Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Ecrit par Didier Bazy le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

Carnets de l’Herne, 2017, trad. anglais US, Sophie Rochefort-Guillouet, 7,50 €

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Deux petits ouvrages (50 pages chacun) comme deux échos latéraux.

D’une main, un acte de résistance. De l’autre main, un vade-mecum.

 

Résistance

Du premier, on ne répétera jamais assez qu’il ne s’agit jamais pour Thoreau d’un traité de désobéissance civile systématique. Trop d’évocations en témoignent sans bonheur. Trop de malentendus et de contresens en dérivent. Sophie Rochefort-Guillouet, traductrice précise et efficace, a parfaitement rendu justice au titre Resistance on civil government… Mieux, la note introductive de l’éditeur rappelle que ce texte est l’aboutissement rédigé d’une conférence de 1849, intitulée Les droits et devoirs de l’individu envers le gouvernement. C’est tout dire ! Désobéir, pour Thoreau, n’est pas un impératif catégorique. C’est une possibilité, toute prête à passer à l’acte si, et seulement si une situation l’exige, la requiert, l’appelle. Quelles sont ces situations injustes ?

La peine de mort, l’esclavage, la guerre. Et puis, pour Thoreau, tout ce qui ne respecte pas le vivant naturel (d’où l’admiration et la réserve de Thoreau pour Darwin).

Le syllogisme de Thoreau est simple et très concret. Je paie des impôts dans un Etat qui mène une guerre au Mexique. J’estime que cette guerre est inique. Donc je ne paie pas mes impôts (notons bien que Thoreau est enchanté de payer des impôts pour l’Education). Donc je vais en prison. D’où la conséquence :

« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la vraie place pour un homme juste est aussi en prison ».

N’en déplaise à certaines éditions, Thoreau n’a jamais écrit d’aphorismes. Ses extraordinaires formules ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne sortent du néant. Elles collent toujours aux faits bien concrets, à des cas très précis dont elles nous permettent de justement décoller.

Vade-mecum

La vie sans principes scintille de ces bons mots. Mais ce n’est pas une méthode comme chez Nietzsche. Il s’agit à chaque fois d’une espèce de leçon, comme les anciennes « leçons de choses », ces observations attentives, distantes et compréhensives.

Life without principle pose le problème suivant : comment faire pour vivre le mieux possible ?

Tout d’abord, « considérons donc la manière dont nous menons notre existence ». Ici, Thoreau développe sa grande idée de « jeunesse » (cf. L’esprit commercial des temps modernes) : la grande majorité des gens s’agitent, s’activent, pour gagner leur vie… Gagner est premier. Vivre est second. Thoreau ne cessera de renverser cette fausse donne majoritaire. Foin des disciples de Mammon, haro à ceux qui perdent leur vie à la gagner. Vivre pleinement, pour Thoreau, est la grande affaire. Et vivre, c’est tout perdre ou presque, tout perdre sauf la vie. Besoin de pas grand-chose. Travailler un jour par semaine. Marcher tous les matins. Une cabane au fond des bois.

Enfin. Une cabane pas trop loin de Concord. Marcher pour aiguiser sa conscience et écrire un journal de plusieurs milliers pages. Travailler pour survivre un minimum… Si Thoreau pouvait revendiquer quelque descendance, il suivrait volontiers les économistes dits de la décroissance, mieux : de l’ a-croissance…

Disciple infidèle d’Emerson, Thoreau aurait préféré les mouvements aux écoles, les devenirs aux conflits historiques, l’amour de la nature à toute forme de religions.

Les intellectuels en prennent pour leur grade : « C’est à peine si je connais un seul intellectuel dont la largeur de vue soit telle que l’on puisse penser tout haut en sa compagnie. La plupart de ceux avec lesquels vous essayez d’engager une discussion en viennent rapidement à prendre appui sur une institution où, apparemment, ils ont des intérêts, c’est-à-dire en adoptant sur les choses un point de vue particulier et non universel. Ils n’ont de cesse que de vouloir imposer leur toit personnel… », etc.

Pour Thoreau, vivre le mieux possible n’est pas se replier sur soi mais se concentrer sur soi pour accueillir, accepter et, vivant et pensant en harmonie avec soi-même, vivre avec ses voisins et le monde environnant : « Lorsque notre vie cesse d’intérieure et d’ordre privé, notre conversation dégénère en simple bavardage ».

On comprend dès lors qu’après les analyses acides et les critiques lucides, de l’œuvre de Thoreau surgisse, comme un recours, la poésie. Cette poésie qui ne l’a jamais quitté et qui, peut-être, se sauvera elle-même à défaut de nous sauver.

« Pourquoi donc ne nous rencontrerions-nous pas, non pas perpétuellement en tant que dyspeptiques pour nous raconter nos mauvais rêves, mais parfois comme eupeptiques afin de nous féliciter réciproquement de la splendeur sans cesse renouvelée du matin. Je ne formule assurément pas là une demande exorbitante ».

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