La honte du désossement des grands navires

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 décembre 2017. dans Monde, La une, Politique, Littérature

à propos du livre Les vaisseaux frères, Tahmima Anam, Actes Sud, octobre 2017, 384 pages, 23 €

La honte du désossement des grands navires

Heureusement, progressivement, la dureté du Moyen Age est sortie des pages écrites par l’Occident, principal pourvoyeur du grand commerce maritime, de ces navires immenses comme gratte-ciel, tankers, et autres paquebots de luxe. Nous avons peu ou prou engrangé une législation, tant dans le domaine du droit du travail, des droits de l’homme en général, que dans celui – immense chantier en gestation – de la protection de l’environnement. C’est ainsi qu’à présent, nous, Occidentaux de tous horizons géographiques, n’avons tout bonnement plus le droit de faire – vite, pas cher, et complètement – ce qu’il faut faire en matière de destruction, de désossement plutôt, des épaves colossales que sont les grands bateaux en retraite. « Ne m’appelez plus jamais France ; la France elle m’a laissé tomber… » chantait un certain…

Mais, comme toujours – voyez comme le monde est bien fait – dans le doux univers capitalistique, tout ne marchant pas du même pas, il suffit de (de nos jours on dirait « délocaliser ») faire glisser les chantiers gigantesques ailleurs. Entendons, là-bas, loin, en Asie du sud, car il y faut moult main-d’œuvre, et bien sûr, pas onéreuse ni bardée de législations, et de syndicats revendicateurs. Il suffit à l’affaire de gens qui – simple, voyons – ont besoin de travailler d’une heure sur l’autre et sont disposés à obtempérer ; une brutale flexibilité à hauteur de feu le Tiers Monde. Plus de 200.000 ouvriers à moins qu’esclaves, s’activent – en ce moment – au démontage à mains quasi nues des géants des mers, sur la côte du Bangladesh, entre autres, à Chittagong, par exemple ; drôle de carte de visite. Avant – des décennies que ça dure – c’était en Inde ou au Pakistan, pays plus développés, qui, peu à peu (sous la pression de l’international dans lequel ils entendent jouer un rôle, de la partie éclairée de leurs propres opinions largement autant scandalisées que nous) ont renoncé à ces pratiques, les faisant glisser, de fait, vers des voisins plus pauvres, plus démunis, plus affamés, qui ont dû accepter ce bien curieux fardeau…

La honte nous poursuit de ces images, ces statistiques (l’âge à la mort, le taux des maladies professionnelles, l’âge des ouvriers, avec pas mal d’enfants, le salaire octroyé). Le scandale nous hante des conditions de travail en tee-shirt et en tongs, auprès desquelles la construction des pyramides prend un sérieux coup de jeune…

Il n’est sans doute pas trop tard – il n’est jamais trop tard – pour signer une pétition dans le net ou ailleurs, et se souvenir que « ça existe » en lisant Les vaisseaux frères chez Actes Sud ; celle qui écrit et parle – une vigie à sa manière – sait de quoi il en retourne ; elle est de là-bas.

 

Le titre reste énigmatique, plus sûrement métaphorique, jusqu’au bout du livre. Le dessin de la couverture, fin et délié – montrant deux filles à la surface de la mer ou du monde, l’une attrapant un croissant de lune – campe lui aussi dans la boîte interrogation, la meilleure porte, on le sait, pour entrer dans une histoire…

Tahmima Anam est une plume de la plus haute qualité – peut-on oser, « transcontinentale » – qui régulièrement nous embarque dans la modernité, et dans la tradition d’univers occidentaux – anglo-saxons, versant américain ici – regardant et revenant marcher dans ces terres du subcontinent Indien, ici le Bangladesh, dont les vagues si particulières de la civilisation n’ont pas fini d’arroser le monde.

Nous voilà face à des histoires croisées – les beaux tissus indiens, peut-être – depuis cet endroit du monde et cet autre, tiraillées, à n’en pas douter, probablement finies de construire, ou pas loin, au bout d’une route cahotante et douloureuse.

C’est d’une femme qu’il s’agit, comme souvent dans les livres de Tahmima ; femme qu’elle connaît plutôt bien, une fois encore. Anthropologue, comme elle, spécialisée dans ces squelettes enfouis dans la gangue des millénaires, de baleines, d’une notamment ayant mixé aux confins de notre monde la marche sur la terre et la vie océane. Ce n’est, du reste, qu’en avançant dans la lecture qu’on en vient à lui trouver, à cet « ambulocetus », un air de parenté avec le destin de l’héroïne. Il y a donc la recherche – scientifique – sur un campus américain, voisinant (car tout cohabite dans ces pays de cette Asie-là, sans aucun des malaises qui nous encombrent, nous, toujours triant réel, rationalité et pensée des possibles) avec la recherche du plus profond de soi – racines, modes de vie en ce Bangladesh, que, de chez nous, on a tôt fait, bien à tort, de jumeler, voire fusionner avec l’immense Inde. C’est de ce mélange de couleurs, d’odeurs – l’olfactif est le sens dominant dans ce livre – que se nourrit l’histoire de Zubaïda, l’un de ses nombreux noms ; mais quel est, au fait, son « vrai » nom ? Non seulement un pied en Amérique, un autre à Dhaka, dans une famille riche, dont à l’occasion on visite les usages, mais également en quête de ses « origines », médiocres, et pauvres (elle a été adoptée) à la hauteur de ce que veut dire ce mot – pauvre – dans un des pays les plus démunis du monde au regard des critères géographiques. On aura compris, si l’on en doutait, que connaître son identité, d’où on vient, où on va, est bien un des besoins universels les plus ancrés en chacun d’entre nous. Restant à s’interroger avec Tahmima, si nous avons un nom ou plusieurs à la suite, et d’autres qui se chevauchent ; autant dire, de quoi est fait un chemin d’homme ; pas mince la question, posée, rappelons-le, par une anthropologue…

Que seraient nos trajectoires sans nos affects, dont l’amour… celui de l’Américain du campus, musicien à ses heures, celui de l’ami d’enfance et l’engagement qui lui est affecté, comme souvent du reste, en ces terres de fortes traditions (il nous siérait mal, à nous, occidentaux, d’oublier que si près de nous – le siècle dernier, pas plus loin que ça – des usages peu différents tenaient le haut du pavé dans pas mal de nos campagnes). On lit donc en compagnie d’un Elijah, magnifiquement sympathique, et d’un Rachid solide et fastueux ; les deux se revendiquant de la modernité, chacune à un bout du monde, l’émergente, la « classiquement libérée ».

« Tu voulais composer un morceau de musique produisant le même son, qu’on le joue dans un sens ou dans un autre. Tu voulais jouer du piano pendant quarante huit heures d’affilée… avoir douze enfants et leur donner des prénoms de musiciens de jazz. Tu voulais apprendre le bengali et regarder les films de Satyajit Ray en version originale. Tu voulais broder au point de croix un tissu qui ferait le tour de la terre… ».

Fines lignes d’une écriture mieux que précise et efficace en diable, pour dire l’essentiel de ce roman-récit, et de ce curieux monde écartelé dans lequel on est tous posés.

On est emmené – part du récit qu’on peut légitimement qualifier de la plus originale et passionnante – dans ces ports ouvrant sur le golfe du Bengale, facette non touristique. Là où les grands bateaux, tankers, paquebots, pétroliers, fanions de la toute puissance économique occidentale, viennent mourir. On se souviendra du coup de ces documentaires d’il y a quelques années, nous alertant sur les risques majeurs de pollution, d’absolu non-respect d’un quelconque droit du travail, arrimés aux flancs de « nos » déchets, aux mains d’ouvriers – mot à peine approprié –, là-bas sous le cagnard ; terrible allégorie du monde actuel si peu écologiste, si peu solidaire, durs euphémismes. Combien d’entre nous, alors, avons eu honte de ce chantier-là, de ce que cela renvoyait du nom de l’homme, ce « loup… » dont parlait un certain… et puis, on a tourné la page, jusqu’à celles de Tahmima. Elles sont de ce fait inestimables, valent films et sujet TV, ces descriptions de pauvres hères travaillant en esclaves, mourant en clichés médiévaux, depuis ces coques touchant le ciel, qu’on dévisse à main d’homme, ces intérieurs de richissimes paquebots qu’on désosse et qu’on revend à l’encan. Elles nous aspergent, nous salissent, et c’est tant mieux.

Grand livre, assurément, de main de femme et bien plus d’humain. Chacun fera sa pelote, aux différentes échelles, l’intime qui rejoint celui de nous tous, le regard qu’on porte et l’agir qui est derrière, sur le monde tel qu’il est, et qui pourrait changer…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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