L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Ecrit par Didier Bazy le 24 juin 2017. dans La une, Littérature

Actes Sud, août 2017, 300 pages, 20 €

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Qu’est-ce qu’un roman-multivers ? La notion de multivers renvoie souvent à la science-fiction, parfois à la philosophie. Les romans proposent en général un monde, un univers. L’Invention des corps est un roman-multivers. Edgar Poe, grand précurseur du multivers, relu et mis en musique par Jean-Clet Martin, a ouvert la brèche. Pierre Ducrozet y inscrit les fondations formelles de son opus 2017. La multiplicité des sens s’exprime dans chaque phrase comme un tatouage dans un corps, comme un code sur la toile. #43 et autres.

Le fait divers tutoie l’événement historique. Date-code : La nuit du 4 septembre 2014. 43 étudiants mexicains manifestants sont assassinés par la police locale d’Iguala. Les corps restent introuvables. Les faits, Ducrozet les fait proliférer dans la course d’Alvaro, jeune prof rescapé et témoin du massacre. Seulement voilà : « Témoigner, appeler, dénoncer, tout ça n’a aucun sens… »

Pas plus de sens qu’Auschwitz, Hiroshima. Ce fond de non-sens multivoque est bien en train de devenir le fonds-ancien de la génération XXI. Un point d’origine afocal désormais. Comme si le web avait digéré toutes les archives possibles, réduites à des lignes de codes dans les titanesques hangars des Big Data. Une médiathèque virtuelle et bien concrète, hyperconnectée et ultraconnectable. Un multivers où chacun passe d’un biotope à l’autre sans dystopie. « Oui, Internet est autre chose qu’un réseau… C’est l’apogée de la démocratie, avec les horreurs possibles que cela comporte : un con a autant de poids et d’importance qu’un vieux sage… ».

Les grandes transcendances brillent ici comme des phares d’Alexandrie : Fric, Pouvoir, Contrôle, Biotechnologies, Web, etc. 2017 rappelle 1984. Les résistants et les résistantes doivent survivre à coups de poings sur la gueule, à coups de couteaux dans l’œil, à coups de codes. Hackers et pirates ne sont pas plus sympathiques parce qu’ils se veulent anonymes. Survivre, c’est s’échapper. Et fuir, c’est faire croire qu’on est là alors qu’on est ici. Les phares d’Alexandrie vacillent. Les archéologues du futur auront du pain sur la planche. Les absents et les morts cohabitent avec les vivants, les robots et les corps parfaitement composés. Chacun passe d’un monde à l’autre sans crier gare, sans le vouloir forcément ou, tentant une espèce d’issue se retrouve à son insu dans un espace d’impasses. Sauvé ? Perdu ? Ça va si vite que perdu ou sauvé, c’est pareil.

Oui, le roman-rhizome apparaît désormais comme seul pertinent. Et Ducrozet met un peu d’ordre dans ce chaos. L’enjeu est de taille : devenir marionnette d’un planning programmatique ou mourir ? Le jeune Alvaro a perdu à la roulette. Mais au poker, quelques heureux partenaires, pas tout à fait robotisés, sursautent et tendent la main là où un doigt montre peut-être la voie improbable d’un espoir illusoire.

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