Petite écologie des études littéraires. Pourquoi et comment étudier la littérature ?, Jean-Marie Schaeffer

Ecrit par Jean-François Vernay le 08 juin 2013. dans La une, Education, Littérature

Thierry Marchaisse éditeur, 2011, 130 pages, 15 €

Petite écologie des études littéraires. Pourquoi et comment étudier la littérature ?, Jean-Marie Schaeffer

Scindé en sept chapitres teintés d’optimisme, Petite écologie des études littéraires. Pourquoi et comment étudier la littérature ? s’inscrit dans une mobilisation générale de ces grands noms de la communauté littéraire française qui cherchent à faire débat et à analyser l’étrange désaffection qui frappe le fait littéraire depuis quelques décennies. Avant l’ouvrage de ce philosophe, les lecteurs auront, avec autant d’intérêt, pu prendre connaissance de ceux de Dominique Maingueneau, Contre Saint-Proust. La fin de la Littérature (Belin, 2006), de Tzvetan Todorov, La Littérature en péril (Flammarion, 2007), d’Antoine Compagnon, La littérature pour quoi faire ? (Fayard/Collège de France, 2007), d’Yves Citton, L’avenir des humanités. Economie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? (La Découverte, 2010), et de Vincent Jouve, Pourquoi étudier la littérature ? (Armand Colin, 2010).

L’hypothèse de base de Jean-Marie Schaeffer tient à ce que « la supposée crise de la littérature cache une crise bien réelle, celle de notre représentation savante de “La Littérature” » (p.6). En clair, si crise il y a, « c’est d’abord celle des études et non celle des pratiques littéraires » (p.14) incarnées par leur tripolarisation : leur capacité (voire incapacité) à transmettre des valeurs littéraires, à étudier sur un plan cognitif les faits littéraires et à former les jeunes apprenants en littérature.

En 2007, Tzvetan Todorov déclarait qu’à l’aube du 21ème siècle, « lire des poèmes et des romans ne conduit pas à réfléchir sur la condition humaine, sur l’individu et la société, l’amour et la haine, la joie et le désespoir, mais sur des notions critiques, traditionnelles ou modernes » (1). Cette manière aride d’évoquer la littérature l’a dépouillée d’une sensibilité qui la réduit à de la matière verbale, ce qui pousse ce même théoricien à conclure que « le chemin dans lequel est engagé aujourd’hui l’enseignement littéraire […] pourra difficilement aboutir à un amour de la littérature » (2) – un constat que tirent déjà de nombreux penseurs et pédagogues de l’enseignement supérieur qui voient les bancs de l’université se vider dans les facultés de lettres. Ce n’est évidemment pas le point de vue de Jean-Marie Schaeffer qui ne cherche pas à faire le procès de l’analyse structurale et qui verrait dans ces propos une accusation injuste. En revanche, il propose d’« activer l’écriture “littéraire” comme mode particulier d’accès au réel » (p.25) plutôt que d’« enseigner la connaissance de la littérature » (p.25). Selon l’auteur, « les œuvres littéraires, sous toutes leurs formes, sont elles-mêmes un formidable moyen de développement cognitif, émotif, éthique » (p.25). Et Jean-Marie Schaeffer de préciser :

 

dans nos écoles, on remplace beaucoup trop tôt, et beaucoup trop massivement, les pratiques de la lecture commune et de la rédaction, narrative ou autre, par celles de la dissertation savante (pseudo-savante en réalité) et du commentaire de texte. Du même coup, les potentialités cognitives propres de l’écriture (fictionnelle ou non) ne sont pas exploitées comme elles pourraient et devraient l’être (p.27)

 

L’anathème sur l’analyse structurale est présenté comme une parodie de procès puisque, selon ce chercheur, « la plupart des auteurs et des lecteurs […] ont été sensibles surtout au “fond” » (p.47). Ceci posé, si l’on considère une œuvre « comme résultat d’un dire mis en forme » (p.47), cette vision manichéenne perd vite de son intérêt face à la symbiose du fond et de la forme. Toutefois, il me semble que le « lecteur professionnel » (3) au cœur d’une institution normative comme le cadre scolaire ou universitaire va davantage s’attacher à la forme (on exige des analyses narratologiques, stylistiques, lexicographiques, etc.) qu’au fond (les analyses thématiques étant considérées comme ringardes depuis belle lurette), sans parler du refoulement de la dimension émotive, question encore relativement taboue dans l’analyse littéraire.

Le détour par l’herméneutique philosophique et la philosophie analytique pour évoquer la compréhension, l’attention et l’intention risque d’en décourager plus d’un en raison de la densité des propos. Mais gardons à l’esprit que ce type d’ouvrage spécialisé s’adresse à une niche mercatique de lecteurs qui ont la formation et l’intérêt pour déplier le raisonnement qui structure cette Petite écologie des études littéraires, laquelle aboutit sur « quelques propositions modestes » intéressantes. Le passage sur l’apport de la psychologie du développement, de la psychologie cognitive et de la philosophie de l’esprit est particulièrement stimulant pour comprendre les mécanismes psychologiques qui sous-tendent l’immersion mimétique dans l’univers de la fiction.

Grâce à sa pente philosophique, ce livre bilan sur la filière littéraire est édifiant à plus d’un titre tout en ayant le mérite de nous mettre en garde sur l’essentiel :

 

il serait absurde de s’en tenir à une finalité patrimoniale, ou « factuelle », de la transmission littéraire. Car seule une activation de la littérature comme mode d’accès propre au monde, c’est-à-dire seule l’entrée de l’enfant ou du jeune dans l’expérience personnelle que constitue la lecture des œuvres, peut garantir que cette transmission soit autre chose qu’un savoir mort (p.117)

 

(1) T. Todorov, La Littérature en péril (Paris : Flammarion, 2007), 18-9

(2) T. Todorov, Ibid., 25.

(3) Lecteur que je définis comme « personne soumise à une obligation de lecture quel que soit le contexte ». Pour une discussion plus étayée sur ma distinction bipartite lecteur professionnel/lecteur amateur, voir Plaidoyer pour un renouveau de l'émotion en littérature (Paris : Complicités, 2013), chapitre 1 « De la lecture et ses possibilités multiples ».

 

Jean-François Vernay

 

Essayiste et chercheur en littérature, Jean-François Vernay est notamment l’auteur de Panorama du roman australien des origines à nos jours (Paris, Hermann, 2009) et Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris, éditions Complicités, 2013). Un doux petit rêveur (Montmoreau : Les 2 encres, 2012) est son premier récit de fiction.

A propos de l'auteur

Commentaires (4)

  • Jean-François Vernay

    Jean-François Vernay

    08 février 2015 à 00:16 |
    " j’encourage les formateurs à ne pas tomber dans l’exclusivisme étroit du tout analytique en vertu de cette relation d’interdépendance sur laquelle les neurosciences ont fait la lumière. Dans cette logique, il est tout autant vain de « s’en tenir à un rapport intuitif au texte ou à une expérience subjective » du texte. "

    http://www.vox-poetica.org/entretiens/intVernay.html

    Répondre

  • Jean-François VERNAY

    Jean-François VERNAY

    29 juin 2013 à 08:55 |
    Par refoulement de la dimension émotive, j'entends évoquer cette dimension qui accueille le texte sur un plan émotionnel et qui, selon les conventions d'usage, doit être rationalisée dans l'analyse littéraire pour gommer la subjectivité du lecteur. Plus d'informations dans "Plaidoyer pour un renouveau de l'émotion en littérature" (Complicités, 2013)

    Répondre

  • Poppy Gali

    Poppy Gali

    10 juin 2013 à 10:26 |
    Son point de vue est intéressant et mérite d'être étudié. J'aime cette vision plus douce (et peut-être plus utopique) de la littérature... Il est vrai qu'aujourd'hui on demande aux élèves d'analyser des textes qu'ils n'ont même pas envie de lire...

    Toutefois, j'aimerais poser une question : à quoi faites-vous référence quand vous parlez de "refoulement de la dimension émotive". Je ne suis pas sûre de comprendre...

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 juin 2013 à 18:31 |
    Les professeurs de lettres ne sont pas là pour former des écrivains de métier, mais plus modestement pour enseigner l’histoire de la littérature française et les moyens de l’analyser. Salutaire introduction à l’herméneutique – terme que votre auteur n’apprécie guère – qui servira, bien sûr pour la philo, mais plus généralement tout simplement pour lire intelligemment un texte…. Imaginez un peu qu’au bac de français, au lieu de la fameuse dissertation, on donne à écrire une mini nouvelle, histoire d’ « activer l’écriture », comme vous dîtes, comment noter une telle épreuve ? Déjà l’appréciation d’une dissertation n’est pas l’abri de la subjectivité de l’examinateur ; mais s’il s’agissait d’une véritable œuvre de fiction, alors on tomberait dans le plus parfait arbitraire…

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.