Le prophète du néant

Ecrit par Henri-Louis Pallen le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre de J-C. Crommelynck alias CeeJay, Le prophète du néant, éditions Maelström, juillet 2017, 266 pages, 18 €

Le prophète du néant

Je n’entre jamais dans un ouvrage de poésie comme on prospecterait plus ou moins consciemment pour un nouveau lieu de villégiature estivale, quelque charme qu’il puisse offrir et malgré une passion des vraies pérégrinations ; plutôt, je m’y hasarde d’abord un peu tendu – sans me départir d’aucune de mes exigences, de mes faims – comme on envisage une véritable immersion dans quelque architecture d’emblée singulière en tout, ouverte au ciel, matérialisant la quête d’absolu commune aux humbles locataires du séjour terrestre que nous sommes. Autant il m’arrive de goûter ici ou là la douce lenteur de l’imprégnation à un style, s’il s’avère nouveau pour mon expérience personnelle, autant – et plus encore – j’aime plonger dans les pages d’un recueil saisissant dès les premiers mots du premier poème qu’il donne à lire, comme dans les eaux profondes et écumantes au pied de rochers. Ma rencontre sensible et intellectuelle avec Le prophète du néant relève nettement de ce second mode d’aventure.

A lire au frontispice du portique d’entrée (Al Fana, le néant) deux pensées inspirantes et complémentaires, respectivement de Mahmoud Darwich et de Paul Eluard, placent sous une lumière métaphysique et philosophique le déroulement de notre vie ; on ne s’étonne pas davantage de leur traduction immédiate en arabe littéraire que du choix de cette dernière pour l’intitulé des sous-titres regroupant en treize chapitres les poèmes du recueil.

Les radars sensoriels et l’esprit du poète dans leur veille de tous les instants, comme l’indique cette première pierre de l’édifice :

« L’affût perpétuel

Comme un loup obstiné

Qui rôde toutes les nuits

J’avance sur la vie

Sans relâche à l’affût

C’est une raison d’être… »,

le souci de faire corps avec tout ce qui témoigne d’une vie intense et de la beauté de nos environnements menacés transparaît à partir de là, de plus en plus intensément à chaque page. Ce poète, qui « insulte le néant », « traverse les ténèbres dans le sens de la langueur » ou encore se « désensevelit », livre aussi une pensée diffuse sur son propre langage, dont le dévoilement progressif est parallèle à celui de ses autres enjeux, tout aussi premiers :

« De la grotte fermée de ronces auxquelles je me blesse

Je fais un chemin de paroles ! »

C’est pour lui « dans le vêtement des larmes » que « la poésie réinvente à chaque aubeun moyen de vivre la vie » ; dans la gageure aventureuse de vivre, au travers de la lecture – autant celle du monde et ses paysages polysémiques que celle des livres – comme bien sûr dans le processus de son écriture (« Les mots sont de pierres de jaspe et d’améthyste / Je lis le parchemin céleste / Chaque étoile est un glyphe ») se déroule de façon toujours double le voyage sous les latitudes de l’Orient et de l’Occident, pendant que « Les mots veillent ». Les accidents de relief sont intérieurs et extérieurs, sur les chemins escarpés de Damas à Compostelle comme « à travers les plaines immenses » ; il s’agit juste d’y « répandre la parole vraie », de « retirer le voile ténébreux de la vérité » ni conventionnelle ni confessionnelle, celle des hommes au cœur simple qui ambitionnent de se libérer des transcendances pesant sur eux et leur relation à notre monde. En même temps que CeeJay (à la ville Jean-Claude Crommelynck) s’imprègne par tous ses pores des composantes de décors et situations qui le submergent, s’impose à lui dans le filigrane cette « veille » supérieure, comme inhérente au langage qui va sans concession lui rendre rude et âpre leur traduction a minima, en même temps que d’une beauté tirée de ses raccourcis. On peut trouver ici un écho saisissant, vécu à chaque instant dans la traversée des deux mondes, au début du poème Ma feuille vineuse où René Char, à la lisière de ses « Cruels assortiments » (Cf. Chants de la Balandrane, 1977) nous adresse le signal suivant : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux ».

Les pages du Prophète du néant, au travers de leur choix du dénuement et du resserrement jusqu’à la minéralité, ne confinent jamais à de doctes propos ou recherches dans un esprit de tour d’ivoire. Leur verbe est au contraire frappé au sceau d’un métabolisme organique, en amont même de la parole :

« Grondés, rudoyés, menacés

Les mots roulent dans ta boucle close

Impossibles à ravaler comme un baiser fatal »

L’entremêlement harmonieux des regards occidental et oriental sur notre monde, entrelacs de cultures qui se font naturellement écho dans le cheminement de la parole poétique, fonctionne comme un voyage par étapes, merveilleux, où l’on est pris jusqu’au dernier texte dans un crescendo émotionnel jamais relâché. Son parcours se déroule aussi dans le miroir, au fond de nous-mêmes. S’y impose comme une évidence à l’esprit du lecteur le présupposé fondateur et supérieurement humaniste, sorte d’axiome ou principe d’énergie à sa source, selon lequel les deux modes d’expression du monde partagé à tous s’équivalent et se magnifient en termes d’acuité de sa perception, d’enrichissement réciproque et de recomposition d’un véritable sens de notre vie, perçu comme disloqué ou en miettes dans le contexte planétaire contemporain ; enfin et surtout, en termes d’élévation obstinée, jamais en défaut, de l’âme humaine.

On peut se forger l’impression, certes d’abord confuse mais confirmée avec plus de précision lors des passages à chaque nouveau chapitre, de pénétrer dans un édifice aux dimensions illimitées, clairement vouées à la sublimité de l’esprit humain, à l’in théos de toute vraie foi non ostentatoire et non captive – comme souvent – des contours d’une confession unique, à la gloire cette fois d’une authentique spiritualité ultra-doctrinaire sous laquelle se profilent un chant de la paix dans le monde et partant, une invite à destination des hommes de tous bords pour qu’enfin ils l’amendent ensemble, le construisent dans une paix féconde, stimulante pour sa création, distincte du statu quo familier qui dans le meilleur des cas ne décline pas son nom. La pensée m’est venue que le bâtisseur poète de cette immense et belle maison de l’Esprit où l’on se trouve dans les pages du Prophète du néant, peut être vu comme l’équivalent dans le langage d’un Antoni Gaudi qui se fût affranchi de tout contour géographique et national, et qu’eût inspiré le soufisme autant que la chrétienté. Sous des travées, arcades et voutes naturelles, les espaces aux lumières et aux couleurs différentes débouchent les uns sur les autres et se succèdent sans désunir l’humaine, philosophique, morale et au final artistique vision de la vie des hommes. Pour notre plaisir de lecteurs, l’aède CeeJay propose cet ensemble à la rêverie et à la réflexion de chacun. Une telle témérité, d’abord d’avoir vécu lui-même pareille odyssée, ensuite de nous en proposer l’assemblage convaincant des traces d’aventurier poète qu’il en a recueillies, relève d’un courage intellectuel notoire.

Le regard poétique traduit souvent une forme d’animisme et de syncrétisme, affranchie de tout attendu conventionnel, qui libère l’expression d’autant plus singulière et forte. Le monde y est pris à témoin, mais pas seulement : il est pris à partie aussi, du fait que l’on sent partout le poète engagé. Ce « néant » notionnel sur la page-titre, terrible complément du substantif « prophète » jalonne les pages du recueil et le balise finement au travers d’occurrences toujours éclairantes : « J’insulte le néant »… « Je suis El Merssoul (le messager, l’envoyé) Quand la nuit emmène la terre vers le ciel / Lui partage une part d’éternité / Et l’embarque vers le néant »… « Qui trouve du concret au néant… Aux pieds encore des chaînes infinies à longuement traîner…/ se prépare/ à être stupéfié dans le chaos de la tranquillité / Mains tendues dans la lenteur extrême que le bien met à se faire »… C’est le bien universel, des hommes comme des deux autres pôles de notre trilogie ou communauté du vivant – arbres, animaux – qui est au centre de la cible que nous sommes, amateurs de cette poésie parfois rauque, qui ne concède rien à la plastique ou à la musique de son langage, qui transporte l’esprit pourtant dans la respiration et le rythme de sa quête permanente du sens, en tous lieux. On y trouve certes ici ou là quelques échos lointains de notre insoumis François Villon :

 

« Je me réserve des libations troubles

Des gestes équivoques, des regards fourbes

Dans des avenirs maintenant proches.

 

Je renonce définitivement

Aux consolations factices.

Je me ferai ribaud, hâbleur, voleur »

 

Le guetteur dont « la marche des mots est le viatique » ne « fonce » pas moins à corps perdu « dans le poème » comme dans le premier espace où amender pacifiquement l’humaine condition est rendu possible, celui où l’urgence de vivre pour la connaître, pour comprendre, « partout où les mots liberté, laïcité, féminité, / Démocratie, droits humains sont bannis / On décapite et on enflamme le sanctuaire des âmes », celui où le p(r)o(ph)ète sait « dans l’illumination recueillir le souffle comme on conserve la braise ». Sa conscience douloureuse mais jamais résignée, partout où « les enfants sont broyés, torturés, enfermés, vendus », parmi d’autres monstruosités dont nous voyons l’homme capable, ne distrait pas le premier de la tâche supérieure qui lui échoit : recenser, énoncer, témoigner inlassablement, sans se départir de la parole poétique :

 

« La calligraphie pour le dire

Tient dans le grain du sable

Dans une goutte de pluie

Dans une larme sincère ».

 

Il rencontre, se mêle jusqu’à l’immersion aux populations réputées étrangères à nos modes de présence au monde dans le seul ordre de la surface pratique des choses, aime jusqu’à se fondre en l’autre, le devenir : « les mots sont arabes, amazighs, espagnols / Peu, très peu de français / L’expression du corps en dit plus que les paroles » ; l’essentiel réside pour lui dans ce qui est commun aux êtres outre langages, registres ou niveaux de langue, qui les rapproche et se révèle partageable par tous, infiniment davantage que dans ce qui divise par-delà les points communs. « Entre les colonnes du temple de feuilles »… et « les autoroutes, / les trembles font leurs youyous silencieux » ; un prodigieux sentiment de la nature et de l’homme nous unit tous de façon supérieure et intransigeante, malgré et contre le nombre des réalités monstrueuses dont n’est pas oubliée une mention çà et là, relative à divers lieux ou diverses époques (tels, pêle-mêle ici parmi quelques autres, le drame de Sabra et Chatila ou « la contrebande des armes » impliquant le Qatar… Celui qui à la fois « se confond à la pierre »et fait« tournoyer la barbarie », « attend le jour / adossé à son frère le mont », « blessé par la lumière qui sourd », fait sienne l’évidence fondamentale, le crédo partagé en principe par tout poète, selon lequel « la poésie est le seul discours politique encore possible, elle est le mensonge qui nous dit la vérité ».

Je conseille fortement ce livre visionnaire, qui élargit à mes yeux le champ de la poésie, à tous ceux qui considèrent avec CeeJay que

« Lire est le seul rempart

Contre le néant

Le déchiffrement de la vie

Et l’insatiable urgence inassouvie »

 

Pour clore cette recension par un sourire, je dirai que ce livre de 266 pages, commandé par mes soins pour 18 € m’est « remboursé » dix fois à chacune de mes relectures tant il m’est une source drue d’enchantement. Merci p(r)o(ph)ète !

A propos de l'auteur

Henri-Louis Pallen

Homme de lettres, originaire de l’Isle sur la Sorgue, vit en poésie depuis l’enfance. Retiré de l’enseignement secondaire puis supérieur en octobre 2010, il a publié entre 1980 et 1984 dans nombre de revues européennes (Sud, Europe, Revue de Belles-Lettres, Courrier International d’Etudes Poétiques, Poémonde, Marginales, etc.) et américaines (World Literature Today, Books Abroad). Dernières parutions en revues papier : n°19 de Phoenix,Automne 2015 (Poésie), et n°26 de La Revue des Archers, juin 2015 (Théâtre). Tout en suivant ses chemins d’écriture dans l’exigence, il a fondé et préside à l’Isle sur la Sorgue l’Association culturelle et citoyenne MUSĒMES, ouverte à tous.

Il a publié en janvier 2017 un recueil de  notes poétiques  au bénéfice de cette association : Cent épanchements dans la parenthèse d’un prénom (Ed. Edilivre, ISBN : 978-2-3334-21972-3  104pages,  10,50 €)

www.lierreentravail.com

Quelques articles ou recensions publiés :

Ignitiés par Albert Jacquard :

http://www.lacauselitteraire.fr/ignities-par-albert-jacquard

Promenade informelle dans le verbe de René Char :

http://www.lacauselitteraire.fr/promenade-informelle-dans-le-verbe-de-rene-char

Lecture de Olivier, de Jérôme Garcin :

http://www.lacauselitteraire.fr/olivier-jerome-garcin

Lecture de L’Accident de Soi, roman de Jeanne Orient :

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/litterature/item/l-accident-de-soi-jeanne-orient

Commentaires (2)

  • Henri-Louis Pallen

    Henri-Louis Pallen

    08 décembre 2017 à 09:22 |
    Pas de quoi rougir, cher poète : cela est tout à fait juste et normal de mon point de vue. Sans l’entière conviction après x relectures que ton apport à la poésie par ce livre est neuf et digne du plus grand intérêt, le sentiment d’amitié n’aurait jamais suffi à m’engager dans l’épreuve d’endurance d’une recension. C’est avec une vraie confiance que je souhaite à ton recueil ‘Le prophète du néant’ la légitime et longue navigation qu’il mérite auprès d’un lectorat large de passionnés comme je le suis de poésie, et de linguistes d’un grand nombre de pays.

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  • CeeJay

    CeeJay

    06 décembre 2017 à 12:44 |
    Grand merci cher ami pour cet hommage qui me fait presque rougir

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