Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Ecrit par Gilberte Benayoun le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

(Le Livre de Poche, 1966, Préface Paul Morand)

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Un « grand petit retour » dans le temps, en compagnie cette fois de « Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu » (1689-1755), et ses Lettres Persanes, son célèbre roman épistolaire. Et voyageons ensemble, un bout de chemin, faisons quelques pas livresques et « ivresques », allons en Perse, en Europe, entre Ispahan et Paris, et d’autres contrées lointaines d’Histoire et de Lumières, via ces bouts de lettres persanes, morceaux choisis de notre belle littérature française classique, incontournable, du 18ème siècle.

 

« Lettre II

Usbek au premier eunuque noir à son sérail d’Ispahan

Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse ; je t’ai confié ce que j’avois dans le Monde de plus cher ; tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales qui ne s’ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon cœur, il se repose et jouit d’une sécurité entière. Tu fais la garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour ; tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu’elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l’espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.

[…]

Souviens-toi toujours du néant dont je t’ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place et te confier les délices de mon cœur. […] »

 

« Lettre VI

Usbek à son ami Nessir à Ispahan

A une journée d’Erivan, nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l’obéissance des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.

Il faut que je te l’avoue, Nessir : j’ai senti une douleur secrète quand j’ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides Osmanlins. À mesure que j’entrois dans le pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-même. Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont présentés à mon esprit ; ma tendresse s’est réveillée ; une certaine inquiétude a achevé de me troubler, et m’a fait connoître que, pour mon repos, j’avois trop entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.

[…] »

 

« Lettre XI

Usbek à Mirza à Ispahan

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié, qui me la procure.

[…]

Il y avoit en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressembloient plus à des bêtes qu’à des hommes. Ceux-ci n’étoient point si contrefaits, ils n’étoient point velus comme des ours, ils ne siffloient point, ils avoient des yeux ; mais ils étoient si méchants et si féroces, qu’il n’y avoit parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.

Ils avoient un roi d’une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.

Le coup étant fait, ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu’ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.

[…] ».

 

« Lettre XXIII

Usbek à son ami Ibben

Nous sommes arrivés à Livourne dans quarante jours de navigation. C’est une ville nouvelle ; elle est un témoignage du génie des ducs de Toscane, qui ont fait d’un village marécageux la ville d’Italie la plus florissante.

Les femmes y jouissent d’une grande liberté : elles peuvent voir les hommes à travers certaines fenêtres qu’on nomme jalousies, elles peuvent sortir tous les jours avec quelques vieilles qui les accompagnent : elles n’ont qu’un voile. Leurs beaux-frères, leurs oncles, leurs neveux peuvent les voir sans que le mari s’en formalise presque jamais.

C’est un grand spectacle pour un mahométan de voir pour la première fois une ville chrétienne. Je ne parle pas des choses qui frappent d’abord tous les yeux, comme la différence des édifices, des habits, des principales coutumes : il y a, jusque dans les moindres bagatelles, quelque chose de singulier que je sens et que je ne sais pas dire.

Nous partirons demain pour Marseille : notre séjour n’y sera pas long. Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment à Paris, qui est le siège de l’empire d’Europe. Les voyageurs cherchent toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers. Adieu. Sois persuadé que je t’aimerai toujours ».

[…]

… … …

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.