Stefan Zweig, Le Monde d’hier

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Belfond, Livre de Poche

Stefan Zweig, Le Monde d’hier

On ne sait plus en France que Stefan Zweig fut un de écrivains les plus célèbres, de loin le plus traduit dans le monde entier pendant vingt ans, en gros de 1920 à 1940, universellement respecté et honoré.

Le 22 février 1942, exilé à Rio de Janeiro, il achève son livre ultime Le Monde d’hier sous-titré Souvenirs d’un Européen, poste le manuscrit à destination de son éditeur et, avec son épouse, se suicide en prenant du véronal.

Né à Vienne en Autriche en 1881 d’une riche famille d’industriels juifs, se méfiant de ses rapides succès littéraires autant que des facilités que lui donne sa fortune, il voyage à travers l’Europe de la Belle Epoque qui ne connaît ni les passeports ni les douanes, avec le double dessein de s’imprégner de l’air du temps et des lieux et de rencontrer tous les grands penseurs, les artistes éminents, les savants qui croient à la construction d’une Europe humaniste et pacifique.

Zweig a effectivement rencontré tout le monde, correspondu avec les plus brillants intellectuels, reçu dans sa maison de Salzbourg les artistes du monde entier. Outre l’allemand, il parle l’anglais, le français et l’italien couramment. Il est présenté à Mahler, à Rodin, à Wells et à Shaw, à Verhaeren dont il deviendra le traducteur comme celui de nombreux poètes et écrivains. On renonce à faire la liste de ses amis : Paul Valéry, Romain Rolland qu’il retrouve en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, Gide, Martin du Gard, Ravel mais aussi Joyce, Rilke, Gorki qui préface l’édition russe de ses livres, Busoni, Pirandello qui le demande comme traducteur d’une de ses pièces, Schnitzler, Thomas Mann, Hofmannsthal, Freud à qui il présente Dali lors de son exil à Londres, Alban Berg, Bruno Walter, Bartók, Toscanini, Richard Strauss qui le choisit comme librettiste de son dernier opéra…

Or son livre n’est nullement le catalogue mondain de ses relations ni la vaine nostalgie d’un monde oublié. C’est bien pire : l’observation d’une intransigeante perspicacité, admirablement objective, de tous les échecs de cette civilisation et de ce demi-siècle qui accumulent toutes les erreurs et toutes les horreurs que ses amis et lui restent impuissants à éviter et même parfois à dénoncer.

C’est en cela que ce livre est d’une actualité évidente. On le trouvera parfois un peu daté dans une emphase à laquelle la traduction ajoute sans doute une couche de vernis, mais on reste confondu devant la modestie, la sincérité et souvent l’autodérision avec lesquelles cet observateur lucide et généreux de ses contemporains brosse un tableau passionnant des vingt dernières années du dix-neuvième siècle et des quarante premières années de ce vingtième dont, à soixante ans, il choisit de ne pas connaître la suite.

Les dernières pages où Zweig, exilé, banni, déchu de tous ses droits parle de la douleur des réfugiés que tous les pays se renvoient, ne sont pas de nature à flatter notre fierté de Français d’aujourd’hui qui manquons si ostensiblement à tous nos devoirs d’accueil et d’assistance.

Car c’est bien ainsi que ce livre si riche en fines observations pleines d’humour, en anecdotes révélatrices, en portraits contrastés nous interpelle et nous bouleverse. Si un homme d’une telle valeur artistique et morale, qui a traversé autant d’épreuves en se relevant sans cesse, en est réduit en toute lucidité à désespérer du monde et de l’humanité au point de se donner la mort au moment où les USA entrent en guerre, c’est bien parce qu’il considère que le mal est trop profondément ancré dans notre civilisation pour espérer encore dans une paix à laquelle il ne croit plus.

La morale de ce livre qui se garde bien d’en proposer une, est peut-être qu’il faut moins attendre du monde pour pouvoir encore espérer.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 mars 2017 à 13:41 |
    Le monde d’hier - c’est-à-dire celui d’avant 1914, celui qu’a aussi connu un Visconti et qu’il évoque dans ses films (cf. le bal du Guépard) – est ce monde dont disparition entraina l’exil de Zweig et la longue dépression qui le menera au suicide. Non qu’un tel monde ait été parfait. Zweig ne cache pas les petits côtés de la Vienne impériale (qu’un Karl Kraus nomme « Kakanien », déformation de « KuK », Kaiserliche und Königliche) ; mais il vécut avec délectation cette authentique douceur de vivre, qui – bien que d’une toute autre manière – fait penser à ce XVIIIème siècle dont Talleyrand eut la nostalgie. Nostalgie. Oui, Vienne - que je connais bien – est et a toujours été une ville nostalgique, mélancolique, neurasthénique même (pas étonnant que la psychanalyse y soit née !), probablement la seule ville au monde où l’on fasse de la publicité pour les cercueils en solde (je l’ai vu de mes yeux !)…Mais c’est aussi la ville du bien vivre, où perdurent les reflets du temps jadis, du temps que l’on ne compte pas (et que l’on ne vous compte pas) sur les banquettes du café central (ou de quelque autre), un temps passé à lire ou à écrire, seul ou en compagnie.

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      19 mars 2017 à 13:43 |
      Visconti n’aurait peut-être pas été très satisfait de ce rapprochement entre Zweig et lui, du moins si l’on s’en tient à l’idée d’une nostalgie du monde perdu dont vous nous dites si bien qu’elle est encore perceptible dans la Vienne d’aujourd’hui. La nostalgie de Zweig pour le monde de sa jeunesse est indéniable même s’il s’est montré très critique à l’égard de son conservatisme. Zweig avait trente-trois ans en 1914 alors que Visconti n’avait que huit ans. Mais on peut penser que le jeune aristocrate italien a connu encore plus que Zweig une enfance « princière ». Lui, a rejeté catégoriquement ce vieux monde au point d’adhérer au communisme. Zweig a plutôt cru à une communauté intellectuelle pacifiste et exemplaire qui lui a fait rencontrer les élites du monde entier. Tandis que Visconti dénonçait la culpabilité ou la résignation des élites (la comtesse Serpieri, le prince Salina). Le Guépard, comme Senso, comme Le Crépuscule des dieux condamnent sans appel ce 19ème siècle dont on sait qu’il s’arrête en 1914. La différence, et c’est le deuxième point qui le rapproche de Zweig, est qu’il introduit dans Le Guépard une désillusion tout aussi critique à l’égard de la nouvelle société, désillusion que Zweig partagera jusqu’au désespoir et au suicide. Mais ce qui rapproche encore Visconti de Zweig, beaucoup plus que des souvenirs d’enfance, est un pessimisme à l’égard de la nature humaine qui s’illustrera de plus en plus depuis Rocco et ses frères jusqu’à Violence et Passion, sans parler des Damnés évidemment. Mais le rapprochement que vous faites s’impose tout à fait entre deux grands artistes qui ont analysé le vingtième siècle à travers ses antécédents critiquables et sans illusions sur ses dérives criminelles.

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        20 mars 2017 à 06:00 |
        Les méandres par lesquels est passé le jeune Visconti sont nombreux. En 1934, il visite l’Allemagne « nouvelle » et en revient enthousiasmé ; c’est en 1936, assistant de Renoir, qu’il découvre le Front Populaire et le communisme…
        Il n’a jamais rejeté le princes, il s’est simplement, comme le principe Salina, adapté aux temps médiocres , « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes » dit-il, désenchanté à l’émissaire de Vittorio-Emmanuelle, venu lui proposer un siège au sénat. C’est cette adaptation que refuse de faire un Ludwig et qui cause sa perte.
        Zweig, lui, est un grand bourgeois, mais aspirant à l’aristocratie, comme un Mahler, comme la propre mère de Visconti, fille d’un magnat de l’industrie pharmaceutique milanaise : il en a reçu l’éducation, il en connaît les us et coutumes, voire les défauts. Mais, à l’instar de Proust – autre noble, non par la naisance, mais par l’esprit – il reste du côté des Guermantes, contre les Verdurin et autres Don Calogero, bourgeois également, mais petits, rapaces et vulgaires. Le compagnonnage de route de Visconti – cf. le bruyant hommage de Togliati, lors de la remise de la palme d’or au Guépard, à cannes , en 1963 – ne fut qu’un long malentendu…

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