Honni soit qui mal y pense

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné, Stock, 2017

Honni soit qui mal y pense

Très particulier, ce livre écrit à deux mains, sous une forme épistolaire qui rappelle les romans du XVIIIème siècle – la Pamela de Richardson ou les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos – mais Elisabeth de Fontenay n’a rien de la cruelle marquise et Finkielkraut campe un Valmont certes galant mais plus que sage…

En réalité, ce qui mine son terrain en général – et sur un mode très mineur, ses relations avec la destinataire de ses missives – c’est ce qu’elle nomme « ses positions parfois ultradroitières », son côté « ultra » : « ultra-républicain, ultra-technophobe, ultra-occidental ».

De quoi s’agit-il au juste ? Certes, il y a la question des migrants, au sujet desquels Finky oppose l’éthique de responsabilité – la sienne – à l’éthique de conviction – celle d’Elisabeth de Fontenay – mais au-delà, se profile toute la question « culturelle » – en réalité, identitaire – qui, prioritairement, les oppose. Finkielkraut se refuse, en effet, à ramener les conflits internes à notre société à un conflit entre les pauvres et les riches : « la question culturelle est dissoute, dit-il, dans la question sociale, et la question sociale réduite aux rapports matériels ». Pour lui, « l’insécurité culturelle » qu’il dénonce renvoie fondamentalement à l’école, lieu de transmission, « d’attaches », de « liens ». Ce qui a disparu, déplore-t-il en citant Jules Ferry, ce n’est autre que « la conviction d’appartenir à plus ancien que soi (…) l’école dans laquelle j’ai eu la chance de ne pas grandir propose, afin de n’avantager personne, la désassimilation pour tous ; il faut un héritage à partager pour que renaissent, dans un pays divisé, le désir de vivre ensemble et le sens de l’aventure collective ».

Il récuse toute forme de culpabilité de la France dans le malaise actuel des jeunes des banlieues : « L’occident a beaucoup de choses à se reprocher, mais ce ne sont pas ses crimes ou sa cupidité qui suscitent une haine inexpiable ». Et d’évoquer le cas du père Hamel, égorgé dans son église, pendant la messe : « ce n’est pas la misère ou l’injustice qui ont fait basculer dans la férocité absolue l’égorgeur du père Jacques Hamel. Sa mère est enseignante, son père travaille dans le bâtiment. Et une de ses sœurs est chirurgienne ».

Finkielkraut tonne alors contre ce qu’il nomme le racisme anti-blanc : « c’est la haine des Blancs qui a désormais pignon sur rue, c’est la lutte contre la domination qui tourne au séparatisme racial, ce sont le « souchiens » qui baissent les yeux dans certains quartiers, ce sont des cafés sans femmes, ce sont des professeurs qui vont faire cours avec la peur au ventre, c’est le grand déménagement des juifs d’Ile-de-France : en l’espace de dix ans, 60.000 sur 350.000 ont fui les communes où ils habitaient ».

Déménagement ? Voire « grand remplacement », selon l’expression de Renaud Camus… Elisabeth de Fontenay reproche vertement à Finkielkraut les rapports cordiaux qu’il entretient avec celui qu’il appelle « un grand écrivain ». De Fontenay se lamente sur « l’énigme que représente pour moi ta relation avec lui ». Et d’ajouter : « Renaud Camus, à t’entendre, voit le vrai, dit le vrai et, passant à l’acte, s’en remet au Front National ». Accusation de cryptolepénisme récurrente et qui lui a valu pas mal de voix contre lors de son l’élection à l’Académie. Finkielkraut lui rétorque que seule la vérité – et non Renaud Camus – blesse : « il met des mots sur nos maux ; rien de fixiste chez Renaud Camus. Nul essentialisme. Il voit les paysages disparaître, l’école mourir ». Reprise, en fait, d’un thème largement développé dans L’identité malheureuse : l’on ne se sent plus chez soi, l’on se voit dépossédé de tout un patrimoine immatériel. Cela pourrait venir de la plume de Patrick Buisson, sauf sur un point capital : l’antisémitisme. Buisson ne souffle mot de l’exode – très réel – des Juifs hors des banlieues qui les rejettent…

Toutefois Finkielkraut s’accorde avec lui dans la dénonciation de l’antiracisme : « l’antiracisme et la lutte contre les discriminations dissimulent de plus en plus souvent, c’est vrai, la capitulation pure et simple devant les exigences islamistes ». Sans doute, mais il n’en demeure pas moins que le racisme anti-arabe ou anti-noir ne relève en rien du fantasme : certains ont beau jeu de rétorquer à Finkielkraut que l’ostracisme anti-blanc, endémique dans certains quartiers, ne va pas jusqu’à gêner l’embauche ou l’acquisition d’un logement… tout au contraire, l’inverse constitue le pain quotidien de beaucoup de « racisés ».

Reste évidemment le sujet des femmes et de la théorie du genre. Elisabeth de Fontenay attaque Finkielkraut sur « son féminisme d’un autre temps qui assimile les Lumières à la galanterie » ; ce à quoi Finky réplique : « la galanterie des hommes et l’élégance des femmes, c’est le refus de sacrifier la féminité sur l’autel de l’égalité ». Féminité, Finkielkraut valorise l’idée de nature, comme tous les adversaires du « genre », concept qui tend à se substituer à la notion de sexe : « le rejet du déterminisme biologique impliqué par les termes de sexe et de différence parachève le grand combat pour la liberté (…) les hommes naissent libres et égaux, ils naissent hommes ou femmes et cette identité leur assignent un destin ». Identité, destin, en un mot, tout ce que refuse Elisabeth de Fontenay : « je pense en effet légitime le fait de reconnaître que chaque individu a le droit de se forger une pleine existence sexuelle et sociale ; elle permet de critiquer la fatalité du tout-génétique ».

Alain Finkielkraut ne bronche pas. Droit dans bottes, il ne trahit pas ses convictions, envers et contre tout et tous(tes). Peu lui chaut d’être taxé de réac, de néo con (« conservative » à l’américaine), voire de facho : ce qui compte pour lui c’est La seule exactitude, titre d’un de ses ouvrages. La vérité, toute la vérité, toute sa vérité…

Et honni soit qui mal y pense !…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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