Vivre et écrire

Ecrit par Didier Ayres le 01 juillet 2017. dans La une, Littérature

à propos d’Alix de Christophe Stolowicki, éd. Le Dé bleu, 2008, 100 pages, 12 €

Vivre et écrire

Tout d’abord, notons que ce petit livre – par la taille – est issu des dernières publications du Dé bleu, maison qui a disparu en 2009, mais dont le catalogue est encore aujourd’hui accessible. D’ailleurs, durant ma lecture, j’ai reconnu un autre éditeur et poète dans la personne de Pierre Courtaud, lequel est mort il y a quelques années et qui est connu pour sa maison d’éditions La Main courante et le travail de mise en valeur des textes de Gertrude Stein. Je cite cela en préambule car il y a quelque chose de la fuite du temps dans ce recueil, lequel se compose de deux parties : la première dédicacée à J., et la seconde qui porte pour titre : (vingt ans après). Les textes se suivent cependant et se répondent en un sens. D’ailleurs l’épaississement, la densité du livre augmentent dans cet intermède de temps, et la vie du poète nous semble grandie et augmentée en termes de valeur.

Et je suis bien aise de parler de la vie car c’est bien cela qu’inspire ce petit ouvrage qui aborde le temps, la vie, l’amour, l’érotisme (et aussi le cinéma…). J’ai pensé assez vite, bien que la facture soit très différente, au travail de kakémono de Jack Kerouac, qui écrit sa vie en train de passer, qui se décrit en train de voyager, d’aimer, et de souffrir. Dans cet Alix qui maintenant existe depuis presque une décennie – ce qui en un sens accrédite ma thèse sur la fuite du temps, si je puis dire – on remarque la densification, la charge que prend le livre au fur et à mesure – surtout si on se laisse convaincre qu’il y a bien 20 ans de différence entre les deux parties du livre.

 

une poupée Barbie poudrée

de diamants candi

permis de toucher

permis à un

autre

l’entrejambes croisé

pavillon de soie

à un autre

à défaut de moi

à moi

au défaut de l’autre

cuirassé candi

qu’en dira-t-on épris

 

qui pulse dianoïa

le souffle et le cœur

 

Oui, la vie au milieu de l’érotisme, de l’imagerie de Hans Bellmer, ou encore dans celui des photographies de Sally Man ou de Niki Boon, lesquelles prennent des clichés à la limite de la sensualité, de leurs enfants – de manière non polémique, donc pas comme Irina Ionesco.

 

La vie est faite de perte et de corps, de ce chaos irrégulier des événements et du désir, reste hasardeuse et cependant toujours elle-même, où souffrir et aimer sont un lot commun. C’est par la matière du poème que s’incarne ici le caractère aléatoire du désir et de la vie. La chose d’exister se traduit donc graphiquement par des trous dans le texte, des césures, des coupures au milieu de certains mots… Et si l’on veut parler du temps qui semble avoir passé entre les poèmes, citons une autre ode à la vie (de 20 ans après)

 

premier vin de Saumur

Champigny de grande

garde 87 bu avec Alice

sur une friture sur

les bords du Loing

 

deuxième vin un our

let de machine sur

une jupette plissée

 

troisième vin quand

pris de vin nous cla

mâmes Son vain nom

 

quatrième vin un mois

après un château Soudard

Saint-Emilion 99 bu au

couvent des Carmes en

son nuage ci-gît le sport

 

Pour conclure maintenant en compagnie de l’auteur, citons un dernier extrait qui laisse entendre une autre dimension : la vie psychique du poème.

 

à la planète une taille de

guêpe curatelle psy aux sa

vants aux psy une cure de

poésie abolir la mort subie

refaire une santé publique

en deux coups de cuiller à po

tion magique, deux trois éter

nuements de géant

 

Donc, le goût de vivre triomphe de tout, y compris des rencontres et des mots ; le goût de la vie est un goût qui saille, qui émerge au milieu de la page, au détour d’un simple mot, d’une tournure de phrase, et là, le désir, l’interrogation, le mystère. Ajoutons une dernière chose, qui a son importance, c’est l’origine polonaise de l’auteur, car cela explique certains troubles au milieu du langage, un entre deux mondes linguistiques que Bernard-Marie Koltès aimait assez pour le souligner dans son travail.

A propos de l'auteur

Didier Ayres

Rédacteur

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.