Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

Ecrit par Didier Ayres le 11 juin 2016. dans La une, Littérature

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

« On pourrait penser que ce refus de la nécessité sûre et solide, cette tendance à l’ambigu, à l’indéterminé, reflète un état de crise de notre temps », Umberto Eco, L’œuvre ouverte.

Pour répondre initialement à l’appel à communication du colloque Koltès 2016 à Metz, j’avais imaginé une étude très proche de l’œuvre de Koltès, en respectant à la lettre la problématique de ces journées d’études, à savoir la question du spectre, que j’ai prise au premier degré. Il faut donc lire ces lignes comme une esquisse de ce qui aurait pu être une dissertation de plus grande ampleur.

Quoi qu’il en soit, il y a au moins un spectre dans l’œuvre écrite depuis 1977 de l’auteur messin. Et c’est Le Rouquin, personnage principal de Sallinger qui relate la trajectoire d’un fantôme. Et comme c’est à une sorte de voyage psychopompe à l’envers auquel nous assistons dans la pièce, j’avais à l’esprit un rapprochement avec L’Odyssée,pour voir comment cette écriture dramatique de B.-M. Koltès pourrait se définir en relation avec une poétique de l’énigme, du caché, de l’étrange, de l’étrangeté.

Je voulais ainsi explorer la qualité du spectre de Sallinger, à savoir : déterminer ce que sont les signes et à quels autres signes il fait écho. Tenter de mettre en évidence comment le fantôme du Rouquin rend tout fantomatique autour de lui, et donc voir comment balance le lecteur de la pièce que je fus, de l’herméneutique du spectre à l’herméneutique des spectres. Pour appuyer ma réflexion, je pensais au chant XI de L’Odyssée, pour voir s’il était possible d’agrandir la poétique de Koltès aux grands textes de notre Occident.

Il me faudrait pour cela, éclaircir le pivotement du spectre, sa schize, et décider avec précision comment Le Rouquin, mort de la veille, pousse ce qui l’entoure et les personnes vivantes autour de lui durant sa résurrection, vers l’Enfer et un New-York dantesque. Explorer avec lui les ombres d’un voyage post-mortem, peut-être tout aussi intelligible que le dessine Le Livre des morts des Anciens Egyptiens, mais avec la particularité chrétienne de revivre après la mort dans une rédemption ou une damnation.

Oui, ce voyage du « revenu à la vie » dans la vie des mortels, ou plutôt d’un immortel au pays des mortels, permet et autorise une réparation identitaire. Et cela grâce à la proximité de ce disparu et de ceux qu’il a aimés ou qui ont croisé son chemin de vivant. Il y a donc un peu de proxémique dans l’étude de ce cas post mortem. Et comme Ulysse rencontre un frais disparu de quelques heures et qui n’a pas encore pris les habitudes d’un séjour dans les Enfers, Le Rouquin traverse cette deuxième vie comme si elle était semblable à la première – ce qui pourrait nous aider à comprendre la scène de suicide à la fin de la pièce. Nous sommes donc conviés à partager avec le héros une « dimension cachée », pour reprendre le beau titre du livre de E. T. Hall, et à s’interroger sur les limites du territoire, concept que développe encore G. Deleuze.

Et c’est la possibilité extraordinaire de l’œuvre théâtrale de pouvoir convoquer des morts pour les rendre à la vie. Faire de ces êtres de papier et de mots des créatures de sang. D’ailleurs, nous sommes au théâtre comme en un monde ambigu, double, dans un mode impur, composé de scories des temps et des mystères complexes de la création, et cependant in vivo. On y rencontre avec calme et intellection la présence des spectres, de demi morts-vivants faits autant d’encre que de sang. Et, pour le cas qui nous intéresse, Koltès, dès cette pièce charnière dans son œuvre, nous offre une véritable escalade conceptuelle dans les escarpements où s’opposent des notions contraires : vie/non vie, mort/non mort, personnage de chair/ personnage écrit, salle/scène. Et peut-être pourrait-on conclure que ce théâtre est moins lyrique qu’épique ? Et s’interroger aussi sur la qualité de l’énigme de cette poétique ?

Un voyage dans le monde de l’arrière-monde, le retour de soi dans un procès identitaire fabuleux et presque mythique, nous livre le spectre. Mais est-il mimétique ? Et si oui, de qui ? Est-ce une résurrection chrétienne ? Le Rouquin est-il un avatar bouddhique ? Rien n’est tranché et tout est possible s’il l’on s’attache à voir dans la manifestation de ces ombres littéraires, plus que la vie, et encore, dans les manifestations vivantes de ce théâtre, plus que la chair. Ainsi, l’œuvre ne s’arrête pas aux portes du livre ou de la scène, mais est pleine de quelque chose qui l’ouvre à une dimension spirituelle ou fantastique, qui fait d’écrire un acte ouvert lequel se poursuit malgré les époques – et peut-être contre son époque.

Le but que je me proposais dans cette communication était de cerner au plus près cette cartographie de l’imaginaire et peut-être contribuer à ranger l’œuvre de Koltès tout aussi bien dans le sillon de la Sainte Jeanne de Shaw que de Homère. Donc je livre ici l’incipit de cette conférence faute de pouvoir le faire de vive voix et de façon plus détaillée lors du colloque de novembre de Metz.

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Didier Ayres

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