La vie critique, Arnaud Viviant

Ecrit par Jean-François Vernay le 05 octobre 2013. dans La une, Littérature

, Editions Belfond, août 2013, 192 pages, 17,50 € Jean-François Vernay

La vie critique, Arnaud Viviant

« Faire de ma vie un roman plus ou moins agréable et varié » (1). Tel est le projet ambitieux du critique littéraire Arnaud Viviant qui nous raconte sous la forme d’un récit enlevé et dans un style très moderne, incisif, pop, voire presque rock n’roll, les tribulations d’un lecteur professionnel qui était amené « à se retrouver parfois le visage enfoui entre des pages pas toujours très propres, qu’il tentait d’aimer, maints paragraphes auxquels il essayait de se river sans se boucher le nez » (p.8). Dans le tout Paris des passionnés de littérature, il y a d’abord Michèle, ma belle, des mots qui vont très bien ensemble, très bien ensemble… Michèle et le narrateur qui symbolisent le clivage des deux façons de lire : « l’une, naïve et innocente, “au premier degré” comme on dit parfois ; l’autre, critique et vicieuse » (2).

« Michèle dévorait les bouquins avec une foi proche de la sainteté, tandis que lui opérait scientifiquement. Elle se laissait enrober par le sens quand il disséquait. En littérature, il s’intéressait surtout aux structures, à la construction de l’histoire, à l’enchâssement des chapitres » (p.11).

Mais le narrateur passe à autre chose et la belle devient un « regret éternel » (p.13). Le récit égrène des considérations sur l’acte de lecture – « moins un vice impuni, suivant la vieille formule, qu’un vice aujourd’hui passible de mort lente » (p.20) – tandis que le narrateur enchaîne les genres littéraires et absorbe ses « cocktails littéraires, ingurgitant deux ou trois livres en même temps » (p.21) – le lot quotidien de nombreux bibliophages. Tempus fugit : Stendhal a certes connu ses heures de gloire mais les temps changent : « Le roman était désormais un miroir que l’on promenait le long des autoroutes de l’information » (p.25). On se familiarise avec l’objet livre, on engrange, on dévore, mais sans passage à l’acte, car « pour l’adolescent qui rêve encore à sa vie future, écrivain c’est pire que la solitude, c’est être berger sans troupeau, le comble de l’isolement » (p.43). L’écriture viendra plus tard. Dans l’intervalle, on finit par crouler sous les exemplaires presses et consulter un psychanalyste pour soulager sa peine. Voici en quelques lignes le portrait sans concession et cynique de cet individu clivé qu’incarne le narrateur, dans la digne lignée des Edgar Allan Poe, Virginia Woolf et Martin Amis, tantôt scripteur (écrivain), tantôt prescripteur (critique) :

« Tous les écrivains étaient critiques, bien peu parmi les grands s’étaient privés du loisir plus ou moins périssable d’écrire sur les autres, mais rares étaient ceux qui s’étaient coltiné ce qu’on appelle dans les journaux les livraisons, autrement dit l’évaluation des livres à peine sortis de la presse » […]. (p.81)

A l’image du dernier livre d’Edouard Launet, Ecrivains, éditeurs et autres animaux(Paris, Flammarion, 2013), il y a dans La vie critique une bonne dose d’autodérision sur le milieu germanopratin, cette exception culturelle française qui voit sa matière grise littéraire agglomérée au sein d’un quartier centralisateur. Ce récit hybride qui oscille entre l’autobiographie et l’autofiction propose une lecture agréable exaltée par quelques notes d’humour ici et là, comme cette séance chez le psy où l’écrivain, sur le départ, après avoir réglé les émoluments de son « étrange écouteur du réel », reçoit cet appel du pied :

« – Dites donc, je voulais vous demander… Est-que vous avez lu le livre d’Onfray sur Freud ? Cela m’a l’air d’un sacré paquet de merde, non ? J’espère que vous allez dénoncer tout ça dimanche soir à la radio… Eh bien oui, il le ferait si on le lui demandait gentiment. Sans complexe, il tendit la main. Celle de Bob replongea dans sa poche à regret, et en ressortit deux billets de cinquante euros, deux vieux tout pâlichons, dont l’un rapiécé au ruban adhésif, qu’il donna au critique littéraire utopiste en marmonnant :

– A la semaine prochaine » (p.72-3).

Il paraît que « Les lecteurs d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la critique littéraire » (p.96)… De toute évidence, ce n’est pas le cas de tout le monde. A la semaine prochaine !

 

(1) George Sand, Teverino, Editions d’aujourd’hui, 1977, 178

(2) Michel Raimond, Le roman, Armand Colin/HER, 2000, 5

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