Reflets des Arts Une querelle & quelques figures mancelles

Ecrit par Johann Lefebvre le 24 janvier 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Une querelle & quelques figures mancelles

16 août 1534, Alençon, le château. Clément Marot était invité au mariage d’Isabeau d’Albret, la frangine de Henri II de Navarre, avec René de Rohan. Se trouvait également à la cérémonie François Sagon, secrétaire de l’abbé de Saint-Evroult. On y lut la Monnerie des quatre Damoyselles, poème délicat écrit pour l’occasion par Marot. Le lendemain, durant une promenade dans le parc, non loin du château, ou dans la cour de celui-ci, on ne sait pas exactement, Sagon, très jaloux, attaqua Marot sur ses positions religieuses, le qualifiant d’hérétique. Ils s’engueulèrent, jusqu’à ce que Marot, exaspéré, sortît son poignard, faisant fuir Sagon. Ce dernier raconta l’incident dans la Deffense de Sagon Contre Clement Marot :

« Tu te haulsas tellement pour le moins,

Qu’à ta clameur survindrent deux tesmoings.

Je m’acquittay par ceste voye honneste

D’ung chrestien qui ung autre admonneste.

Tu t’obstinas & la fureur descent,

Tant qu’en une heure y en vinst plus de cent,

Vela comment j’accompli en cest œuvre

L’instruction que nostre évangile œuvre.

Mais quoi ? on veit pour ung mot que je dy

Marot tirer, comme ung homme estourdy,

A son poignart, voullant commecttre offense,

De m’assaillir sans baston de deffense ».

Plus tard, suite à l’affaire des placards qui survint à l’automne de la même année, François Ier, bien qu’hésitant, se résolut à la proscription & à la répression. Clément Marot, qui en avait déjà fait & écrit de belles, préféra faire profil bas & s’éloigna, s’exilant dès 1535, d’abord dans le Béarn, d’où il rejoignit par la suite l’Italie, le Piémont, chez madame Renée de France, grande figure de l’évangélisme, belle-sœur de François Ier & épouse du duc Hercule II d’Este, résidant à Ferrare. Marot, pour préparer son retour – Hercule II ne l’aimait vraiment pas – rédigea, à l’été 1535, l’Épître au Roy, du temps de son exil de Ferrare. C’est ce texte qui fit écrire à François Sagon, petit secrétaire d’église & minable poète, son Coup d’essay pour y attaquer encore Marot, ce povre pou éthique, qu’il détestait, à cause de ses attaques à l’endroit de la Sorbonne – l’ignorante Sorbonne, disait Marot – & de ses accointances évangéliques, qui pouvaient facilement le ranger du côté des hérétiques. Par ailleurs, la jalousie de Sagon lui fit écrire, comble du culot du con, que Marot était auteur d’une très vilaine poésie & qu’il était, aussi, une espèce de queutard invétéré, j’exagère à peine. S’ensuivit un échange de textes acerbes, véritable bataille, quand Marot revint enfin en France, en 1536, soutenu par de bons camarades. Il répondit d’abord au Coup d’essay par une forme de sotie que l’on trouve dans le troisième Coq à l’âne, puis en 1537, sous le nom de son valet Fripelippes, il asséna un coup puissant avec Le Valet de Marot contre Sagon. Cum Commento. Fripellipes, secretaire de Clement Marot, à François Sagon, secretaire de l’Abbé de sainct Evroul. Le camp d’en face répondit, mais ce ne fut pas Sagon le premier, lequel tarda un peu avant de se fendre d’une réfutation, d’environ vingt feuillets, sous le nom de son page, Le Rabais du Caquet de Fripelippes et de Marot dict Rat pelé adictioné avec le commentaire, fait par Mathieu de Boutigny page de maistre Françoys de Sagon, secrétaire de l’abbé de Saint Ebvroult, réfutation qui semble être le produit d’un collectif, écrite bien maladroitement, avec un style très (in)suffisant, falot. Puis ce fut une mêlée dans laquelle s’invitèrent bon nombre de plumes, avec des textes aux titres fort explicites, contenant basses injures & insinuations détestables, sur le physique ou la moralité de l’un, sur la bêtise de l’autre, avec quelques comparaisons animalières, des farces scatologiques. Un troisième parti s’engagea même dans la rixe, se moquant des deux premiers, avec par exemple l’Appologie faicte par le grant abbé des Conardz, sur les invectives de Sagon, Marot, la Hueterie, pages, valets, &c. ou encore La Réponse des Conardz de Rouen… Puis la querelle s’estompa peu à peu. Sagon mourut en 1544. Marot aussi.

Au Mans, en 1515, naquit Nicolas Denisot, alias Conte d’Alsinois, qui se cacha aussi derrière le pseudonyme de Théodose Valentinian à l’occasion de la publication, en 1558, de son tractatus rhapsodique intitulé L’Amant resuscité de la mort d’amour. Un mystérieux artiste, qui s’essaya par ailleurs dans les domaines de l’espionnage ou du trafic d’influences, possédant de multiples étiquettes puisque poète, calligraphe & cartographe, peintre, éditeur & romancier. Et mathématicien, géomètre, métreur… Car, comme l’écrit son cousin germain Jacques Denisot, il excella de son temps es mathematiques et s’addonna fort aussy aux fortiffications où il rendit tres-renommé. Il se lia d’amitié avec l’architecte Simon Hayeneufve, lui aussi talentueux velléitaire, & devint son élève en matière de peinture. Mais c’est en 1534 que Denisot entra dans la partie, & l’on peut dire dans le mauvais camp, appuyant le jaloux Sagon dans sa querelle avec Marot. Mon appréciation de mauvais camp n’est que poétique ; en qualité d’athée je ne puis préjuger des positions respectives des catholiques, radicaux ou pas, & des luthériens, modérés ou pas. Cette querelle au Mans produisait beaucoup d’effet au sein de la population, très divisée ; d’ailleurs Sagon s’y trouvait quand fut publiée le Coup d’essay. Denisot écrivit une épigramme latine à la fin du Rabais du Caquet, censée flinguer Marot. Mais le Rabais est une réplique, comme dit plus haut, assez mauvaise, écrite dans la précipitation, en trois jours fut par grand colère faite au Mans, dont l’édition & l’impression furent également mal réalisées. Denisot fut cité directement dans le titre d’une réplique du camp Marot, constituée de cinq poèmes, Replicque par les amys de l’auctheur de la Remonstrance faicte à Sagon, contre celuy qui ce dict amy de l’imprimeur du Coup d’essay. Ensemble responce à Nicolas Denisot qui blasma Marot en vers enragez à la fin du Rabais, où les auteurs, piquants se moquaient du latin de cuisine de Denisot & de son patronyme.

Malgré les attaques réciproques sur le style & le talent littéraire des uns & des autres, cette polémique était avant tout une affaire religieuse qui se servit du terrain strictement littéraire comme révélateur. Mais sous des apparences parfois vulgaires, ou légères, cette discorde était le symptôme d’une crise assurément sévère & d’autant plus profonde qu’elle ne pouvait même pas être enrayée par le roi François Ier qui laissait sans rien dire la Sorbonne & le Parlement se radicaliser dans leur obsession des hérésies, alors qu’il faisait montre lui-même d’une certaine tolérance & qu’il avait déjà dévoilé par le passé, sous le pontificat de Clément VII, une ouverture vis-à-vis des réformés modérés. À propos de la Réforme, François Ier avait été cependant un ignare assez étonnant, du moins était-ce le cas en 1531, quand il envoya le député Gervais Wain en Allemagne : sous la plume de Luther, dans sa préface aux Articles de Smalkalde, nous lisons qu’il fut informé par Wain des lacunes de François Ier, dont la plus épatante était qu’il était persuadé que les pays ayant adopté la Réforme avaient abandonné l’usage du… mariage !

La bataille Marot-Sagon était inégale, de surcroît sur une balance paradoxale. Si Sagon pouvait attaquer Marot sur les thèmes & religieux & poétiques, ce qu’il fit sans parcimonie aucune, son adversaire quant à lui était privé du terrain de la religion dans ses libelles, en particulier en se positionnant en faveur de la Réforme, trop dangereux, mortel. Marot concentra ainsi toute sa force dans sa supériorité littéraire. Aussi, notre brave Nicolas Denisot, qui voulait d’abord affirmer & prouver sa force de frappe littéraire dans cette bagarre le dépassant spirituellement de très haut, prit beaucoup d’amertume de tous ces libelles moqueurs à l’endroit de sa plume & qu’on avait pu lire un peu partout dans le royaume. Une fois la controverse dissipée, s’il voulait persister dans la carrière des Lettres, ou dans les arts d’une manière générale, la seule solution était de changer de nom, un pseudonyme, qu’il trouva dans l’anagramme de ses prénom & nom : Conte d’Alsinois. Et c’est en qualité de calligraphe, activité qu’il exerça en 1539 pour le compte du prêtre Macé Ogier qui dressait alors une carte du Maine, avec Jacques Androuet du Cerceau à la gravure, que Denisot inaugura sa trouvaille de nom en signant son travail de son pseudonyme flambant neuf.

Après ce bien mauvais départ que fut pour lui la querelle dont je viens de parler, Denisot peu à peu s’en sortit assez bien, écrivit noëls & cantiques, fut le précepteur des sœurs Seymour, & à l’occasion de ce séjour en Angleterre, fut probablement agent secret pour la France. Il prit en charge l’édition du Tombeau de Marguerite de Valois Royne de Navarre, Faict premierement en disticques latins par les trois Sœurs princesses en Angleterre (Anne, Margaret & Jane Seymour) publié en latin en 1550 & en français un an plus tard, dont il signa l’épître dédicatoire. A la même époque, Denisot devint valet de chambre de Henri II, en qualité de poète. Il approcha la Pléiade, connaissant Peletier – dont je vais causer plus tard – il réalisa des portraits ; le dessin enseigné par Simon Hayeneufve ne l’avait jamais quitté…

Simon Hayeneufve était avant tout un architecte, fin connaisseur des arts antiques. Né à Château-Gontier en 1450, il rapporta de ses voyages en Italie toutes les nouveautés stylistiques du quattrocento & après avoir lâché sa cure de Saint-Paterne, il s’installa au Mans dès 1500 à l’abbaye Saint-Vincent, où il mourut le 11 juillet 1546 à un âge très rarement atteint à cette époque. Nous lui devons le buffet des grandes orgues de la cathédrale, quelques bâtisses mancelles, comme l’hôtel du Grabatoire. L’imprimeur & typographe Geofroy Tory, premier imprimeur royal, en fait l’éloge, deux fois, dans son célèbre Champ Fleury (de la supériorité de la lettre romaine sur la gothique) où il écrit : Il est tresexcellent en ordonnance d’Architecture antique, comme on peult veoir en mille & bon deseings et pourtraictz qu’il a faictz en la noble cité du Mans, & a maintz estrangiers. Il est digne duquel on face bonne memoire, tant pour son honeste vie, que pour sa noble science. Et pource, ne faignons de consecrer & dedier son nom à immortalité, en le disant estre un second Vitruve, sainct homme, & bon Chrestien. J’escrips cecy voluntiers pour les vertus & grands biens que j’ay ouy reciter de luy par plusieurs grand et moyens hommes de bien et vrays amateurs de toutes bonnes choses et honnestes. Et plus loin : Ledict maistre Simon est le plus grand & excellent ouvrier en architecture antique, que je sache vivant. Il est homme d’eglise et de bonne vie, amyable & serviable à tous en deseings, & pourtraictz au vray antique : lesquelz il faict si bons, que si Vitruve & Lyon Baptiste Albert vivoient, ilz luy doneroient la palme pas dessus ceulx de deça les monts. La Croix du Maine en fait également mention, & l’on doit dire que la réputation de Hayeneufve, en tant qu’innovateur & donc pour nous aujourd’hui en tant que figure de la Renaissance, n’est pas usurpée. L’écho était grand, son nom circulait : si Tory indique les vertus & grands biens que j’ay ouy reciter de luy, c’est bien que jamais il ne le rencontra. Jean Pelegrin, alias Viator, chanoine de Saint-Dié & de Toul, ancien secrétaire de Louis XI, l’évoque au début de son traité De Artificiali Perspectiva (1505), l’un des premiers livres imprimés en Lorraine (ce qui suit n’apparaît que sur la troisième édition, en 1521) ; il s’agit ni plus ni moins d’une dédicace :

« O bons amis, trespassez et vivens,

Grans esperiz Zeusins, Apelliens,

Decorans France, Almaigne & Italie,

Geffelin, Paoul, & Martin de Pavye,

Berthelemi, Fouquet, Poyet, Copin,

André Montaigne & d’Amyens Colin,

Le Pelusin, Hans Fris & Leonard,

Hugues, Lucas, Luc, Albert & Benard,

Jehan Jolis, Hans Grun, & Gabriel

Vuastele, Urbain & l’ange Micael,

Symon du Mans : dyamans, margarites,

Rubiz, saphirs, smaragdes, crisolites,

Amétistes, jacintes & topazes,

Calcedones, asperes & à faces,

Jaspes, berils, acates & cristaux,

Plus précieux vous tiens que tels joyaux,

Et tous autres nobles entendemens

Ordinateurs de spécieux figments ».

La Croix du Maine, qui mentionne également Hayeneufve comme grand artiste de son temps, est de son vrai nom François Grudé, bibliographe de son état. Né au Mans en 1552, cet érudit bibliophile voulut réaliser un catalogue raisonné des volumes qu’il possédait, comme l’avait fait Gessner quelque temps auparavant, mais plus complet & moins élitiste. Malgré le manque de soutien, il réussit à éditer en 1584 le Premier volume du sieur de la Croix-du-Maine. Qui est un catalogue de toutes sortes d’Autheurs, qui ont escrit en François depuis cinq cents ans & plus, jusques à ce jourd’hui : avec un Discours des vies des plus illustres & renommez entre les trois mille qui sont compris en cet œuvre, ensemble un recit de leurs compositions, tant imprimées qu’autrement – seul livre de lui qui nous reste, recensant plus de deux mille auteurs – quelques mois avant La Bibliothèque d’Antoine du Verdier, Seigneur de Vauprivas, contenant le Catalogue de toux ceux qui ont escrit, ou traduit en François, & autres Dialectes de ce Royaume, ensemble leurs œuvres imprimees & non imprimees, l’argument de la matiere y traictee, quelque bon propos, sentence, doctrine, phrase, proverbe, comparaison, ou autre chose notable tiree d’aucunes d’icelles œuvres, le lieu, forme, nom & datte, où, comment, & de qui elles ont esté mises en lumiere. Aussi y sont contenus les livres dont les autheurs sont incertains. Avec un discours sur les bonnes lettres servant de Preface. Et à la fin un supplement de l’Epitome de la Bibliotheque de Gesner ; les deux ouvrages ayant été très souvent réunis dans les diverses rééditions, surtout depuis celle de Rigoley de Juvigny en 1772. Le livre de la Croix du Maine est une excellente compilation, permettant d’apprécier l’ampleur des ouvrages imprimés, ne serait-ce qu’en langue française, à peine cent cinquante ans après l’invention de Gutenberg.

La Renaissance, la culture humaniste & la critique esthético-politique à l’égard de l’esprit médiéval eurent beaucoup de représentants dans le Maine & le Perche. La Brigade, que plus tard on appellera La Pléiade, réunit une poignée de ces hommes dont la plupart provenaient de la région. Pierre de Ronsard, né en 1524 dans le Vendômois, bien inspiré par les sonnets de Marot, se fit tonsuré au Mans en 1543 pour y obtenir une cure, & où il rencontra Jacques Peletier. L’abbaye Saint-Vincent faisait bel écho à l’abbaye de la Couture ; il y avait émulation. Quand Guillaume du Bellay, oncle de Joachim, fut inhumé au Mans en 1543, il y eut beaucoup de rencontres autour de cet événement que les frères du Bellay voulurent retentissant. Passèrent dans la ville d’autres figures, peu avant, pendant ou peu après cette décennie 1540-50, Pierre Belon (de Cérans-Foulletourte) bien sûr, l’inimitable François Rabelais (de Seuilly, en Touraine).

Jacques Peletier, né au Mans, le 25 juillet 1517, avait pour passion les mathématiques & la poésie. Secrétaire de René du Bellay, l’évêque du Mans & grand cousin de Joachim, il eut très probablement l’influence & le désir utile de constituer avec Ronsard, Joachim du Bellay & quelques autres, une équipe, La Brigade, très favorable à l’enrichissement de la langue française par des extractions antiques, régionales, par la création de néologismes & la récupération de mots oubliés. Ils systématisèrent plusieurs formes poétiques, comme le sonnet qu’avait introduit Marot, ou l’alexandrin. L’ouvrage La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, de Joachim du Bellay, publié en 1549, peut être considéré comme le manifeste de ce petit groupe, qui avait pour quartier général le Collège de Coqueret à Paris, constitué, en sus de ceux déjà cités, de Rémy Belleau (de Nogent-le-Rotrou), Jean-Antoine de Baïf (de Venise, fils de Lazare), Pontus de Tyard (de Bourgogne) & Étienne Jodelle (de Paris). Peletier mourut en 1582, & afin que La Pléiade conservât ses sept têtes, Jean Dorat (de Limoges), principal du Collège de Coqueret & ancien professeur de Joachim du Bellay & de Pierre de Ronsard, prit naturellement sa place. Autour d’eux gravitèrent d’autres artistes, Jacques Tahureau (du Mans), mais brièvement car il mourut à l’âge de vingt huit ans, Robert Garnier (de La Ferté-Bernard) &, bouclons la boucle… Nicolas Denisot.

 

Cette évocation historique & littéraire est issue du texte « Détournements – Sur la localité ».

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 janvier 2015 à 17:50 |
    Merci et bravo pour ce brillant - et rare! - morceau d'érudition.

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