les trois ans, les Baruya construisent une vaste maison cérémonielle, la Tsimia ». En fait, corps symbolique de la Tribu (vous dressez l’oreille, forcément). Le poteau central est appelé « grand-père » ; un opossum vivant est précipité du haut, puis ce gibier est offert à l’homme le plus âgé de la vallée, rappelant que la mort arrive, et que les jeunes entrent dans la carrière (vous lorgnez derechef sur les logos des LR et du PS, soit ! vous éviterez évidemment la mort de l’opossum). Les hommes mariés et pères plantent « en même temps » (vous avez bien entendu) les poteaux des murs de la Tsimia, montrant « qu’à ce moment-là, symboliquement, toutes les différences, toutes les contradictions qui pourraient diviser les Baruya sont effacées. Seule l’unité face aux dangers, intérieurs comme extérieurs, persiste » (je vous sens frétillant – certes, le Louvre est passé, mais les occasions reviendront).

Pour autant, l’inquiétude mijote au coin de l’histoire… que pouvez-vous faire de cette domination des femmes par les hommes, vous et votre parité en guise de drapeau… En fait, chez les Baruya, cette affaire de domination est un vilain coup bas, perpétré on ne sait quand ; les hommes ont volé aux femmes des secrets fondateurs, donner la vie par exemple – l’arc et le vagin – et leur ont substitué le soleil (véritable père) et la guerre, avec le sperme qui joue son rôle, disons, bruyant. C’est sur ce « secret des hommes », que les femmes doivent à tout prix ignorer, que repose le mythe sociétal (rien n’est donc jamais écrit, parité ou pas ; on vous sent réfléchir, et pas que sur la parité). La société, disent aussi nos amis de Guinée, fonctionne par alliances (ah ah ! murmurez-vous) et il est bon de savoir distinguer les « trahisons pardonnables des impardonnables » (que voilà un secret à protéger des chefs PS et non moins LR ; ne parlons surtout pas des Modem…). Ne voyez-vous pas, in fine – vous parlez latin, comme un livre – l’Assemblée à bâtir pour le 18 juin, dans ces conseils vieux comme les plus vieux des Baruya : « ajuster par des absorptions réciproques entre les lignages les conflits qui les dressent les uns contre les autres et mettent en danger l’unité de la tribu… aider ainsi à la paix tout en préparant la guerre, parce que dans de nombreux cas, l’alliance a plus de poids que la descendance » (et de vous voir sourire, et même rire, Emmanuel !).

Quant à la fin de l’histoire, elle est cousue pour vous : nos Baruya en un rien de temps font dans le commerce du café, à l’ombre de quelques patenôtres protestantes, mettent leurs gosses à l’école, y compris quelques filles, se font les maîtres du « pragmatisme, en gardant toujours quelque chose de leurs traditions, pour le combiner avec ce qu’ils choisissent d’adopter du monde nouveau qui s’impose à eux… », ça, je vois que vous songez à l’offrir à quelques pisse-froid des modernités incontournables et sans doute à la Blonde que vous avez si bellement battue.

On sent que vous l’aimez, cette histoire venue d’ailleurs, Emmanuel ; « quoi qu’il en soit… quand même », en marche, Monsieur le Président, entre secrets, alliances et belle Tsimia, en faisant bien attention où vous mettez les pieds – nos Baruya, marchant fièrement pieds-nus, le disent, ça aussi, et en matière de société qui traverse le temps, ils ont l’air de s’y connaître…

 

Suivre Jésus et faire du Business, Une petite société tribale dans la mondialisation, Maurice Godelier, éditions Thierry Marchaisse, mars 2017

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 mai 2017 à 13:18 |
    L'unanimisme macronien - droite ET gauche - serait donc une régression au stade tribal...bien vu!

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