Inconstance

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 09 juillet 2016. dans La une, Musique

Inconstance

Pour monter le Trouvère de Verdi, il suffit de réunir les quatre meilleurs chanteurs du monde, disait Toscanini. Karajan l’a enregistré en 1956 avec Callas, Fedora Barbieri, Giuseppe Di Stefano et Rolando Panerai. Version historique évidemment ! Zubin Mehta en a gravé en 1969 l’enregistrement qui, de mon temps, était considéré comme la référence absolue : Placido Domingo (Manrico), Leontyne Price (Leonora), Fiorenza Cossoto (Azucena) et Sherill Milnes (De Luna). Domingo avait vingt-huit ans et il éclipsait déjà tous ses aînés de la génération 1920, les Bergonzi, Di Stefano ou Franco Corelli (qui fut le plus beau trouvère sinon le meilleur). Les rivaux du grand (1m87) Domingo avec lesquels il devait constituer la fameuse brochette des trois ténors étaient Pavarotti desservi par un physique imposant et qui ne chanta pas le Trouvère à la scène, et le jeune Jose Carreras encore à l’aube d’une carrière éblouissante qu’une leucémie devait interrompre pendant plusieurs années. Don Jose ne s’illustra pas non plus dans le rôle de Manrico.

Pourquoi faut-il les meilleurs chanteurs pour cet opéra ? Parce qu’il est particulièrement difficile à chanter ? Tous les opéras de Verdi demandent des qualités exceptionnelles. Mais le Trouvère y ajoute cette difficulté particulière : c’est un des opéras (pas le seul hélas) les plus idiots du répertoire. De nos jours où les metteurs en scène s’ingénient à transposer les opéras dans des contextes modernes tout à fait improbables, on serait tenté de situer l’intrigue, non pas dans une Espagne indéfiniment moyenâgeuse comme le veut le livret mais dans un asile psychiatrique. Le trouvère est un jeune baladin qui se prend pour un guerrier mais se plante régulièrement et finit par se faire enfermer par son rival, le comte de Luna, lequel convoite Leonora, la fiancée du trouvère qu’il convainc de l’épouser en lui faisant croire que Manrico est mort ce qu’elle ne songe apparemment pas à vérifier. Le trouvère pour sa part ne parvient pas à comprendre, malgré de sérieux et concordants indices, que sa mère n’est pas sa mère laquelle ne sait pas très bien quel bébé elle a jeté dans le feu où brûlait sa propre mère accusée, à tort bien sûr, de sorcellerie par le père de Luna. L’immolation d’un nourrisson étant à l’évidence un mode de vengeance bien naturel chez ces gens-là. Enfin, après quelques péripéties dont les Marx Brothers ont souligné le dramatisme loufoque dans Une nuit à l’opéra, Léonore, pour sauver son amant, s’offre au comte mais elle boit du poison dont l’effet est trop rapide pour que le trouvère soit libéré à temps. Je vous passe le final qui est sublime, évidemment tragique et plein de sous-entendus psychanalytiques.

Mais le Trouvère est aussi un des opéras de Verdi les plus somptueux du point de vue musical. Les airs s’y succèdent avec une richesse inouïe et une inventivité intarissable. Un florilège de ce que Verdi savait faire en matière de bel canto comme si l’ineptie du livret le stimulait paradoxalement.

Le Festival de Salzbourg monta le Trouvère en 2014 sous la direction de Daniele Gatti, le grand chef italien du moment, et dans une mise en scène de Alvis Hermanis, artiste letton aux multiples compétences. Arte vient de nous offrir dans une soirée Verdi une retransmission de cette prestation mémorable. Pour ce qui est des quatre plus grands chanteurs préconisés par la tradition : Francesco Meli est incontestablement le meilleur ténor verdien actuel. Il n’est pas très glamour, il a quarante ans et n’en paraît pas moins (Manrico est censé avoir dix-sept ans mais personne ne s’attend à ce que Verdi ait écrit un rôle pour un ténor de dix-sept ans). Il n’est pas très émouvant mais son Trouvère est vocalement irréprochable. Marie-Nicole Lemieux, contralto québécoise de trente-huit ans passera difficilement pour sa mère mais est tout aussi incontestablement désignée pour être une des meilleures Azucena possibles. Pour ce qui est d’Anna Netrebko, il n’y a aucun doute non plus. Elle était engagée d’office ; elle devait figurer dans cette distribution. J’y reviendrai. Le problème, c’est Luna. Placido Domingo, après avoir été le plus grand ténor de la deuxième moitié du vingtième siècle, peut difficilement passer pour le meilleur baryton du vingt-et-unième. La seule chose que peut prouver cet incomparable artiste, chanteur et chef d’orchestre émérite, c’est qu’à soixante-treize ans il a encore un souffle, une vaillance, une présence scénique et une ligne de chant que bien des jeunes gens lui envieraient. Mais le comte (de Luna) n’y est pas tout à fait et quand il étreint sa promise mourante, on ne peut s’empêcher de regretter qu’il ait cinquante ans de plus qu’elle. Il est vrai qu’Azucena a bien un an de moins que son fils présumé ! Donc tout ça ne fait pas de ce Trouvère la référence du siècle. Et pourtant…

Quand j’ai découvert que la scène était transposée dans un grand musée moderne de peinture et que j’ai vu apparaître la Netrebko en uniforme de gardienne, affublée de lunettes, je me suis imposé d’attendre la fin de l’acte avant d’aller me coucher. Il était raisonnablement impossible de tenir le pari de cette transposition plus longtemps. Or ce qu’a inventé le metteur en scène, directeur du théâtre de Riga, et invité dans les plus grandes salles pour renouveler son exploit sur d’autres livrets poussiéreux, est tout simplement génial. En dire plus serait déflorer une trouvaille qui mérite qu’on cite cette mise en scène en contre-exemple de ce que tous les grincheux conservateurs de mon espèce dénoncent comme crimes commis contre l’art. Mea culpa : je suis resté scotché devant mon téléviseur jusqu’à la dernière ovation du public salzbourgeois aussi enthousiaste que moi.

Mais je dois une autre amende tout aussi honorable à Anna Netrebko. Sa prestation à la Scala, dans Giovanna d’Arco, un « petit » Verdi, il est vrai, également avec Meli, ne m’avait pas enchanté. Comme dans beaucoup de récitals où elle impose une présence figée dans la perfection vocale et un sourire trop poli pour être honnête, je lui reprochais d’être seulement une grande, belle cantatrice russe. En fait, elle a opté pour la nationalité autrichienne et, de toute façon, elle a désormais un statut d’artiste mondiale. Mais il y a quelque chose de marmoréen chez elle qui m’empêche de tomber amoureux comme je le suis de Renée Fleming ou comme je le fus de Galina Vichnevskaïa ou, à titre posthume, de Callas. Il faut faire le test Villazón pour comprendre. Fleming et Netrebko ont toutes deux enregistré la Traviata avec l’adorable, le merveilleux, l’irrésistible Rolando Villazón. Vocalement, elles sont toutes deux parfaites. La mise en scène moderne (une autre réussite) de la version Netrebko ferait pencher la balance de ce côté plutôt que dans la version 18ème où Fleming est évidemment ravissante mais les décors un peu trop rococos. En tout cas, on comprend que le même Alfredo puisse être aussi amoureux de ces deux Violetta opposées, excellentes comédiennes de surcroît. Mais que voulez-vous, je pleure à la mort de Violetta-Fleming alors que je suis tristement résigné à celle de Violetta-Netrebko. L’amour, ça ne se commande pas !

Mais ce que fait Anna Netrebko dans le rôle de Léonore du Trouvère annule toutes les préventions. C’est d’abord une leçon de chant d’un bout à l’autre de l’opéra. Pas une note, pas une nuance, pas un phrasé qui ne soit simplement idéal ! Une telle perfection fait aussi couler des larmes, mais de pur bonheur. Et c’est également une prestation d’actrice qui a totalement investi un rôle que le génial metteur en scène semble avoir récrit, recomposé, repensé pour elle comme jadis Visconti dirigeait la Callas. Anna Netrebko est donc bien notre prima donna assoluta du siècle. Qu’on se le dise !

De telles artistes condamnent les mélomanes à l’inconstance. Peut-on les en blâmer ?

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (2)

  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    09 juillet 2016 à 13:49 |
    Quelle flamme, pourvu que la Dame en est vent!
    Sabine V.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    09 juillet 2016 à 13:16 |
    A propos du Trouvère, je ne puis m’empêcher d’évoquer Luchino Visconti, mon cinéaste fétiche et – on l’oublie trop souvent - grand metteur en scène d’opéras. Dans Senso, il réussit le tour de force de combiner les deux, grâce à Il Trovatore : à l’époque du Risorgimento, dans la Fenice d’une Venise encore autrichienne, la comtesse Serpieri (Alida Valli) attend anxieusement, dans sa loge, le lieutenant Franz Mahler (Farley Granger) - qui va causer sa perte et sa ruine - afin de dissuader celui-ci de se battre en duel contre son cousin, un patriote italien. A l’instant précis où Mahler pénètre dans la loge – ironie suprême – Leonora déclame : « presta è la mia difesa ! ». Fatal défenseur que son futur amant, en vérité. Génial Visconti…

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