Terra Australis

Ecrit par Jean-François Vernay le 21 septembre 2013. dans La une, Littérature

Éditions Glénat, 2013, 512 pages, 45 €

Terra Australis

L’histoire de l’Australie est marquée par les voyages maritimes. Le naufrage du Batavia au 17e siècle inspira de nombreux romans dont The Bellarmine Jug (1984) de Nicholas Hasluck ou The Company : The Story of a Murderer (2000) de Arabella Edge. Puis il y eut la venue du Capitaine Cook en 1770 et l’arrivée de la Première Flotte du Capitaine Arthur Phillip en 1788, date officielle de la colonisation.

La naissance du roman en Australie n’aura pas lieu avant que le 19e siècle ne soit bien entamé, mais depuis l’arrivée de la Première Flotte, événement que retrace Terra Australis (2013) de Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux, de nombreux écrits tentaient de rendre compte de l’expérience australienne pour réjouir un lectorat principalement britannique. Ces descriptions journalières, fussent-elles fictives ou vécues, alimentaient ou confrontaient la fantasmatique du centre impérial autour de l’implantation de la colonie et de la conquête d’un nouveau monde. Les récits relataient les spécificités de la faune et la flore endogènes, le cadre exotique du bush australien, les conditions de vie des forçats, etc. Le lecteur retrouvera dans Terra Australis toute la genèse de l’Australie, de la périlleuse traversée maritime (à savoir le convoi des premiers forçats britanniques sous le commandement du capitaine Arthur Phillip) jusqu’à l’implantation de la colonie sur des terres hostiles.

Depuis les années 1980 notamment, grâce aux débats menés en 1988 lors du bicentenaire de l’arrivée de la Première Flotte, des écrivains australiens comme Peter Carey, Kate Grenville, Colin Johnson, Christopher Koch, Richard Flanagan, David Malouf ou Roger McDonald s’approprièrent ces épisodes de la colonisation selon leurs sensibilités respectives, donnant ainsi une impulsion à la publication d’un grand nombre de romans à caractère historique (1).

Mais voici que deux ressortissants étrangers, Philippe Nicloux et Laurent-Frédéric Bollée, s’accordent à unir leurs talents afin de présenter leur vision poétique de cet épisode douloureux de la colonisation par des forçats qui marquèrent au fer rouge des générations de romanciers australiens. Le scénariste Laurent-Frédéric Bollée dit « aimer immodérément » cette « île en forme de continent (à moins que ce ne soit l’inverse) » (p.5) et on le croit à la lecture de cet ouvrage très généreux qui fait un sort aux Antipodes.

Le pitch (ou argument commercial, pour les puristes) ? « Une des plus incroyables odyssées humaines de l’Histoire a eu lieu il y a un peu plus de 220 ans. Environ 1500 hommes et femmes ont été déportés, entassés à bord de 11 navires, parcourant plus de 24000 km sur trois océans. Ils étaient des bagnards, des forçats, des condamnés… le rebut de l’Angleterre ! On les a envoyés à l’autre bout du monde, dans un pays qui n’existait pas encore. Aller sans retour vers l’enfer ou chance inespérée d’une nouvelle vie ? Plus rien ne sera comme avant autour de ce nouveau monde, issu d’une terre ancestrale que les habitants d’origine appelaient Bandaiyan… »

Avec ses dessins réalistes de facture classique en noir et blanc à la manière d’un storyboard (ou scénarimage, pour les puristes), Philippe Nicloux nous immerge dans cette période sombre de l’histoire australienne pendant laquelle les autorités britanniques sous George III qui souhaitaient désengorger leurs prisons avaient la déportation facile. Il n’a fallu parfois qu’un simple larcin pour que près de 160.000 Européens comme John Hudson soient amenés à refaire ou finir leur vie aux Antipodes suite à un bannissement en bonne et due forme. C’était une punition onéreuse pour le gouvernement même si celui-ci se pliait à une logique économique. Après la perte des colonies américaines, il nécessitait d’établir une base maritime et portuaire pour le réseau commercial de la Grande Bretagne en Orient (trafic de thé, de fourrure de loutre, de lin, de chanvre, entre autres. Tout cela étant un peu résumé page 141). Très tôt, les colonies pénitentiaires allaient être composées à plus de 60% de forçats, le reste de la population comprenant pour l’essentiel des administrateurs, fonctionnaires, officiers et péripatéticiennes.

Et puis vinrent la confrontation avec les « hommes sombres » (p.13), les « naturels » (p.342) – entendez les Aborigènes –, les agressions de part et d’autre, les abus et les blessures. Pauvre Caesar qui doit sans cesse lutter contre son destin funeste ! Retracer l’histoire d’un trait élégant et avec une verve concise sans concession, tel semble être le projet commun du scénariste et du dessinateur. Le lecteur ne sera point épargné : insalubrité, souillures, viols, vomissements, flagellations acharnées, infanticides, etc. L’atmosphère est bien rendue, voilà l’essentiel.

Je n’ai qu’une réserve à formuler, si l’on souhaite être puriste jusqu’au bout. Les membres du jury du Prix Amerigo Vespucci du Festival International de Géographie de Saint-Dié des Vosges viennent de décerner pour la première fois leur récompense à une « bande dessinée », pour reprendre les termes du Collège. Ils n’ont pas envisagé une seconde Terra Australis comme étant un graphic novel (ou roman illustré, pour les puristes). Le terme « roman », dans cette expression en l’occurrence, est une incongruité sémantique qui a cours depuis les années soixante et qui est complaisamment reprise par les éditeurs pour développer le lectorat des bandes dessinées qui sont pourtant plus populaires que le roman, un genre qui se veut plus exigeant sur un plan purement syntaxico-stylistique. A l’inverse du roman, Terra Australis (à l’image de toute bande dessinée) n’utilise pas le langage pour bâtir une représentation fictive puisque celle-ci prend corps avec les dessins magnifiques de Philippe Nicloux. Les mots piégés dans les phylactères synthétisent l’action, voire permettent une brève réflexion ou un résumé de ce qui se passe en dehors de la trame narrative qui est exposée. Par conséquent, l’effet produit sur le lecteur lorsque le scénario est redondant avec l’image est des plus malheureux.

Laissons donc la confusion des genres de côté afin que ces planches esthétiques puissent réintégrer leur univers, celui de la bande dessinée, afin d’éblouir petits et grands.

 

Jean-François Vernay

 

(1) Pour en savoir plus, lire Jean-François Vernay. Panorama du roman australien. Des origines à nos jours, 1831-2007. Paris : Hermann, coll. « savoir lettres », 2009.

 

Essayiste et chercheur en littérature, Jean-François Vernay est notamment l’auteur de Panorama du roman australien des origines à nos jours (Paris, Hermann, 2009) et Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris, éditions Complicités, 2013). Un doux petit rêveur (Montmoreau : Les 2 encres, 2012) est son premier récit de fiction.

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Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    22 septembre 2013 à 09:18 |
    La mappa mundi médiévale ne connaissait que trois continents : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il fallut bien donner un nom aux deux petits nouveaux, découverts respectivement au XVème siècle (l’Amérique) et au XVIème siècle (l’Australie). Il y eut deux méthodes distinctes : soit donner le nom du découvreur (ou supposé), exemple Amerigo Vespucci ; soit donner le nom du vent du point cardinal où se trouve le terra ex-incognita. l’Australie se trouvant au sud par rapport à l’hémisphère nord, on opta donc pour le vent du sud, Auster, d’où Australia.
    Maintenant, imaginons l’inverse : le nom du vent pour l’Amérique et le nom du découvreur pour l’Australie ; on aurait ainsi Zephyria et Mendonçania !

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