Le portrait de Julien Oeuillet

Ecrit par Bénédicte Fichten le 11 novembre 2011. dans La une, Littérature

Le portrait de Julien Oeuillet


J’ai déjà évoqué dans l’article Les Mouettes d’Ostende cette rencontre avec la Belgique littéraire à la Foire du Livre de Bruxelles l’hiver dernier. C’est un peu ici la suite que j’écris, un autre volet. Les salons sont des espaces d’échanges et de rencontres, je n’ai pas tout raconté, je ne raconterai pas tout mais j’ai bien envie aujourd’hui de vous parler de Julien Oeuillet. Un nom qui dès l’abord sonne bien à cause du fameux « œillet à la boutonnière » – n’oubliez pas ce « u » en plus pour Julien ! –, l’œillet des dandies vintage aux cheveux « un peu » longs et aux pantalons « un peu » pat d’ef seventies sans aller jusqu’au célèbre Wilde prénommé Oscar. « Wild », je ne sais pas, enfin juste ce qu’il faut pour être « un peu » décalé mais pas trop, un peu engagé mais pas trop, en tout cas sans idéologie sclérosée. En gros, un « travailleur intellectuel » qui nous charmerait par ses assertions : « Rien en moi ne sera jamais assez livide pour qu’on me fasse rentrer dans le rang », et comme le sont « David » ou « Max », ses personnages qui se poseraient des questions du style : « Quel avenir pourrais-je espérer s’il n’y a plus de paix, plus de libertés, plus de droits, plus de boulot, plus de pétrole et plus de Belgique » ?

Julien est belge. À tendance anglophone, et même multilingue, enfin c’est ce qu’il dit, parce que moi je le trouve très français aussi dans sa façon de jouer avec la langue de notre pays. Son métier ? Journaliste. Sédentaire et en voyage. Un vrai, qui écrit, et qui bouge. Un homme qui sait aller chercher l’inspiration où elle se trouve… Vous allez me dire, c’est de la triche, écrire un article sur Julien qui est votre collègue, qui travaille avec vous ! C’était justement ce que j’étais en train de vous raconter !… L’histoire de la rencontre à la Foire de Bruxelles, vous vous souvenez ? Julien s’y promène seul ou accompagné, je ne sais plus bien, il envisage de publier Max, un second roman. De fil en aiguille, je lui présente mon éditeur, ils s’entendent. Après Revolution Motel, naît donc, en chair et en papier, Max, imprimé en Bulgarie, s’il vous plaît ! Sur son blog, un ami de Julien posait la question de savoir si les deux textes communiaient quelque part, si l’on retrouvait une adéquation, un quelque chose qui les rapproche. Et bien, oui, j’ai trouvé ! Dans les deux romans de Julien Oeuillet, il y a un fil rouge – ou orange – : les crackers ! Je vois d’ici que vous allez me dire : « Vous vous moquez du monde ? ». Et bien non, figurez-vous qu’aux crackers que goûte David dans le premier livre répondent les chips aux pickles de Max affalé devant l’écran de télévision. Les crackers et les chips devant le téléviseur d’un hôtel solitaire sur une route perdue, cela ne vous rappelle rien ? Faites un effort… J’entends : « Hôtel California ?! », qui a osé ? Oh et puis pourquoi pas, mais…

C’est aussi l’image de l’homme triste, un peu psychotique, qui cherche un chemin : « Je n’aspire à rien, c’est la route qui m’aspire », nous dit-il, ou : « je confonds le cœur avec le malaise, l’ennui, un léger fond d’angoisse, des regrets en masse, et une grande, grande, grande dose d’amertume ».

Oui, ce qui caractérise le plus ce « cadre moyen supérieur » des deux livres, je crois, c’est d’abord cet « état de conscience solitaire et perpétuel » qui en fait un personnage « type ». David Lanzmann, « employé de bureau, fonctionnaire fédéral en route pour le Congrès de la Cartographie » se sent surtout très seul. Au point de départ du Revolution Motel, « déliquescence d’un mariage », fausse-couche de l’épouse, présence d’une maîtresse, d’une escort girl et de quelques filles ou femmes, une séparation, un départ. Malgré les apparences, rien ne nous rapprochera, jamais, dans ces deux textes, du vaudeville à la française. Rien d’autre que la trame narrative, tissée de questionnements qui donnent son rythme au récit, et qui penche vers l’engagement politique commun aux romans de « Myriapode ». Avec Julien Oeuillet, Che Guevara, Mao, sans parler de « Ma(r)x », sont les acteurs révolus d’une « Révolution mondiale ». Il y a ici, sans aucun doute, critique du Système et d’un Parti qui stigmatise « l’argent », « source de corruption ». Voilà où ce fil conducteur des crackers nous mène. Mais il nous mène aussi ailleurs, là où l’on voudrait venir.

Jusqu’à chez nous géographiquement d’abord, par ce compliment descriptif épinglé sur la route : « archétype de la jolie maison comme on en trouve en France », ou lorsque le héros parle du fameux « Marché de Wazemmes » lillois. Il est vrai que Lille n’est qu’à une demi-heure en TGV de Bruxelles, et qu’il n’y a plus frontières… Il nous mène jusqu’à chez nous surtout dans le monde de la littérature qui est un monde à part entière. Car tout le talent de Julien Oeuillet, vous l’aurez compris, au-delà de l’histoire, est dans cette façon de dire l’histoire. Dans un style narratif, parfois un peu « bourgeois » ou polissé, c’est-à-dire sans crudité, mais pourvoyeur de toutes ces bonnes choses que l’on appelle le langage des auteurs avec ses originalités comme les interventions impromptues du narrateur courant vers l’autodérision : « Et non, mon pauvre ami, elle ne vouait pas un culte à ton torse et une dévotion à ta virilité. Elle voulait juste qu’un petit spermatozoïde lui court dans sa trompe de fallope ». Ou vers des généralités savoureuses et toutes personnelles : « c’est à la cambrure des jeunes filles que l’on sait si elles valent la peine d’être ramenées à la maison ». Ou bien encore dans ces raccourcis : « Les mollets de Lanzmann ne parviennent plus à reculer. Le reste de son poids tente sa chance ». Ou dans ces étonnantes comparaisons : « pour la simple saveur d’une canette de bière, d’un steak, ou d’un clitoris ».

Et, si l’écriture de Julien Oeuillet, tout émaillée de monologues intérieurs, est bien tournée vers elle-même, elle sait aussi se rendre esclave des personnages que l’on découvre par ces techniques presque cinématographiques capables de flashbacks ou de zooms. Prenons Wanda. Justement, Julien m’a conseillé : « m’imaginer en tsarine »… Faisons-lui plaisir.

Je me prends au jeu, allez, j’enfile le costume. Entrons dans la peau de ce personnage glamour. Cela sert à ça aussi, la littérature ? L’enveloppe de cette femme fatale au « profil de princesse » est assez confortable. Voyez plutôt : « Wanda est incapable de marcher autrement qu’avec la dignité d’une tsarine. Mais elle reste incroyablement silencieuse. Nous n’avons pas encore percé le secret du silence de ses talons aiguilles ». « Regardez, mais regardez comme elle est belle ! Vous permettez que je fasse un arrêt sur image ? Ah, je voudrais pouvoir agrandir plus, regardez ! Elle porte maintenant une robe de soirée rouge et un boa de fourrure brune (…) Ah, on ne peut pas le voir mais sa robe est fendue, oui mes amis, fendue ! ». « De l’autre côté de la porte, droite comme une tour d’ivoire, se tient la haute silhouette de la belle Wanda (…). Regardez aussi le détail craquant sur ses chaussures ! Une fine bande de cuir qui enserre sa cheville ». « La tsarine en toque blanche. D’où sort-elle ? Je n’en sais pas plus que vous. Elle est furtive, vous dis-je. Elle avait peut-être, en plus de chaussures à talons tapissés de feutrine, des passages secrets rien qu’à elle, cachés derrière la grosse horloge ou la photocopieuse (…) »… Avouez ! Comme moi, vous craquez ? Et, puisque nous parlons de personnages, venons-en à cet essentiel protagoniste de l’œuvre, l’automobile ! En effet, Wanda n’a rien à envier à cet autre personnage féminin crucial : « mon amour de voiture », nous dit Max, « mon amour, mon amante, ma sœur, ma fille, ma voiture », « ma fidèle Mercedes », et, malheureusement : « Depuis que tu es morte, ô ma voiture, je suis un veuf, un veuf essoufflé et soufflé et boursouflé. Je suis une grosse méduse bouffée par les albatros ». L’automobile, c’est la femme aimée.

Il y a tout cela, et il y a aussi, dans le dernier roman, la poésie de Julien Oeuillet, un lyrisme magique à la limite du romantisme, évocateur d’images, de sons et de couleurs : « Une fois dans la voiture, je n’aurai qu’à remonter son pull pour entraver ses bras, et j’aurais enfin la Lune et l’Anti-Lune qui se font face, comme si la Terre avait été abolie et que son corps devenu temple avait rendu possible une cosmogonie nouvelle ». Ce n’est certes pas « Max et les ferrailleurs » que l’on croise ici, mais « Max et les couleurs » ! Comme tout poète, l’auteur use ici de son acuité visuelle et de son sens kinesthésique, écoutez cette « odeur colorée », « ça sent le lilas, ce parfum mouillé et froissé », et le narrateur dans la peau de David : « Elle se rassied sur lui et il découvre, au toucher humide et feuilleté, qu’elle ne porte rien sous sa robe »… Mais je ne vous en dirai pas plus, car je crois qu’il tient à vous et à vous seul(e) maintenant de découvrir cette effervescence sensuelle et chromatique. Juste un mot encore, la couleur, précisément, présente dès le premier roman, se répand dans le second comme si le don d’observation se lisait dans le tissu spectral des métaphores et dans ce goût pour les gammes toniques, créatives, porteuses d’optimisme ! Elle parcourt le livre, l’habitant à la manière de ces « cathédrales de lumières », s’y diffusant telle une source poussant ses affluents. Ne l’oublions pas, l’orange efflorescente, plus qu’une couleur politique belge, est couleur de l’éveil. Le stimulant sexuel – désir et plaisir – du deuxième chakra. Et signe de l’esprit universel illuminant les fidèles…

Alors, vous l’aurez compris, ce n’est pas seulement de l’auteur que je vous parle ici, mais de ces messages que l’on distille à travers nos textes, qui est notre et votre raison de vivre littéraire… Et puis, je dois bien le dire, si j’ai pris un vif plaisir à lire ces livres, c’est sans doute aussi parce que le soleil brillait, c’était l’été, une couverture étendue dans l’herbe. Et « Galipette » – petite chatte tigrée – qui s’amusait à grignoter les pages et le bout de mon crayon et criait, les yeux verts grands ouverts. Se frottait à mes genoux, me léchait les doigts, se collait, enfouissant sa petite tête rousse ronronnante comme ces feuilles d’automne qui chantent sous mes pas depuis ces derniers jours.


Bénédicte Fichten


A propos de l'auteur

Bénédicte Fichten

Bénédicte Fichten

Rédactrice

Bénédicte FICHTEN est née et vit à Lille. Auteur passionnée, elle a étudié les Lettres jusqu'au master. Elle est également Secrétaire de l'Association Des Auteurs du Nord.

 

L'amour, parfois absent, souvent absolu, est le fil conducteur de ses romans qui tentent de mettre en exergue les relations humaines, notament par le biais de la sexualité.

 

 

Commentaires (2)

  • M.Garofano

    M.Garofano

    18 novembre 2011 à 10:44 |
    Superbe portrait !
    Ma phrase préférée dans "Max" : "Si on frappe à tes tympans, garde-toi d'ouvrir aux inconnus".
    Amusant le fil rouge "grignotage". J'imagine bien un futur personnage un peu dandy comme son auteur, les jambes croisées dans un Chesterfield, une cigarette russe fourrée au chocolat entre le l'index et le majeur....(j'espère que vous avez saisi la subtilité Chesterfield-cigarette ;o).
    Et ce qui ne gâche rien, c'est vrai que son nom est très joli ♥ Un pseudo n'aurait pu être mieux....Comme la fleur, avec le "u" en plus.....
    Tiens, je me pose d'ailleurs la question : Combien un oeillet compte-t-il de pétales ? Tombe-t-on sur "passionnément", "à la folie" ou "pas du tout" lorsqu'on l'effeuille ?

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  • Martine L

    Martine L

    12 novembre 2011 à 10:01 |
    J'aime bien l'idée d'écrire sur des gens qui habitent notre quotidien ; il n'y a pas que l'ailleurs qui soit passible d'inspiration ; votre bonhomme qui vaut son pesant de lignes peut être fier d'avoir été ainsi croqué!

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