La souveraineté est-elle tyrannique ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 décembre 2017. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Guilhem Golfin, Souveraineté et désordre politique, Editions du Cerf, 2017

La souveraineté est-elle tyrannique ?

Le titre de l’ouvrage de Guilhem Golfin, docteur en philosophie, peut induire en erreur, car il est lui-même le fruit d’une erreur conceptuelle : rendre compte des désordres politiques actuels du monde à partir de la notion de souveraineté. Ce désir – malencontreux – de coller à l’actualité pour justifier son livre – profondément et fort heureusement inactuel ! – l’amène à parler de son sujet avant même de l’avoir défini et donc à pérorer, dans un – long, trop long – prolégomène, sur le « souverainisme », comme si le champ sémantique du terme « souveraineté » allait de soi. D’où la mise à contribution d’hommes politiques (Paul-Marie Coûteaux) ou de non spécialistes, tel l’économiste Jacques Sapir, habitué à s’aventurer dans des domaines où il brille par son incompétence, en l’occurrence l’histoire du droit.

Car c’est bien d’histoire du droit dont il s’agit : une généalogie historique de l’idée de souveraineté. La définition du terme – superanus du super, au-dessus – n’apparaissant (tardivement) qu’à la page 41 ; là commence le véritable récit, loin des palinodies politico-médiatiques qui encombrent le début de l’essai.

Auctoritas et potestas

A Rome, l’on distinguait la potestas, la faculté juridique de faire ceci ou cela, de l’auctoritas, cela même qui légitime celui qui fait ceci ou cela. La première ressort du droit pur ; la seconde, au contraire, d’une aura quasi religieuse découlant d’une élection divine ! L’on parle ainsi de grâce (grec charisma, d’où dérive le français charisme). L’auctoritas constitua le fondement théorique du principat puis de l’empire. Auguste dit lui-même qu’il ne disposait d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à ses collègues consuls mais qu’il les dépassait en « autorité », « auctoritate omnibus praestiti ».

A partir du bas-empire et dans le haut moyen-âge, cette auctoritas devint auctoritas superlativa ou imperium summun, revendiqué par le référent ultime de la chrétienté : les deux chefs putatifs de celle-ci qui s’en disputent le titre, l’empereur et le pape ; l’auctoritas pontificium contestant l’auctoritas imperialis et inversement. Officiellement, la potestas – que l’on pourrait traduire par la gestion des affaires courantes, amministratio, gubernatio, regimen – se voyant déléguée aux instances inférieures, princes, rois, vassaux. Bizarrement le système n’est pas sans rappeler celui de la Vème république : au président, l’autorité suprême – jupitérienne ! – (décider de la guerre et du feu nucléaire) ; au premier ministre, le gouvernement au jour le jour du pays.

L’auctoritas procède d’une hétéronomie : la règle (nomos) vient d’en haut, d’une transcendance divine ou d’une élection mystérieuse ; inversement, avec la potestas, la règle se veut auto-nome, elle est fixée ici-bas par des acteurs élus ou nommés. L’empereur, comme le pape, ont recherché (cf. le Dictatus papae d’Innocent III) – sans jamais véritablement y parvenir – à cumuler les deux.

Ici intervient la « révolution » initiée, au XVIe siècle, par Jean Bodin, dans ses Six Livres de la République. Celui-ci pose la République comme « puissance souveraine ». Le terme « superioritas » était apparu au XIVe siècle ; la « souveraineté » cumule désormais en elle à la fois l’auctoritas et la potestas. Comme l’écrit Golfin « en fusionnant autorité et puissance (potestas), Bodin a malgré lui perverti la notion (…) cette réduction de la politique à une cratologie, à une pure théorie du pouvoir comme puissance n’est pas sans retombées sur la conception de la loi et du droit ».

La souveraineté, une tyrannie ?

Golfin évoque une « tyrannie instituée ». En effet, le « souverain » oscille, à l’époque moderne, entre le monarque absolu et dictatorial (cf. le Léviathan de Hobbes) et le peuple qui réclame non moins absolument sa place, « la théorie démocratique moderne, écrit Golfin, envisage en définitive l’exercice du pouvoir comme une forme de tyrannie répartie sur tous les membres du corps social, une sorte de tyrannie diluée (…) la puissance absolue ne peut se lier à aucun ordre sous peine de s’abolir en tant qu’absolue ». Ce qu’un autre historien du droit, Marcel David, caractérise comme « le refus de reconnaître un supérieur », idée d’ailleurs suggérée par l’étymologie d’ab-solutus : dé-lié.

Ici se situe l’énorme différence entre le monarque absolutiste du XVIIe et le monarque médiéval. Le second se devait de respecter la « lex divina » ; la loi comme limite de la « souveraineté » ou de l’auctoritas superlativa revient de manière constante sous la plume des juristes du moyen-âge : « rex non debet esse sub homine, sed sub Deo et sub lege », « le roi ne doit pas être au-dessous de l’homme, mais au-dessous de Dieu et au-dessous de la loi » va même jusqu’à écrire Henry de Bracton, au XIIe siècle. L’on est loin de « l’Etat, c’est moi », de l’absolutiste Louis le quatorzième.

Golfin s’inquiète par conséquent de la théorie rousseauiste, d’où dérive la conception d’une « souveraineté » populaire qui « confie un pouvoir discrétionnaire au peuple – c’est-à-dire en réalité à ses représentants ». Mais alors que faire ?

Ressusciter une « souveraineté de la loi », garante des droits et libertés individuelles, avatar du nomos basileus aristotélicien ? Oui, mais qui fait la loi ? Et au nom de qui ? Une auctoritas des jurisconsultes n’aboutirait qu’à repousser le problème : les jurisconsultes se prononcent au nom du peuple, source de leur légitimité.

Golfin ne livre que tout à la fin de son ouvrage le fond de sa pensée : « le seul souverain au sens propre est Dieu ». Ainsi, en définitive, se pose le dilemme fondamental : Dieu ou le peuple… l’auctoritas – antique ou médiévale – se trouvait bornée par un référent ultime, la divinité. Le peuple, lui, ne souffre rien ni personne au-dessus de lui.

Et si son véritable concurrent dans l’ordre des préséances n’était autre que la personne, l’individu, dont la constitution de 1958 se porte garant de l’inviolabilité, dans son préambule, ce que l’on appelle le « bloc de constitutionnalité » ?

Alors une souveraineté de la personne ? Personne au-dessus de personne ? Ce pourrait être une excellente caractérisation d’une non autorité, d’un non pouvoir, en un mot d’une an-archie…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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