Boulez est un homme vivant en dehors des muets et des sourds

Ecrit par Luce Caggini le 30 janvier 2016. dans Ecrits, La une, Arts graphiques, Musique

Introduction à la mémoire du « Monument à la limite du pays fertile », Paul Klee

Boulez est un homme vivant en dehors des muets et des sourds

Ma première aventure musicale s’engagea quand les notes ont pris un élan de compréhension pianistique aux pieds de ma mère dès que je commençais à entendre les pédales monter et descendre au-dessous de ma tête. Pas à pas, odes et musiques menèrent un rythme d’enfer au point qu’aujour­d’hui mémoire et temps ont donné à ma vie le recul momentané utile pour remettre le Monument à la limite du pays fertileen même temps et en même place que Pierre Boulez, c’est-à-dire en première page de son livre tant intelligent : Le pays fertile, Paul Klee.

Pierre Boulez : « Il faut dire d’abord que ces concerts c’était, disons pour un anniversaire… organiser une sorte de parcours… le parcours du combattant… point d’interrogation… est-ce qu’on combat toute sa vie ou bien est-ce qu’on s’installe ».

Béla Bartók, musique pour cordes, percussions et célesta, 2ème mouvement.

La terre en gestation d’enfantement, un bourdonnement d’un milliard d’insectes montés sur les cordes d’un piano, un débordement de vermisseaux prêts à monter à l’assaut du grand arbre de la vie, le miracle d’un rayon de soleil qui découvre la fleur cachée sous un brin d’herbe, un papillon qui se balance, la chaleur suspendue au Temps, une veine sur la main du magicien, une goutte humanité dans l’espace dansant la gaî­té pas à pas, seconde par seconde métamorphose du bouton en fleur, de la chrysalide en papillon. Soudain un vent de sagesse arrête l’éclo­sion sautillante, un petit univers s’est mis en état en claquant des talons. L’éveil a surgi.

Mener naguère aux frontières du monde des nuées des murmures médiatiques permirent un petit saut de puce unissant les arts et les hommes un peu comme les cieux et les Dieux au plus petit dénomina­teur commun ; mais entre les deux nul contrepoint nulle magis­trale composition, seulement un grand mystère puissamment entretenu dans les rues de Darmstadt. Antérieurement même les Autrichiens met­taient un point d’honneur à ne jouer que les valses de Strauss. Après Darmstadt, artistes musiciens et poètes eurent un coup de printemps initiant des ramifications partant dans tous les sens.

Pierre Boulez : « Génération 1945, une génération terroriste ? Non. Darmstadt a été une rencontre, pas une école. Stockhausen un inventeur forcené : dans ce Klavierstücke V très concentré, il nous offre quelques secondes de son éternité ».

Une courte pièce de piano mais une longue suite de petits cris, de plaintes douces d’un bout à l’autre de la chambre et, un petit pas de danse… une profusion de silences. Une tendresse en petites touches de nuit de folie.

Courant électrique en panne.

Pierre Boulez met le feu au monde des gens du voyage en répondant à Karlheinz Stockhausen : panne potentiellement maîtrisée par mon maître mot, Répons, mais ma raison ne me domine pas, je peux mettre aussi mon temps à trois temps et travailler en même temps. Cher Karl­heinz, le petit dessin Refuge de Klee que je viens de t’envoyer est un colossal symptôme d’un être mentalement mort et métaphysiquement magnétisé par la mort du métronome de Chopin. Répons te met face à une toile de Bacon que les incrédules mettent sur le compte de la perspective du nul qui mesure les jeux de Miroirs avec un double dé­cimètre. Mon jeu est une immersion petite mais entièrement, partielle­ment minutée dans un entendement prudent de la dislocation des corps « engrenagés » pendant des mois et des années paradoxalement datés de Mars à Mars pendant les trois premières secondes qui ont suivi les nombreuses explosions de la planète dues à un Dieu Soleil qui se ré­chauffait dans le centre de la terre. Je mentirais si mes amours de Mon­net et Degas étaient étrangères à l’ultime image japonaise du satori manuel du chef d’orchestre de Répons.

Mémoires, magies et magnétisme mirent un contrepoint à mon imagina­tion ; aussi même les rondes et les croches intensifièrent ma difficulté à admettre que Répons mit un terme à mes impossibilités à imposer des mots à des images. Donc Répons a eu un astral accent aigu au mensonge selon lequel mémoire des lieux et mémoire du temps ont même nombre de neurones, mêmes marques de mutisme et mêmes moutons de Panurge aussi nombreux que la vente des petits pains du Christ montant dans le sentier du Grand Pardon le jour de la fête du mouton.

Enfin, Répons eut un impact de haute intensité entre ma vie de ma­man douloureuse et la vie de mon fils adoré.

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

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