Le sourire de la Maréchale

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 juin 2013. dans La une, Musique

Le sourire de la Maréchale

Renée Fleming est incontestablement l’incarnation la plus parfaite que l’on puisse rêver de la Maréchale dans Le Chevalier à la rose de Richard Strauss. Musicalement, elle en est l’interprète idéale. Elle connaît toutes les redoutables subtilités de cette partition dont on n’imagine pas qu’elles aient pu jamais lui poser la moindre difficulté technique ou vocale. Sur le plan scénique, elle pose toutefois un assez grave problème : étant une des cantatrices les plus ravissantes de la scène lyrique, visage d’une fraîcheur radieuse et silhouette de mannequin, sourire désarmant de bonté et regard angélique, il faut, pour rendre crédible qu’Octavian, son jeune amant, la délaisse pour la petite Sophie, que celle-ci soit interprétée par une soprano d’une beauté et d’un charme capables de rivaliser avec cette prima dona de rêve.

Cette exigence de casting était moins impérative quand la Maréchale n’était abordée par des cantatrices chevronnées qu’après avoir épuisé tous les rôles de jeunes premières, à l’âge des rondeurs et des premières rides, pourvu que la voix fût encore pleine et souple. Renée Fleming a été une très jeune Maréchale, à trente-six ans, un âge auquel on chante encore Sophie, un âge où, effectivement, en 1911, une femme du monde devait commencer à songer à renoncer à la galanterie. Quelque vingt ans après sa prise de rôle, « la Fleming » est toujours irrésistible de beauté, de charme, d’intelligence et d’élégance et sa Maréchale nous laisse scandalisés devant l’inconstance de ce chenapan d’Octavian et son soudain béguin pour cette oie blanche de Sophie. Mais c’est bien ce qu’ont voulu Hofmannsthal et Strauss pour contrebalancer la grosse farce, le méchant vaudeville dont le personnage central est bien le baron Ochs. D’un côté la charge burlesque contre le hobereau jouisseur et vulgaire, de l’autre le drame tout en finesse aristocratique de l’adieu à la jeunesse et à ses illusions. La musique de Strauss se délecte de passer de l’un à l’autre des registres avec une adresse et une justesse qui donnent paradoxalement à cette lourde comédie, dans laquelle se joue une tragédie subtile, l’unité qui en fait un chef-d’œuvre.

Devant le magnifique enregistrement de ce Rosenkavalier à l’opéra de Baden-Baden dont le site Tutti magazine détaille et analyse mieux que je ne saurais le faire les qualités exceptionnelles, en particulier la distribution idéale autour de Renée Fleming et de Franz Hawlata (le baron Ochs désormais de référence), j’ai pris conscience d’une réalité que je n’avais que partiellement abordée dans un précédent article (Reflets du Temps du 6 avril 2013) et que Jean-François Vincent avait judicieusement éclairée de la notion d’anamnèse : notre culture occidentale repose sur un socle qui s’est définitivement mis en place il y a cent ans. Je ne prétends évidemment pas que tout s’arrête avec la guerre de 14, que rien ne se construit plus ensuite, mais tout ce qui s’est produit de neuf, de créatif, de réussi ou de malencontreux, de retentissant ou de secret, de grand ou de médiocre depuis lors dans notre société occidentale repose sur des fondations stables, inamovibles et peut-être dangereusement pesantes et qui datent d’un siècle. Il serait fastidieux de faire l’inventaire de ce qui est daté d’avant la première guerre mondiale, de la physique quantique à la psychanalyse, du Sacre du Printemps aux premiers volumes de La Recherche du temps perdu, de l’aviation, de l’automobile au naufrage du Titanic…

Mais tout cela est connu et a déjà été dit et redit. Ce que je voulais ajouter et que je dois à ce Chevalier à la rose, et à Renée Fleming, c’est que cette anamnèse n’est rendue possible que par l’intercession d’artistes que leur sensibilité, leur talent, leur intelligence placent hors du temps. La voix de Renée Fleming est une des grandes chances de notre époque mais son sourire est une valeur éternelle. La façon dont elle s’identifie à la Maréchale, dont elle exprime sa douleur et sa résignation, son aristocratique simplicité et sa lucide générosité, non seulement par une interprétation musicale idéale mais surtout par une maîtrise dramatique miraculeuse, confère une actualité surprenante à cet opéra conçu pour être un divertissement agréable pour le public viennois des années 1910. Ne nous y trompons pas : Renée Fleming ne fait pas ça toute seule. Elle signe de son sourire lumineux une œuvre collective qui ne repose pas que sur le bleu clair de ses yeux et sur la pureté de ses notes filées. Il faut même beaucoup de monde, beaucoup de talents réunis, beaucoup de travail pour maintenir vivants ces chefs d’œuvres anachroniques. Mais tous ces efforts seraient vains sans cette touche indispensable d’humanité, ce miracle de justesse que seuls certains artistes ont la grâce de pouvoir offrir au monde. On pense à Maria Callas dans Tosca, à Galina Vichnevskaïa dans Eugène Onéguine, à quelques autres, Shirley Verrett dans le Macbeth de Verdi… des artistes, des femmes surtout, peut-être par une disposition particulière de leur sensibilité artistique, sans doute aussi parce que l’art lyrique est souvent une affaire de femmes, qui ont su donner à ces œuvres éphémères que sont les opéras, dont les créateurs visaient plus un succès immédiat que la postérité, une dimension de patrimoine.

Les arts graphiques et plastiques défendent seuls leurs prétentions à la pérennité dans les musées qui les conservent ; les livres doivent à leur matérialité le même statut éternel, mais la musique, l’art dramatique, l’art lyrique et l’art chorégraphique meurent oubliés si des interprètes ne les font pas revivre à chaque génération. L’inventivité technologique de notre époque offre à ces arts des moyens plus ou moins satisfaisants de pallier leur immatérialité ; mais encore faut-il que des artistes consacrent leurs talents, parfois leur génie, à cette entreprise de sauvegarde du patrimoine culturel.

Qu’une jeune femme américaine défende un siècle plus tard les droits à exister d’un opéra écrit pour des bourgeois viennois dont les goûts artistiques et les modes de pensée étaient sans doute aux antipodes des nôtres, n’est pas seulement un paradoxe excitant, c’est d’abord la preuve qu’il y a dans les arts et donc dans les civilisations qui les génèrent, des données invariantes, indépendantes du temps et de l’espace, sinon tout à fait universelles et éternelles (quoique la mondialisation à l’œuvre tende à prouver que si). Ces données invariantes doivent-elles être reçues comme des messages ? Peut-être mais alors de ceux qui ne demandent pas à être énoncés, des messages qui parlent le langage du cœur plus que de la raison. En tout cas des messages qui, par des moyens esthétiques, nous transmettent du bonheur et peut-être des raisons de ne pas désespérer tout à fait de l’humanité.

Quand René Fleming chante les deux ultimes notes de sa partition, ce « oui, oui » dont elle approuve presque distraitement la remarque de son partenaire, l’émotion qui nous submerge, les larmes qui nous viennent aux yeux ne s’adressent pas qu’à la Maréchale qui s’éloigne dans sa calèche. C’est sur nous-mêmes que nous nous attendrissons, sur la fuite du temps qui nous est imparti, sur la perte de nos illusions, sur nos amours envolées… mais aussi sur notre émerveillement de vivre. Car c’est sur nous que se pose son merveilleux sourire.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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