Musique

Alma Mahler, sacrée bonne femme

Ecrit par Agnès Boucher le 01 novembre 2014. dans La une, Musique

Alma Mahler, sacrée bonne femme

Alma Mahler ne laisse personne indifférent, du moins pour ceux qui ont entendu parler de cette femme insolite. Certains la détestent lorsque d’autres l’adorent. Les premiers la considèrent comme responsable de la mort prématurée de son premier mari, Gustav Mahler. Les seconds, bien au contraire, la présentent en victime du désir et de l’ambition des hommes, muse d’artistes aux talents multiples. Certains – et surtout certaines – ont même été jusqu’à en faire une icône du féminisme.

J’aurais tendance à dire que les trois sont faux, ou en tous cas, ne tiennent nullement compte des multiples facettes d’une personnalité à la fois empathique et manipulatrice. Alma Mahler privilégiait surtout ses rapports avec les hommes, et surtout les hommes d’exception, voire les génies, en tous cas les hommes célèbres ou en passe selon elle de le devenir. Elle avait un don incomparable pour séduire les artistes installés – pensons à Gustav Klimt, Gustav Mahler, bien sûr – et aussi à flairer ceux qui allaient devenir les références de leur temps : Oskar Kokoschka, Walter Gropius, dans une moindre mesure Franz Werfel.

Alma Mahler n’a pas tué son premier mari, bien évidemment. Et si elle lui a été soumise, ce ne fut que partiellement, toujours de son plein gré, et seulement durant les premières années de leur union. D’ailleurs, soumise, Alma Mahler ne le fut pas davantage avec aucun de ses amants ou conjoints. Auprès de Gustav Mahler, elle a d’abord compris qu’elle possédait la capacité rare d’amener l’autre sur son terrain et de jouer avec lui. Elle en fit l’expérience avec Kokoschka comme avec Gropius, deux hommes qu’elle manipula savamment. Alma Mahler a été avant tout une femme belle – selon les canons de son époque, précisons-le – sans doute intelligente et très certainement cultivée.

Grande musicienne, Alma Mahler n’en fut pas pour autant une compositrice ignorée, ainsi que ses adorateurs la soupçonnent d’être. À la différence de tout artiste, et plus spécifiquement de tout compositeur, Alma Mahler était dotée d’un défaut imparable. Elle était cossarde. Veuve à trente ans, elle ne fit pourtant pas l’effort de se remettre au travail et d’accoucher enfin de la prétendue œuvre que son « effacement » volontaire ou imposé à celle de Gustav Mahler l’empêcha d’accoucher. Il était plus facile de vivre avec le fantasme de ce qu’elle aurait pu être si elle avait suivi les conseils de sa mère et ne s’était pas mariée si jeune. Une Fanny Mendelssohn ne cessa jamais de composer, laissant comme héritage plus de quatre cents partitions, alors qu’elle avait contre elle les préjugés des hommes, en tant que femme, grande bourgeoise, et surtout juive convertie.

«  arts de l'été » : Tatiana, par un beau un soir d’été…

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 12 juillet 2014. dans La une, Musique

«  arts de l'été » : Tatiana, par un beau un soir d’été…

Un soir d’été, à la campagne, quelque part dans un monde qui existera peut-être à nouveau quand les hommes auront appris à vivre et que la musique fera enfin taire le fracas des armes. Quand le chant d’une jeune fille qui rêve à son bel amoureux et lui écrit sa passion et sa tendresse apaisera toutes les rumeurs et dira le bonheur de vivre, d’être jeune, d’être belle et amoureuse et quand ce chant exaltera ce que les mots ne peuvent dire, l’insidieuse persistance du couchant dans le bleu profond de la nuit, la partition cosmique des vibrations de l’air sur lesquelles modulent les stridences des insectes, et encore les odeurs mêlées de la terre échauffée, des foins fraîchement coupés, et le parfum des roses épanouies et puis aussi le désir diffus des courtes nuits d’été…
Galina Vichnevskaïa a chanté le rôle de Tatiana d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski pendant une trentaine d’années. Combien de fois depuis ses débuts en 1953, quand elle n’était pas encore Madame Rostropovitch, jusqu’à la dernière en 1982 à Paris sous la baguette de son mari, s’est-elle relevée de son lit de jeune fille, s’est-elle approchée de la fenêtre ouverte, en chemise de nuit de dentelle blanche, pour chanter sa grande scène de la lettre ?
Pour moi, c’est l’enregistrement de Moscou de 1956 sous la direction de Boris Jaikin. Elle avait trente ans. Mais une voix comme la sienne n’a pas d’âge. Si le CD est désormais introuvable, d’autres artistes et non des moindres ont incarné Tatiana et se sont illustrées dans ce sublime Air de la Lettre où Tchaïkovski a mis en musique toute la passion contrariée que Pouchkine avait traduite en mots et dans lequel la belle soprano russe a connu ses plus grands triomphes.
Celle qui fut une des plus grandes cantatrices du siècle, la rivale des Callas et Tebaldi, celle pour qui Britten et Chostakovitch ont écrit des œuvres majeures, celle qui fut nommée Artiste du peuple de l’URSS et décorée de l’Ordre de Lénine puis fut exilée et déchue de sa nationalité pour avoir hébergé Soljenitsyne, celle qui fut Commandeur de la Légion d’Honneur en France et honorée dans le monde entier pour son art et pour ses convictions, celle qui régna sur le Bolchoï et conquit la Scala et le Met était une petite femme qui n’a jamais dû se contenter d’être jolie. Il faut avouer qu’elle était dotée, en plus d’une voix d’or pur, d’une présence charismatique qui n’avait d’égal que sa force de caractère et une rigueur artistique totale.
Après une carrière éblouissante qui lui permit de chanter tous les rôles de soprano du grand répertoire, veuve du violoncelliste du siècle, ayant abandonné le chant, puis l’enseignement, à l’âge de 81 ans en 2007, elle fut l’héroïne du merveilleux film Alexandra, de Sokourov, dans lequel elle incarne ce personnage bouleversant de détermination et de liberté qui lui ressemble tant : une babouchka qui veut revoir son petit-fils, soldat en Tchétchénie, et qui s’affranchit allègrement des règles militaires et des frontières politiques.

«  arts de l'été » : L’été, la résistance s’écrit sur tous les fronts purs

Ecrit par Mélisande le 12 juillet 2014. dans La une, Musique

«  arts de l'été » : L’été, la résistance s’écrit sur tous les fronts purs

Voilà un jeune homme qui vient de fêter ses 70 printemps, il en a sauvé plus d’un, il en a créé plus d’une au front pur de la gratuité du don et de l’être. Il est discret, personne ne sait… On imagine, on évoque, on semble dire que c’est un homme que tout un chacun, l’ayant approché, semble comme irradié d’un amour puissant. Allez savoir, dans ces forêts de la profonde Ardèche, là où l’on se perd dans la lumière et le silence, allez savoir ce qui se fait, ce qui s’élabore, ce qui se dit, ce qui se construit, à l’abri des mensonges et de l’apparence… Il chante et il cherche des mécènes. Une fois n’est pas coutume, il faut se dépêcher de vivre, de rencontrer, d’aider la Parole pour que ces musiciens (une cinquantaine) et lui, Michel, puissent enregistrer. Il faut l’écouter et participer au souffle puissant de ses textes qui disent quelque chose d’essentiel, dans un monde où la chanson française est devenue hoquets vides, péniblement murmurés par des nourrissons en mal de mère… Ecce Homo. Allez faire un tour sur son site : Michel Petit Octo Band, et donnez des nouvelles…

Qui était Richard Strauss ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 avril 2014. dans La une, Musique

Qui était Richard Strauss ?

En cette année 2014, nous fêtons le 150ème anniversaire de la naissance du compositeur postromantique allemand Richard Strauss, après avoir – dans le même ordre d’idée – commémoré notamment le bicentenaire de celles de Richard Wagner et de Giuseppe Verdi en 2013. Né en effet (à Munich) en 1864, celui qui fut un des plus grands chefs d’orchestre et créateurs de tous les temps mourut à Garmisch-Partenkirchen (en Bavière, près de la frontière autrichienne) en septembre 1949. « Strauss », un patronyme très répandu dans le monde germanique (pensons à la tradition autrichienne liée à Johann Strauss père et fils), et qui signifie tout simplement « bouquet » – ce qui fait effectivement très fête viennoise… !

Sans oublier l’influence d’Hector Berlioz (avec son célèbre Traité d’orchestration), Richard Strauss fut incontestablement, sur le plan musical, le continuateur de Richard Wagner et de toute la dynamique symphonique allant de Ludwig van Beethoven jusqu’à Gustav Mahler. Et pourtant ! En effet, son père était un anti-wagnérien et un pro-brahmsien notoire, qui avait pris le parti du fameux critique viennois Édouard Hanslick, contempteur de la « musique de l’avenir » (ou « à programme ») de Wagner et de Liszt au profit de la « musique pure » de Brahms, Schumann et Mendelssohn. Ce ne fut donc qu’à partir du début des années 1880 que Richard Strauss, devenu chef d’orchestre, prit ses premiers contacts avec des cercles favorables à la musique de Liszt et de Wagner. D’où ses deux premiers opéras : Guntram (1892) et Feuersnot (1901) – marqués du sceau wagnérien.

Mais, il ne fut certes pas qu’un simple continuateur, puisqu’il arriva à s’émanciper assez largement de l’ombre du « mage de Bayreuth », ceci – sur le plan de l’expression lyrique – dès la composition de son troisième opéra, Salome (1905). Dans la foulée, citons ses principales compositions opératiques, qui ont constitué une des bases essentielles de son œuvre : Elektra (1909) – dont il déclara que c’était « le maximum de ce que les oreilles des auditeurs peuvent entendre aujourd’hui ! » –, Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose) (1911), Ariadne auf Naxos (Ariane à Naxos) (1912, revu en 1916), Die Frau ohne schatten (La Femme sans ombre) (1919), Intermezzo (1924), Arabella (1933), Capriccio (1942), etc. Une des raisons les plus incontestables du goût de Richard Strauss envers la composition d’opéras est liée à son mariage (et son amour) envers la soprano allemande Pauline de Ahna (une union matrimoniale qui eut lieu en 1894) ; c’est d’ailleurs pour elle qu’il écrivit – par exemple – le rôle de Freihild dans son premier opéra Guntram, déjà cité. J’ajoute que le compositeur eut la chance de pouvoir travailler avec un librettiste de génie, pour nombre de ses opéras : Hugo von Hofmannsthal, un écrivain et dramaturge d’exception !

Ah, tu verras, tu verras, tu seras toujours là…

Ecrit par Sabine Aussenac le 08 mars 2014. dans La une, Musique

Ah, tu verras, tu verras, tu seras toujours là…

Je te cherchais, Claude, sur le fil ténu de mes mémoires, lorsque, perdue dans l’aridité des Monts d’Auvergne, notre brique me manquait. J’attrapais un vinyle, allumais un bâtonnet d’encens au jasmin, et puis ta voix chaude me rendait notre Ville Rose, au détour de tes vibratos et des puissances folles. Je revoyais la petite étudiante perdue, qui débarquait de ses prairies tarnaises, navigant entre la prépa et la gare, et qui, au fil des mois, apprivoisait les tuiles et l’Autan.

Tu m’évoquais les tasses vert et or de notre Florida, et puis les flancs doux de Garonne, lorsque nous marchions, découvrant le monde et les garçons, au contre-jour des platanes, fredonnant tes chansons comme on dit un poème.

Ce premier concert, et la foule communiant tes paroles, tu étais le Midi, tu étais le Canal, tu étais le taureau, et nous aimions cette force qui disait nos terres, nos histoires, au-delà des océans et des mers. Car bien sûr, tu nous avais quittés. Tu disais la bonne aventure bien loin de la croix de notre Capitole, tu parlais parisien, jusque dans la Grande Pomme qui nous offrit tes modernités…

Tu sais, Claude, tu nous donnais le monde. Bien avant d’avoir vu les dentelles des clochers vendéens, j’ai découvert Ré et tes étés languissants ; tu nous lisais l’Histoire des hommes, quand tu hurlais ton Mai que je regrettais tant de n’avoir connu ; tu nous apprenais à lire la vie, quand tu faisais courir les petites filles en pleurs en quai de Seine, nous murmurant que les amours sont belles, mais si douloureuses, aussi ; et puis avant même que d’être mère, j’ai eu envie qu’un père un jour parle de notre fille qui s’appellerait Cécile, tant tes sanglots de tendresse m’éblouissaient…

Car ta façon de ciseler les mots, d’en marteler les tocsins et les fièvres, m’ordonnait de grandir, pour dévorer ces vies que tu nous racontais. Et puis la canopée de tes chants, majestueux comme l’ombrage infini où bruissent tous les vents, cette frondaison de sons, de vers chaloupés, de swings et de folies, Dieu qu’elle nous manque, oh, si tu savais…

Claude, cela fait dix ans aujourd’hui. Dix ans que nous sommes orphelins de tes mondes, dix ans que notre ville nomme des salles, des lieux, en ton honneur, et que nous te cherchons, voyons, sentons en chaque pincée de tuiles.

REFLETS DES ARTS - Musique - : Magma

Ecrit par Johann Lefebvre le 18 janvier 2014. dans La une, Musique

REFLETS DES ARTS - Musique - : Magma

Christian Vander est saisi par un vent vital et une énergie spirituelle à l’adolescence quand il découvre la force musicale d’un styliste virtuose et souffleur magique, le saxophoniste John Coltrane. Vander connaît la musique, il la pratique depuis sa petite enfance, son père est jazzman, très souvent en tournée de l’autre côté de l’Atlantique, accompagné de sa femme. A la maison, Christian voit défiler des pointures. Il écoute, il apprend. Il tape sur une batterie de fortune, élaborée avec de simples plateaux de cuivre suspendus au plafond – les cymbales –, des lessiveuses retournées, des caisses. Il est déjà plus qu’un batteur, c’est un percuteur inspiré. J’y reviendrai.

A treize ans, il récupère une vraie batterie dans des conditions rocambolesques avec la complicité de Chet Baker. Ecoutant attentivement le jeu du batteur de Coltrane, Elvin Jones, dont le style, puissant et subtil à la fois, le captive, l’hypnotise, il perçoit l’étendue des possibles avec cet instrument. Quelques années passent, et à dix-sept ans il commence à se produire au sein de formations de rhythm’n’blues ; avec son premier groupe, « Les Vengeurs » (Wurdalaks), les concerts sont très animés, et même parfois violents. Suivront d’autres expériences, et c’est avec les « Chinese » (Cruciferius Lobonz) que certaines caractéristiques rythmiques et harmoniques vont apparaître dans les morceaux écrits par Vander, avec une influence coltranienne. Déjà, les séquences chantées sont portées par une langue inventée. Un style, encore embryonnaire, est en train de prendre Vie, qui deviendra un courant musical influent dans les années 70, la musique Zeuhl, avec le groupe Magma pour représentant majeur. Mais n’allons pas trop vite. Vander n’est pas encore Zebëhn Straïn Dë Geustaah.

En juillet 1967, Coltrane meurt, et Vander, dix-huit ans, s’égare hagard, abattu, son dieu n’est plus, il lui semble mourir aussi ; il s’exile. L’Italie. La vie est bien difficile, le deuil encombre Vander, il souffre beaucoup, ne mange plus. Les formations dans lesquelles il joue ont peine à se faire entendre, et il sent que la voie à suivre est vraiment ailleurs. Il décide de revenir en France. Il cherche un style, son expérience lui donne déjà d’excellents échantillons, mais cela n’est évidemment pas suffisant, il veut absolument se dégager des routines dans lesquelles le jazz semble s’enliser, malgré ceux qui ont opté pour le binaire, s’approchant du rock et de la pop, comme Miles Davis qui produit quelques pièces hallucinées. Toujours engagé dans des orchestres de rhythm’n’blues, il finit par faire une rencontre décisive. Il s’agit de René Garber (Stundëhr), avec lequel Vander va fusionner littéralement ; ils s’entendent et s’écoutent mutuellement, partagent la même passion pour Coltrane, ils se nourrissent l’un l’autre. En 1969, un bassiste, Laurent Thibault, s’approche de Vander pour alimenter une tournée, en compagnie d’un organiste, Francis Moze, et d’un chanteur, Zabu (Lucien Zabuski). Les concerts prennent une tournure très particulière, avec des improvisations délirantes, Vander poussant sa voix puissante jusqu’à la transe vocale. C’est lors d’une de ses performances radicales, folles imprécations, que surgit le mot « kobaïa », lequel va constituer la fondation d’un concept, d’un groupe, mêlant jazz, rock et choral. L’entité ainsi constituée prend le nom de « Uniweria Zekt Magma Composedra Arguezdra », ou plus simplement « Magma ». C’est la naissance du genre musical Zeuhl où la langue chantée est le kobaïen, langue complètement inventée. La Zeuhl est l’expression du magma, force de l’intérieur et mémoire universelle, vibration sonore qui ne prend sa voix et sa voie que lorsque le musicien, débarrassé des règles musicales, touche les contingences d’un son qui n’est pas nouveau mais qui était enfoui dans l’esprit depuis toujours. En cela, Magma reprend à sa façon une quête spirituelle, tel Coltrane, avec une technique instrumentale inédite. Vander à propos du kobaïen : « La langue française n’était pas assez expressive pour le son de la musique que j’avais en tête » (1).

Marthita

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 janvier 2014. dans La une, Musique

Marthita

Friedrich Gulda disait de Martha Argerich : « … je n’ai rien appris sur le plan technique à Marthita car elle en savait beaucoup plus que moi-même, et ce dès l’âge de douze ans. C’est un phénomène. Ce n’était pas des cours au sens classique du terme, mais plutôt un échange. Je reproche toutefois à de tels virtuoses d’être incapables de jouer en mesure, de jouer une œuvre de A à Z en gardant le même tempo. C’est leur hantise. Je reconnais que ce n’est pas toujours beau, mais il faut en être capable. Marthita faisait malheureusement partie de ces virtuoses… ».

Le grand pianiste autrichien se souvenait de la petite élève de douze ans qui avait obtenu une bourse de Perón pour quitter son Argentine natale et venir se perfectionner en Europe. Mais il parlait désormais de la vedette internationale, lauréate des prix les plus prestigieux qui, à trente ans, était communément appelée « la Callas du piano », ce qui énervait d’ailleurs la belle pianiste.

En recopiant ces lignes extraites d’un recueil de Juergen Meyer-Josten (Van de Velde Editeur) transcrivant les réponses aux questions que ce journaliste allemand a posées dans les années soixante-dix à treize des plus grands pianistes de la deuxième moitié du vingtième siècle, j’ai failli écrire « heureusement » à la place de « malheureusement ». Il suffit d’écouter un récent enregistrement des Scènes d’enfants de Schumann pour vérifier que Martha Argerich, à soixante-dix ans passés, ne joue toujours pas en mesure. Et heureusement ! Comment attendre de la mesure de cette artiste prodigieuse ? Chez elle, tout est démesuré, le talent d’abord, l’énergie vitale et surtout le pouvoir de donner des partitions musicales qu’elle aborde, que ce soit avec orchestre, en soliste ou en formation de musique de chambre, des interprétations à la fois personnelles, d’une perfection technique confondante et d’une évidence qui n’auraient pu que combler de bonheur le compositeur lui-même, comme elles nous étonnent et nous enchantent depuis des décennies. On concédera à Gulda que cette liberté souveraine qu’elle s’octroie vis-à-vis du tempo n’est pas à mettre dans toutes les mains et sur tous les claviers. Je doute d’ailleurs qu’il s’agisse pour Martha Argerich d’une incapacité. Dans le même livre cité plus haut, la jeune virtuose expliquait comment elle travaille une partition, cherchant, après une première lecture neutre, toutes les possibilités rythmiques, tous les tempi, tous les doigtés, tous les dosages sonores, toutes les nuances et toutes les couleurs possibles avant d’en faire une synthèse cohérente qui reflète sa perception la plus sincère et la plus personnelle de l’œuvre.

Reflets des Arts – Poésie : Léo Ferré

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 décembre 2013. dans La une, Musique

Reflets des Arts – Poésie : Léo Ferré

à Steph

parti au matin du 30 novembre 2013

tchao mec

 

« Nous vivons une époque épique et nous n’avons plus rien d’épique

La musique se vend comme le savon à barbe.

Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu’à en trouver la formule.

Tout est prêt :

Les capitaux

La publicité

La clientèle

L’humanisme dans les opéras wagnériens

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 décembre 2013. dans La une, Musique

L’humanisme dans les opéras wagnériens

Pour terminer la célébration du bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, voilà un titre de chronique provocateur, lorsque l’on sait quelle fut l’instrumentalisation faite par l’Allemagne hitlérienne à propos du contenu des livrets des opéras du « mage de Bayreuth » ! Avec, notamment, la célèbre formule d’Adolf Hitler : « Celui qui veut comprendre l’Allemagne nationale-socialiste doit nécessairement connaître Wagner ! ». Et d’insister sur l’attrait du Führer envers les légendes médiévales germaniques mises en scène dans le cadre des spectacles qu’étaient les opéras wagnériens. Et dieu sait que le nazisme eut le goût de la mise en scène ! On pourrait même parler d’État-spectacle, avec « les cathédrales de lumière » des congrès de Nuremberg, un peu comme si l’hitlérisme se voulait un grand opéra wagnérien ! Sans oublier cette image, qui frappe tant les imaginations, d’un Hitler, accompagné de ses derniers partisans, au sein de son bunker, et écoutant – dans une vision totalement nihiliste et apocalyptique – le « Crépuscule des Dieux » (la dernière « Journée » de la « Tétralogie »).

Ou bien encore ces « Nibelungen » (nains), qui représentaient, pour les nazis, les races inférieures – et notamment les juifs. Or, je m’en vais ici prendre le contre-pied de ces représentations, en montrant l’importance de l’humanisme dans les opéras de Wagner.

Je précise qu’on entendra ici par « humanisme » l’amour de l’espèce humaine. Et je ne commencerai à faire allusion aux opéras wagnériens qu’après « Rienzi », qui est en fait une œuvre très particulière dans l’ensemble des partitions lyriques du compositeur allemand. Au sein de « Der Fliegende Holländer » (« Le Vaisseau fantôme »), la jeune Senta (fille du marin Daland) sauve l’âme du « Hollandais Volant » (image du « Juif Errant »), obtenant, en se sacrifiant pour lui, la rédemption de ce dernier, dans le cadre de leur transfiguration amoureuse pour un au-delà annonçant déjà le futur « Tristan et Isolde ». Avec « Tannhäuser », on retrouve un peu le même thème (qui obséda Wagner) : la pure Élisabeth (la nièce du Landgrave de Thuringe, une quasi sainte) obtient la rédemption du chevalier Tannhäuser en se sacrifiant par amour vis-à-vis de celui-ci. Pour « Lohengrin » (le « chevalier au cygne »), fils de Parsifal, prenant la défense des faibles (on disait, à l’époque de « l’amour courtois », de la veuve et de l’orphelin), on a affaire à un personnage surnaturel qui sauve la Princesse du Brabant (Elsa) des manigances organisées contre elle par les deux personnages d’Ortrud et de Frédéric von Telramund. Lohengrin épouse même Elsa, mais, en lui demandant de révéler qui il est, cette dernière le perd, et le chevalier doit repartir – une fois sa mission accomplie – vers le château de Montsalvat, où se retrouvent les chevaliers gardant le Saint-Graal. Avec « Tristan und Isolde » (« Tristan et Isolde »), l’impossibilité de vivre un amour absolu, en plein jour, aboutit, par la mort terrestre des deux amants, à une « renaissance », au sein d’un au-delà dans lequel ils pourront être heureux : « le Royaume de la nuit », visible par eux seuls.

Henri et Francesca…

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 novembre 2013. dans Souvenirs, La une, Musique

Henri et Francesca…

 

C’était dans ces années 70, avant la déferlante Mitterrand. Un temps d’une Droite qui restait dure, en voulant louvoyer… avant la libération des radios, où on n’écoutait ni le Potemkine de Ferrat, ni le Parachutiste de Maxime, pour cause de censure. Bien autre chose que « la Gauche molle, et l’autoritarisme de Valls » !

C’était avant les CD, qui, pour nos jeunes, signent déjà une certaine Préhistoire. Le 33 Tours, le Vinyle, son odeur, quand on le sortait de la pochette ; la couverture, souvent belle, en noir et blanc parfois, silencieuse, évidemment, plus qu’un clip. Le disque nous laissait imaginer, rêver à notre guise. Il fallait retourner l’objet, pour lire, à la loupe, le texte des chansons… un autre monde ! Tout ça traînait, sur le bord d’un canapé, pas loin d’un cendrier – on fumait encore –, ou, à la rigueur, perché sur un coin de bureau, au milieu de copies en voie de correction – on était – presque – tous enseignants… Mettre un vinyle, était une façon d’être ensemble, une culture, pour ainsi dire ; une gestuelle qui nous fait sourire avec la nostalgie qu’il sied, quand on la croise dans un vieux Sautet.

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