Qu’est-ce que la religion ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 février 2018. dans La une, Religions, Littérature

Recension du livre de Rémi Brague, Sur la religion, Flammarion, 2018

Qu’est-ce que la religion ?

Vaste sujet, en effet, que soulève l’essai de Rémi Brague, universitaire catholique, professeur émérite à la Sorbonne et à l’université de Munich. Son livre – aux dimensions somme toute réduites – est foisonnant. Je me bornerai à analyser la réponse qu’il donne à la question qui sert de titre à ma chronique.

Religio vient de religere, « relire avec un soin scrupuleux » les préceptes d’un culte ; mais toute une tradition renvoie le mot à religare, « relier ». Il faut dire que bien des indices plaident en faveur de cette étymologie, ainsi par exemple pontifex (pontife), le pontifex maximus étant littéralement un « pontonnier », celui qui jette un pont – pons + facere – entre les dieux et les hommes.

Ce pont, au Moyen-Âge, devient une sorte d’hommage vassalique : l’homme fait une sorte de pacte avec Dieu en le reconnaissant comme son créateur, en échange de quoi Dieu lui accorde sa bienveillance. Ce pacte fut rompu par Adam, d’où la chute. Dans son célèbre ouvrage, Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? Saint Anselme de Cantorbéry explique ainsi la punition divine : « l’homme était incapable de réparer l’offense qu’il avait faite. Seule une punition (poena) ou une réparation étant en mesure de restaurer l’honneur de Dieu ».

La grande nouveauté apportée par les religions monothéistes se concentre, en vérité, dans la personnalisation de la divinité : celle-ci n’est plus le premier moteur d’Aristote qui met en branle la mécanique céleste, ou même la causa sui, la cause de soi, que décrit Spinoza, elle revêt le caractère d’un être-personne auquel on peut s’adresser, parce qu’il écoute, répond, voire exprime lui-même des sentiments humains (colère, amour, jalousie, etc.). Un anthropomorphisme que conteste Kant (cf. La religion dans les limites de la simple raison), mais qui n’en constitue pas moins la donnée fondamentale du christianisme.

Ce dernier définit Dieu comme l’Amour (1 Jean, 2, 14), irrationalité absolue qui pousse Brague à proposer la justification suivante : « on pourrait peut-être parer cette objection en faisant valoir qu’il existe une forme rationnelle d’amour, là où celui-ci n’apparaît pas comme une passion mais comme une volonté ferme, voire faisant l’objet d’une promesse ». « To love is an act » confirme en écho le psychologue américain Stephen Covey ; il reste que le Dieu chrétien se montre éminemment « passionnel » (cf. le sens religieux du terme : la Passion sur la croix), au point qu’un autre philosophe catholique, Jean-Luc Marion, n’hésite pas à « érotiser » Dieu (cf. Le phénomène érotique, 2003) niant la distinction classique entre l’agape, forme altruiste et éthérée de l’amour, et le fameux eros, possessif et accaparant…

Aimer et être aimé caractériseraient de la sorte l’essence même de l’humain selon Marion, lequel rejoindrait ainsi Rémi Brague sur le côté indépassable – « indispensable » va jusqu’à dire Brague – de la religion : « l’infrastructure de l’humain ne peut se fonder que sur la religion ».

Proposition contestable et contestée par beaucoup ! Si l’homo religiosus demeure un fait observable dans nombreux domaines (art, politique, philosophie, etc.), fonder la religion sur un besoin psychologique apporterait de l’eau au moulin de sa critique psychanalytique, Dieu figurant alors un père de substitution (cf. Freud).

La complexité du phénomène religieux, en réalité, rend dérisoire toute apologétique. Apologétique, tel se présente, à mes yeux, le défaut majeur de l’ouvrage de Brague.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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