Le poème épuisé

Ecrit par Didier Ayres le 19 mai 2018. dans La une, Littérature

Là où la nuit / tombe, Stéphane Sangral, éd. Galilée, 2018, 120 pages, 12 €

Le poème épuisé

Le dernier livre de Stéphane Sangral permet de suivre la quête de l’auteur d’un poème absolu, vibrant par lui-même de sa propre matière. Il s’articule autour du thème de la nuit, et derrière elle, des thèmes de la mélancolie, de l’angoisse ou du deuil. Il s’agit à mon sens d’une expérience esthétique de la rumination, du ressassement. En effet, on sent l’auteur possédé par une forme de ressassage, qui permet d’entrevoir un espace mental, une habitation plastique, plasticité d’une forme de travail de cueillette en quelque sorte, et d’ingestion.

 

Je Pense À Toi Qui N’Es Plus

 

C’Est Étrange Et C’Est Douloureux

 

L’Oblique A Éraflé Les Rues

Où L’On Passait

 

                Sans Cesse Il Pleut

Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

Sur Mes Pensées

 

                Passe En Nos Rues

Un Doute Étrange Et Douloureux

 

Pleuvra-t-Il Autant Qu’Il A Plu

 

Donc régurgitation de l’écriture, tour obsessionnel de la pensée, activité encadrée par un travail original et varié de la graphie de la page elle-même. Avec des jeux de caractère, de gras ou d’italique, de mise en forme calligraphique, de distribution du texte sur divers niveaux. Cette activité graphique est une perpétuelle recherche, celle d’une forme pouvant renouveler le poème tout en resserrant les signes écrits à un lexique pauvre et cependant qui paraît neuf et vivant.

 

Et l’on ment et se ment tout le temps,

       et même cela est un mensonge,

 

           et même cela est un mensonge

                et l’on ment et se ment tout le temps…

 

Ce qui revient pour l’essentiel à faire du lecteur une sorte d’acrobate de la pensée. Un jongleur. Un fil-de-fériste de la réflexion sur la nuit et sa litanie, sur la mort, sur le temps qui détruit l’espace qu’il occupe. Donc, ce livre invite le lecteur à s’approcher du bord angoissant de la nuit et de la mélancolie tout en variant non pas le point de vue, qui reste toujours sur la même focale, mais en transformant sa présentation graphique.

Du reste, la scansion de l’ouvrage en sept parties signifie la grande méticulosité de l’auteur pour nous faire vivre sa nuit, sa nuit du dedans et sa nuit physique. Polissage donc, à l’instar de Flaubert ou de Pérec. Et dans la mesure où l’on peut échapper un instant à la malléabilité scripturaire des poèmes, on se retrouve devant un poème épuisé, tout comme le pensait pour le théâtre Peter Brook, qui luttait contre la bouffissure du Théâtre à l’italienne, et prônait un espace vide et radical pour accueillir le théâtre. J’ai pensé aussi au cinéma, en regard des occurrences de la présence de trains ou de gares. Stéphane Sangral essaye de contenir son expression dans un poème épuisé, dans l’épuisement de la signification.

 

Ciel nocturne chambre douce

dans le flux de ma pensée

qui se tord et fait danser

l’immobilité

            et pousse

hors d’elle la chambre douce

 

jusqu’incueillable pensée

rêche

     infiniment

               dense

                     et

en ma nuit sans moi me pousse…

 

Pour conclure avec cette idée de raréfaction, renouvelée seulement par l’organisation spatiale du poème sur la page, il faut voir là une sincérité de l’auteur, qui achève son recueil en reproduisant en fac-similé un court texte de sa propre main, présence essentielle du poète qui se présente nu, et clôt son livre avec authenticité et nous indique que l’homme-Sangral est derrière le poème.

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Didier Ayres

Rédacteur

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