U2, ça fait Dublin par où ça passe…

Ecrit par Lilou le 15 juillet 2017. dans La une, Souvenirs, Voyages, Musique

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

dedicated to Eric, Alain and Jeff

 

Le romantisme de se promener de nos jours à Dublin conduit à parcourir au pas du bonheur des rues autrefois grises et révolutionnaires s’étant aujourd’hui parées de la marche en avant d’une Irlande définitivement émancipée de son curieux Briton de grand frère. Dublin dressée face à Londres, c’est la brute qui a fini par dévorer son dompteur, c’est l’agneau qui a fait fuir le loup, c’est la patate de 1845 qui germe des sourires enfin revenus sur le million de cadavres abandonnés de la grande famine. Dublin partagée en deux par la Liffey jetant à la mer ses tonneaux d’eau douce vers la toute proche Liverpool, c’est tous les rouquins tachetés aux yeux clairs et les millions de moutons peuplant ses vertes collines merveilleuses et magiques qui d’un seul homme offrent à Molly Malone les reliefs bouleversants d’une terre de géants et de houblons toujours en fête. Dublin, c’est la ville port regardant sans cesse son autre moitié engloutie par la mer d’Irlande mais toujours peuplée par des millions de migrants tremblotant d’effroi à l’idée de traverser l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur et surtout plus juste. « In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty, I first set my eyes on sweet Molly Malone, As she wheeled her wheel-barrow, Through streets broad and narrow, Crying, “Cockles and mussels, alive alive” ».

Sur Dublin la verte brûlent toujours les incandescences musicales portées par les tin whistles qui nous rappellent en permanence qu’écouter battre ainsi le cœur de l’Irlande profonde, c’est s’adresser directement à l’âme des hommes avec toute la gaucherie d’un enfant pauvre devant le proviseur d’un lycée prestigieux. A la sortie de son port, quand les hommes normaux prennent la mer, les Irlandais accompagnés par tous les Romantiques du monde rejoignent quant à eux cette fameuse terre ferme de la moitié soi-disant engloutie mais pourtant soutenue par les piliers d’une littérature bordant les songes de tous les amoureux de l’univers. William Butler Yeats nous le dit :

Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel, brodé de lumière d’or et de reflets d’argent, le mystérieux secret, le secret éternel, de la vie et du jour, de la nuit et du temps, avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds. Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, sous tes pas je les ai déroulés.

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

James Joyce nous le confirme :

L’air frais de la chambre le fit tressaillir. Il se glissa sous les couvertures et s’allongea à côté de sa femme. Un par un, tous devenaient des ombres. Plutôt passer hardiment dans cet autre monde, dans la gloire sans tache de quelque passion, que flétrir et dépérir misérablement avec l’âge. Il pensa à la façon dont la femme couchée près de lui avait gardé enfermée dans son cœur pendant tant d’années l’image des yeux de son amant lui disant qu’il ne souhaitait pas vivre. Des larmes généreuses emplirent les yeux de Gabriel.

Dublin, même traversée par de si lointains souvenirs, reste accrochée à la constance d’un « reviens-y sans attendre » et recommence indéfiniment tes pas sur Grafton street en n’oubliant pas de tourner vers Windmill Lane où tu en sauras plus de tes goûts et de tes couleurs qu’en parlant pendant des siècles avec des savants du monde entier. Dublin ? Il en faudrait des pages et des pages pour produire des litres et ratures dont la vocation première serait d’ébaucher le commencement du début. Dublin est une magie, une éternité qui se joue perpétuellement des recommencements comme des renonciations, Dublin est l’espoir toujours vert en bandoulière, Dublin est la ville ne vivant jour et nuit que pour offrir des rêves en forme de trèfles toujours à quatre feuilles à condition de garder grands ouverts ses yeux aussi ronds qu’un calligramme d’Apollinaire. Dublin c’est la porte de l’Irlande.

Mais Dublin c’est aussi et enfin la porte d’entrée de ma génération. Dublin c’est toi, Dublin c’est moi, Dublin c’est nous…

Et tout au bout, Dublin est U2.

Ma première fois avec U2, c’était le 20 octobre 1984 sur le coup de 9 heures du soir dans le vieux palais des sports de Toulouse qui en débordait jusque sur le toit. La prochaine fois ce sera le 22 juillet à Croke Park. 34 ans d’intervalle pour une fièvre qui ne m’a jamais quitté de Wembley à Turin en passant par Johannesburg ou Bercy. Des foules à chaque fois chauffées à blanc jusqu’à l’ivresse collective, des accents bibliques parfois délirants, du gros son comme de délicieuses ballades éclairant Cedarwood Road ou Moments of Surrender, U2 réussit toujours le tour de force de montrer à ses sherpas aux tempes de plus en plus grisonnantes que si le temps passe, l’essentiel, lui, reste acquis.

Aller voir un concert de U2 pour la énième fois, c’est se replonger dans ce qui a construit une partie des horizons culturels de la génération dorée et élevée dans le plein air des années 80 au son sauvage et militant de Sunday Bloody Sunday. Aller voir un concert de U2, c’est voyager dans ses souvenirs et s’abreuver dans ceux des autres, c’est être arrivé dans son Slumdog Millionaire à soi. Aller voir et revoir un concert de U2, c’est se prendre par la main afin que le pouls puisse dire ce qui va comme ce qui doit changer. Aller voir cette tournée anniversaire, c’est poursuivre le voyage en commençant par le vif du sujet : Sunday Bloody Sunday.

Ce morceau de bravoure qui ouvre chaque concert des trente ans d’un des albums les plus vendus de l’histoire, The Joshua Tree, m’avait même permis en 1987 de décrocher le sommet d’un monument de l’oral du bac d’Anglais… Jouant le rebelle au bas d’une liste de textes vide d’écrivains du 20ème siècle, j’avais glissé de ma main pleine d’espoirs le « texte au choix de l’élève ».

« Sunday bloody Sunday » que j’avais écrit !

« Sunday bloody Sunday » qu’elle avait dit, négligeant Shakespeare, William Blake et Isabella Bird !

Le graal que j’avais touché ! Trente ans exactement après, il n’est pas possible que ce professeur ne se souvienne pas de cette description hors norme pour un oral de bac des massacres de Londonderry du 30 janvier 1972 sur lesquels je l’avais emmenée dans mes commentaires. Devenu professeur, je n’ai jamais oublié cette pédagogie de la bienveillance née de ce Sunday-là. Chère Madame, trente ans après, je vous en remercie…

Sunday s’organise à partir de la batterie martiale de Larry Mullen, l’alibi plastique du groupe, et reste probablement l’acte de naissance d’un groupe porte-parole de toute une génération en quête de militantisme. Cette chanson déroule ensuite son pacifisme le long des rues de Dublin qui dès 1916 se couvrirent des feux mal éteints de la guerre civile. Fallait le voir Bono, le chanteur iconique à la croisée des chemins entre l’Homme messianique et la pop star, hurler son lancinant couplet pour nous conditionner à courir vers un monde dénué de violence. Fallait voir ça, son drapeau blanc à la main regardant ces foules dantesques remplissant, urbi et orbi, tous les stades de l’été 1987. Ouais, fallait quand même en être aussi…

Le concert de Croke Park du 22 juillet prochain déclinera ensuite tout ce qui a fait de U2 le groupe de toute une génération qui bassine ses enfants avec le fameux « c’était mieux avant ». Dans l’ordre et après Sunday, il devrait y avoir New Years’Day, Pride et Bad qui sont à cette génération ce que les évangiles sont aux apôtres. Ces quatre montagnes gravies pieds nus, U2 nous proposera ensuite, comment pourrait-il en être autrement, A Sort Of Homecoming, sonnant la montée vers le paradis phosphorescent des choses épurées redevenues simples et évidentes.

Les onze chansons de Joshua Tree poursuivront ensuite la fissure du cœur devenu nucléaire de Croke Park. Qu’en attendre ? L’ordre est connu, il est en effet identique à l’album vieux de trente ans. Je dirais même que la plupart de ces chansons peuplent nos univers collectifs depuis 1987. Certaines ont probablement été écoutées 215.688 fois chacune par les plus braves des fans n’ayant jamais compris qu’il existait un monde de l’autre côté de U2. Mais citons pourtant 3 pépites rarement envoyées en concert : Running To Stand Still, Exit,et Mothers Of The Disappeared. La première est le flagrant délit de preuve de la dette de U2 envers Lou Reed selon Bono himself ! C’est une chanson qui use la couenne, nous promenant sans cesse dans une ballade étrange faite de désespoirs profonds et de sommets d’énergies. La seconde, Exit, se construit le long d’énormes rifts de basse faits pour que Adam, l’enfant terrible du groupe, nous montre que U2, c’est surtout une harmonie délirante et reconnaissable parmi cent autres. Exit est certainement le sommet que les plus rongés des fans de U2 graviront seuls, à quatre pattes et dans le secret de leur âme au milieu d’une foule de 84128 pénitents afin d’aller chercher plus haut leur ermitage profond. La dernière, Mothers of the Disappeared, est un autre bâton de maréchal de U2. Ecrite pour pleurer avec les mères de Mai à Buenos Aires, probablement aussi en miroir avec ces autres mamans ayant perdu des enfants dans les guerres d’Irlande, c’est peut-être la chanson de U2 la plus accessible aux générations ayant enfanté celle qui va faire des 4 de Dublin leur totem éternel. Ma mère l’adorait en tout cas, c’est dire ! Hésitant à ne pas naviguer sur le lyrisme d’une ballade plus irlandaise que jamais, ce Mothers of the Disappeared ouvre la conclusion de ce concert hommage et témoignage à plus de trente ans de nos vies.

Cette conclusion s’organisera le long de 6 ou 7 chansons nous invitant à la communion finale. Tout peut y rentrer, et il ne nous faudra pas mollir compressés debout depuis 7 ou 8 heures contre les barrières agrandissant jusqu’à la mer les murs du vieux stade de Croke Park. Tout y rentrera dans ces ultimes morceaux où The Edge, guitariste et penseur de U2 devant l’éternel, se transformera en un ménestrel nous accompagnant sur les routes du temps qui ne passe pas et sur lequel on rencontre toujours les absents éternels qui ne meurent jamais. Tout y rentrera aussi parce que le plus beau concert de U2 reste toujours celui à venir. Le rêve comme le bonheur de cultiver des songes en forme de carte postale irlandaise, c’est quand même de se dire que depuis tout ce temps, on n’en a pas perdu beaucoup et qu’on s’en est fait des tranches de bonheur habillées par U2 et par tous ces souvenirs qui peignent ineffablement la mémoire.

22 h et quelques parcelles de One et de Vertigo plus tard, le 22 juillet prochain, la nuit sera tombée sur Dublin. Le stade de Croke Park videra lentement ses sherpas prêts pour attendre la suite. Sûr que les quartiers traversés à pied et peuplés d’une plantation de pubs plus vieux les uns que les autres nous inviteront à dégonfler les premières pintes de Guinness, une autre âme irlandaise. Sûr. Mais bon, c’est sur Temple Bar qu’il nous faudra chausser les pompes à bascule.

Temple Bar !!! On dit pendant ces soirs de grand vent sur Dublin que c’est dans ses pubs que se sont décidées quelques-unes des plus grandes décisions de la diaspora irlandaise des USA, maison blanche de Kennedy comprise. On dit aussi que c’est de là que partent vers les 4 coins du monde, les mottes de tourbes réchauffant les derniers instants d’Irlandais parvenus au soir de leurs vies d’exil. On dit beaucoup de choses en fait dans les pubs de Temple Bar les soirs de concerts de U2… La tournée anniversaire sera au cœur des apartés arrosés généreusement de Guinness ou de Kilkenny. Certains se désespéreront de n’avoir revu tel ou tel souvenir incarné par telle ou telle chanson. Comme les « spécialistes » ont désormais remplacé les romantiques, y en aura même qui pousseront leurs rots d’humeur pour nous expliquer que U2 a vieilli, que la basse n’était pas au top, que With Or Without You est devenue inutile. Trépignant comme des enfants sans jouet devant le magasin, ces mêmes critiques nous la joueront surinformés façon colonel de l’armée des Indes au sujet d’un nouvel album qui a déjà deux ans de retard ou du virage très mercantile que confirme U2 avec ses tournées qui sont les plus lucratives de l’Histoire du Rock. Mouais, pas sûr quand même que ces bouffeurs d’espoirs ne fassent pas du trottoir leur résidence secondaire.

A Temple Bar, la nuit sera longue à devenir demain. Longue, heureuse et certainement dantesque au milieu de ce peuple de bienheureux en fête permanente. La nuit sera irlandaise, verte, blanche et orange, la nuit sera merveilleuse. Au point du jour, il me restera quant à moi un dernier décompte à considérer les heures qui me séparent de l’avion du prochain concert que j’irai voir et qui forcément sera encore meilleur que celui de Croke Park… Ce sera 4 jours plus tard et j’y amènerai les garçons sur le chemin de leurs universités dublinoises. Pour ceux que je bassine depuis toujours, il était grand temps de leur offrir cette certitude que U2, ça fait Dublin par où ça passe, même à Paris où tout, regrets compris, y est toujours une fête…

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

Commentaires (3)

  • Martine L

    Martine L

    24 juillet 2017 à 13:23 |
    apparemment revenu ravi de son concert notre chroniqueur préféré ! quel beau texte à part ça ; ne manque que le lien musical ; on aurait dû le prévoir

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  • Lili M

    Lili M

    18 juillet 2017 à 04:01 |
    Puisque je n'ai plus peur en avion depuis une semaine, je sollicite de ta haute bienveillance que tu me prennes en bagage accompagné. Et dès que je le retrouve je te montre le montage fait par mes élèves d'il y a 20 ans, ceux que je croisais au Phydias où Eric le DJ me surnommait 'u2'...

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  • Bureau A

    Bureau A

    15 juillet 2017 à 19:14 |
    "J'ai plaisir à te dire que la nuit sera longue à devenir demain." JBrel
    Un texte émouvant et envoûtant pour qui est habitait par un rock qui bat fort et dont la pierre roule encore.
    Et au diable "ces bouffeurs d'espoirs" qui ont pour seul horizon le trottoir de leurs regrets et l'aigreur à la bouche. Merci d'avoir raviver la flamme de notre adolescence flamboyante, So long U2 !

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