Jean Genet, menteur sublime de Tahar Ben Jelloun

Ecrit par Jean Le Mosellan le 25 mars 2011. dans La une, Littérature

Jean Genet, menteur sublime de Tahar Ben Jelloun

Publié avec l'autorisation de "La Cause Littéraire"

C’est un récit étonnant que nous découvrons dans le dernier livre au titre magnifiquement provocant de Tahar Ben Jelloun, paru chez Gallimard. Il logeait encore à la Cité universitaire, lorsqu’il reçut de l’auteur du Journal du voleur cet appel : « Je m’appelle Jean Genet, vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais, je vous ai lu et j’aimerais vous rencontrer… Etes-vous libre pour déjeuner ? ». Le jeune écrivain venait de faire paraître Harrouda, dont Genet a dit grand bien sur France Culture.
Il s’embarqua ainsi pour une amitié de douze ans, de 1974 à 1986. Sur le chemin de la rencontre, il se remémore le contenu du Journal du Voleur. « Un livre qui m’avait mis K-O, par sa virulence, sa cruauté et son audace… Je me souvenais des crachats, des poux et des mots crus. » Un peu sonné par cette invitation d’un auteur au faîte de la gloire, il se trompa de direction dans le métro et arriva fort en retard. Qu’a-t-il trouvé ? « Genet était sur le trottoir, un livre à la main… Il fumait des cigarillos Panter, la fumée dégageait un mauvais parfum. En entrant dans le restaurant, je crus bien faire en lui disant que j’admirais son œuvre. Sans s’énerver, il me dit : « Ne me parle plus jamais de mes livres. J’ai écrit pour sortir de prison, pas pour sauver la société. »


Notons qu’à partir de cet instant le vouvoiement a disparu. C’est ainsi que Genet entrait en amitié avec quelqu’un.  Plus loin, il précisa sa pensée : « Qu’est-ce qui est important ? Un homme ou une œuvre ? ». Il venait, c’est vrai, de rentrer de Palestine très choqué par la vie terrifiante qu’il a vue dans les camps de réfugiés. « Ce que je veux, c’est témoigner, dénoncer ! La littérature ! Quelle imposture ! ». Sur sa lancée, il dit qu’il faudrait parler en priorité des femmes palestiniennes, dont il fit un éloge particulièrement flatteur. C’est là que Tahar Ben Jelloun comprit le sens de la rencontre. Genet voulait un écrivain bilingue à côté de lui, capable de contrôler la traduction de ses diatribes en arabe, dont certaines ont été suscitées par Arafat en personne. Pourquoi la femme palestinienne paraissait-elle supérieure à l’homme dans le quotidien de la résistance ? Parce qu’aux vertus martiales elles ajoutaient « une dimension qui semblait sous-entendre un rire immense. » Ceci nous emmène néanmoins quelques pages plus loin à son opinion sur la femme en général, à propos d’une interview qu’il donnait au magazine Playboy. Il limitait par négociation le temps de l’interview à deux heures, parce que c’était une journaliste qui était affectée à la besogne. « Tu comprends, deux heures, c’est le temps maximum pendant lequel je peux supporter la présence d’une femme, l’odeur d’une femme… ». S’il avait accepté d’endurer cette épreuve c’est qu’il avait besoin d’argent. La preuve ? Il a refusé de donner une interview à la revue Masque, organe de défense des homosexuels. « Les pédés m’emmerdent ; qu’ils aillent se faire foutre ! »
Incidemment il mit les choses au point avec Tahar Ben Jelloun : « Toi tu n’as jamais fait l’amour avec un homme, ça se voit, ça ne t’intéresse pas n’est-ce pas ! ». Suite à sa réponse négative, Genet ne reposa jamais plus la question. Au sujet de l’homosexualité, Genet avait parfois un comportement attendrissant. Mohamed, le  jeune éphèbe avec qui il vivait, a dû se marier selon le vœu de ses parents. Genet se confia à Tahar Ben Jelloun : « Mohamed se marie avec sa cousine, je vais avoir un petit-fils ! ». A la naissance de l’enfant, il était absolument émerveillé : « Il est très beau, ce garçon, il a les yeux bleus, comme moi ! »
Comment a-t-il fait appeler ce bébé ? Azzedine, à la mémoire d’un héros palestinien. Genet était en plein dans sa période palestinienne. « Nul homme, s’il n’est palestinien, ne fait grand-chose pour la Palestine. » Il était très exigeant, et ne tolérait aucune critique sur le sujet. Cela ne l’empêchait pas d’être réaliste sur la trahison de certains Palestiniens : « Dans une révolution il y a toujours des traîtres et des victimes. C’est normal que les Palestiniens se combattent et s’entretuent. » La trahison, c’était un domaine que connaissait Genet, qui avouait la pratiquer à l’encontre de ses amis. « Dans la tentation de la trahison on ne verra qu’une richesse, qui peut être comparable à la griserie érotique. » Il tombait dans ce travers par manque d’argent. Quand il était fauché, il était extrêmement dangereux, jusqu’à perpétrer des cambriolages chez ses amis. « J’étais un voleur, un bien mauvais voleur puisque je fus souvent attrapé, mais il fallait trahir l’acte de voler au profit de la poésie… L’écriture est le dernier recours quand on a trahi. »
Avant Tahar Ben Jelloun, on sait que Cocteau et surtout Sartre ont été dithyrambiques sur Genet. Il n’avait pas lu ce que Sartre a écrit sur lui. Il demanda à Tahar Ben Jelloun : « As-tu lu le gros pavé que Sartre a écrit sur moi ? ». Il avouait l’avoir tout juste parcouru. Par contre, vis-à-vis de ce qu’écrivait Tahar Ben Jelloun, il se faisait un plaisir de le décortiquer. C’est ainsi qu’il a lu le manuscrit de Moha le fou, Moha le sage, et proposé de retravailler certains passages. Il lui disait de penser au lecteur, d’éviter les mots difficiles : « Sache qu’il n’est pas obligé de te suivre à n’importe quel moment… Il peut s’en aller… Raconte-lui une histoire même si elle est cruelle, méchante ou simplement terrible… »
Lorsque Tahar Ben Jelloun présenta sa thèse de doctorat en psychiatrie sociale, sur un sujet aussi difficile que la misère affective et sexuelle des immigrés, Genet, après avoir lu son travail, avait tenu à être présent à la soutenance. Imaginez le trac généralisé dans la salle, du candidat au jury, en passant par le public ! Pourtant Genet avait pris la précaution de s’asseoir au dernier rang. Malgré son appui, le livre, avec comme titre La plus haute des solitudes, n’a pas été publié chez Gallimard, mais au Seuil, après avoir été partout refusé. Ce qui ne l’empêchait pas d’être un succès de librairie.
Personnage majeur de notre littérature, Genet avouait être intimidé par Nerval et Rimbaud. Le dernier en particulier qui lui faisait « baisser les yeux ». Tant pour ce qu’il a fait en littérature et en dehors.
Après la mort de Mohamed, qui appelait Genet Monsieur Jean, et qui ne lui a survécu que quelques mois, Tahar Ben Jelloun n’a pas pu s’empêcher de remarquer : « quand on a connu Genet on n’en sort pas indemne ». Genet a été enterré à Larache, près de Tanger, dans un  « cimetière chrétien ». Larache c’est l’endroit où Mohamed avait construit sa maison « entre la prison à droite et un bordel à gauche ». C’était pour plaire à Monsieur Jean. N’empêche qu’il le considérait comme un prophète.
Le livre révèle bien d’autres traits sur l’écrivain et l’homme. Sans conteste, Tahar Ben Jelloun était l’ami le plus proche de Genet, jusqu’à la fin. Pour comprendre cette longue amitié, peut-être est-il utile de lire Harrouda.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    26 mars 2011 à 08:45 |
    Très belle évocation d'une amitié littéraire : vous présentez les deux amis et les laissez dialoguer avec une discrètion qui n'exclut pas l'érudition. Bravo.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      26 mars 2011 à 12:09 |
      Cher JFV,merci pour votre commentaire. Entre Tahar Ben Jelloun et Jean Genet,il y avait une amitié littéraire basée sur une admiration réciproque et une amitié entre deux hommes à personnalité vraiment dissemblable. Deux versants qui expliquent la fidélité exceptionnelle de cette amitié. Personne d’autre que Tahar Ben Jelloun a bénéficié d’un traitement pareil de la part de Jean Genet plutôt enclin à la trahison,recherchée en tant que manifestation de l’art.

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