Quelle souveraineté ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Politique, Littérature

Quelle souveraineté ?

Recension/commentaire du livre de Bernard Bourdin et Jacques Sapir, Souveraineté, Nation, Religion, dilemme ou réconciliation, Paris, Cerf, 2017

 

Mais qu’est donc venu faire mon ami Bernard Bourdin, professeur à l’institut catholique de Paris, dans cette galère ? Dans cet aéropage – très droitier – animé par l’archéo-royaliste, ex-chevènementiste, Bertrand Renouvin, flanqué, en « guest star », de Jacques Sapir, économiste habitué de la fachosphère (tv libertés), où il pourfend régulièrement la monnaie unique ?

Le tropisme souverainiste apparaît rapidement chez les deux débateurs. Haro sur le multiculturalisme.

Sapir : « l’idéologie multiculturaliste est contradictoire avec l’existence de la République, avec l’existence d’un peuple comme corps politique unifié, avec la notion de souveraineté ».

Bourdin : « le multiculturalisme me paraît dangereux car il interdit la possibilité d’un corps commun ».

Certes, tout n’est pas manichéen dans cette discussion. Les deux compères (ils se tutoient) évoquent une analogie intéressante entre marxisme et christianisme, tous deux étant tournés vers un futur, l’un eschatologique, l’autre révolutionnaire. « Dans les deux cas, les fins extrêmes peuvent justifier des moyens tout aussi extrêmes », déplore Sapir ; « il y a aussi une hostilité à l’histoire comme entre-deux, ajoute pertinemment Bernard, parce que l’histoire, c’est le relatif – non l’accomplissement d’un absolu ».

Autre thème suggestif : la généalogie de la laïcité. Sapir énumère les conditions du vivre en harmonie telles qu’énoncées au XVIème siècle par Jean Bodin dans son Heptaplomeres : rester ensemble plutôt que de retourner chacun dans sa communauté, travailler au bien commun, limiter la religion à la sphère privée ; Bourdin évoquant, fort justement, « le risque d’aller vers une laïcisation de la société, ce qui n’est pas la même chose que la laïcité de l’état ». La loi de 1905, en effet – on l’oublie trop souvent – n’impose la neutralité religieuse qu’à l’Etat et à ses agents, non au simple citoyen, que rien n’oblige à cantonner l’expression de ses croyances à l’espace intime.

Mais voilà ! L’ensemble du livre repose fondamentalement sur une approximation coupable : nulle part on y lit qu’il n’existe que deux sources à la souveraineté. Deux et pas trois : Dieu ou le peuple.

Ainsi Sapir, non sans présomption, s’aventure sur un terrain qu’il connaît mal – le droit public romain – et commet donc des erreurs grossières. Par exemple, il affirme – sans rire – que « le principe de souveraineté populaire était déjà connu il y a deux mille ans », en vertu de la lex de imperio, par laquelle le sénat investit – très formellement – l’empereur, en prolongeant la fiction républicaine (un peu comme le fera, plus près de nous, Bonaparte). En réalité, le fondement de pouvoir impérial est l’auctoritas. Auguste le décrit on ne peut plus clairement dans ses Res gestae : « je ne disposais d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à mes collègues, je ne leur étais supérieur que par l’autorité (auctoritas) ». Auctoritas, une notion mystérieuse et numineuse, qui renvoie à l’auspicium des pontifes, prêtres de la république, donc à une investiture jupitérienne. Sous la plume d’Auguste la notion devient plus incertaine : une sorte de « grâce » – Max Weber parlera de charisme – dont l’origine ultime se veut surnaturelle : le don d’un dieu.

Aucun des auteurs n’énonce clairement l’indépassable alternative : Dieu ou le peuple. Quand les deux protagonistes examinent la nature comme possible fondement de la souveraineté – Sapir parle de « jusnaturalisme » – il ne vient à l’idée de personne que la nature ne saurait être qu’un avatar de Dieu, Deus sive natura, dit Spinoza. La lex naturalis, pour Thomas d’Aquin, se confondant avec la lex aeterna, c’est-à-dire la lex divina.

Bien sûr, le caractère informel de l’échange entre Sapir et Bourdin ne prétendait pas à la rigueur d’un ouvrage universitaire. On reste cependant déçu, voire agacé, par le flou conceptuel de l’ensemble et par la relative confusion avec laquelle l’idée – si importante en soi – de souveraineté se voit traitée, ou non traitée.

Des propos de table, en quelque sorte…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    27 mai 2017 à 17:52 |
    Aéropage sous votre plume , cher JFV !?! Vite, un erratum et un rappel étymologique !
    à part ça cette coquille, merci de nous mettre en garde contre un livre dont les titre et sous titre suffiraient à nous dissuader de le lire. Mais deux précautions valent mieux qu'une.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      27 mai 2017 à 19:24 |
      Lapsus calami, en effet calamiteux, cher Bernard!...

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