Musicales d’hiver

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 décembre 2015. dans La une, Musique

Musicales d’hiver

Voici donc l’hiver, qui va nous apporter ses vents, ses pluies, ses neiges, ses températures plus basses, mais aussi, parfois, son soleil avec un ciel presque sans nuages (du moins, espérons-le), et – bien entendu – ses fêtes de fin d’année tournant avant tout autour de celle de Noël. L’hiver, occasion de faire renaître du feu dans la cheminée et d’en profiter en même temps pour réécouter – ou découvrir – des œuvres de plusieurs époques que certains génies de l’histoire de la musique classique lui ont consacrées. Parmi celles-ci, qui ne connaît L’Hiver, extrait des célèbres Quatre Saisons de Vivaldi ? Et, toujours pour la période baroque, pourquoi ne pas en profiter éventuellement pour élargir son plaisir en écoutant La Scène du froid, tirée du masque (ou semi-opéra) Le Roi Arthur de Purcell, ou bien encore le Concerto pour la Nuit de Noël de Corelli. Et puis, en ce qui concerne la période romantique, pourquoi ne pas faire de même avec Le Voyage d’Hiver de Schubert et la Symphonie n°1, dite Rêves d’hiver, de Tchaïkovski. Enfin, pour la musique du XXe siècle, pourquoi ne pas se replonger dans la page de La Bataille sur la glace, cet extrait parmi les plus connus de la musique du grand film Alexandre Nevski composée par Prokofiev.

L’Hiver est l’une des plus belles parties des Quatre Saisons du compositeur italien, qui vécut essentiellement à Venise, Antonio Vivaldi (1678-1741), surnommé – en tant qu’ecclésiastique et en raison de la couleur de ses cheveux – « le prêtre roux ». Souvent accusé par d’autres musiciens et des musicologues d’avoir « composé 600 fois le même concerto », on sait que cette partition des Quatre Saisons datant de 1725 est à la fois la plus connue de ses productions et une des plus célèbres de toute l’histoire de la musique. Il faut pourtant signaler que cette œuvre, et plus généralement beaucoup d’autres compositions du grand musicien de La Sérénissime, tombées en désuétude durant le XIXe siècle et la première moitié du XXe, ne furent redécouvertes qu’à partir des années 1950-1960… Pour en revenir au concerto L’Hiver – comme d’ailleurs pour les trois autres constituant le total des Quatre Saisons –, la façon dont Vivaldi a su rendre, par sa musique, l’atmosphère hivernale, est extrêmement convaincante ; certains musicologues sont même allés jusqu’à rapprocher cette page concertante (ainsi que les trois autres) de ce l’on appelle « la musique à programme » – ce qui est évidemment très exagéré.

La Scène du froid est un superbe et très novateur extrait du semi-opéra Le Roi Arthur du compositeur anglais Henry Purcell (1659-1695), créé à Londres en 1691. Incluant de nombreux passages parlés (comme pour une pièce de théâtre), alternant avec d’autres chantés, il fut conçu en langue anglaise à une époque où, dans pratiquement toute l’Europe, l’art lyrique se donnait en italien (pensons ainsi au succès des opéras de Haendel ou de Porpora en Angleterre). Cette impressionnante Scène du froid, fondée sur une voix d’homme développant un rythme très saccadé avec des sortes de trémolos pour la ligne de chant, fut mise en valeur par le chanteur de rock new-wave expérimental et d’opéra allemand des années 1980, Klaus Nomi, dont la voix était exceptionnelle par l’étendue de sa tessiture et son timbre particulier. Comment oublier par ailleurs la façon dont la grande Ariane Mnouchkine sut illustrer le moment de la mort de Molière dans le film génial (sorti en salle en 1978) qu’elle consacra à l’homme de théâtre le plus connu de notre pays, et qui portait tout simplement un titre homonyme ! L’acteur Philippe Caubère accompagnait ce chant par un jeu dramatique d’une présence et d’une force quasi insoutenables sur le plan émotionnel !

Le concerto pour la Nuit de Noël apparaît comme étant la réussite la plus connue du compositeur baroque italien Arcangelo Corelli (1653-1713), qui influença considérablement Vivaldi, de 25 ans son cadet. Cette partition fut créée en 1714, donc à titre posthume, dans le cadre d’un ensemble de 12 concertos grosso : ceux de l’op. 6. Cette partition concertante est bien plus qu’une musique de circonstance, qui sont d’ailleurs souvent particulièrement décevantes à l’écoute. Ses phrases musicales et ses lignes mélodiques, particulièrement soignées et évocatrices (sans trop d’effets), accrochent généralement les oreilles et les sens de l’auditeur dès la première écoute.

Le Voyage d’hiver se structure en un cycle de 24 lieder (pages chantées avec piano) caractéristique du romantisme germanique. Il fut composé en 1827 par l’autrichien Franz Schubert (1797-1828), donc un an avant sa mort. Habité par celle-ci, surtout en raison de la maladie, le musicien nous entraîne par étapes, au fur et à mesure du déroulement de ces lieder, dans une sorte de marche vers l’anéantissement, le néant (on a ici le thème typiquement germanique du wanderer, c’est-à-dire du Voyageur), de Gute Nacht (Bonne Nuit) jusqu’à Der Leiermann (Le Joueur de vièle à roue).

La Symphonie n°1, dite Rêves d’hiver, composée en 1866 (puis révisée en 1874) par celui qui était alors le jeune musicien russe Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), évoque bien ce que pouvait être (et est encore de nos jours) la Russie durant la saison hivernale. Le créateur ne la composa pas – pour la version originale de 1866 – pendant l’hiver, mais au contraire durant le printemps, l’été, et une partie de l’automne. En réalité, son inspiration, pour cette œuvre qui obtint un grand succès dès sa création, lui vint de réminiscences hivernales qu’il avait ressenties pendant un voyage effectué entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Comme traditionnellement depuis Haydn et Mozart, puis Beethoven, elle est divisée en quatre mouvements dont les deux premiers portent les compléments de titres suivants : Rêve d’un voyage d’hiver et Pays désolé, pays brumeux ; faut-il parler ici encore de cette notion très particulière de « musique à programme » ?

La Bataille sur la glace, une partie d’une cantate pour mezzo-soprano, chœur et orchestre, intitulée Alexandre Nevski, que le musicien russe Serge Prokofiev (1891-1953) composa en 1938 pour illustrer le film homonyme de l’immense réalisateur également russe Serge Eisenstein, met en scène musicalement la bataille finale entre les troupes du héros national russe Alexandre Nevski, Grand-prince de Kiev, et les Chevaliers Teutoniques sur une surface gelée : celle du lac Peïpous (situé entre l’Estonie et la Russie) en 1242. Les Chevaliers Teutoniques sont vaincus, en raison de leur volonté de se déplacer avec leurs équipements lourds et leurs chevaux, et c’est par des sons extrêmement dissonants que le compositeur nous donne à entendre, en accompagnement des images du film d’Eisenstein, cette importante défaite germanique face aux troupes russes. Il faut dire que Staline avait fait une sorte de commande pour cette production cinématographique, qui devait être une transposition de la menace que faisait peser de plus en plus l’expansionnisme nazi sur l’URSS – même si l’agression hitlérienne contre les Russes n’intervint qu’en juin 1941.

Je m’en vais donc d’abord vous dire à toutes et à tous que je vous souhaite un hiver bien au chaud, en famille, et entre amis, constituant une trêve la plus longue possible par rapport au déchaînement des haines qu’a connu notre monde notamment durant l’année écoulée, et en espérant que 2016 – qui s’annonce à grands pas – sera plus pacifiante. Ensuite, pendant cette période hivernale, je vous invite donc à profiter – entre autres – de toutes ces musiques que je vous ai présentées, soit pour réentendre celles que vous connaissiez déjà, soit pour découvrir les autres…

Deux extraits YouTube :

La Scène du froid, Extrait du Roi Arthur, Henry Purcell

Gute Nacht, Extrait du Voyage d’hiver, Franz Schubert

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (3)

  • Bernard Péchon-Pignero

    Bernard Péchon-Pignero

    20 décembre 2015 à 18:29 |
    Excellents choix discographiques et excellente chronique musicalement illustrée. Bonne fin d'année cher Jean-Luc.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      21 décembre 2015 à 11:29 |
      Merci beaucoup, Bernard ! Bien évidemment, la même chose pour toi et les tiens... C'est vrai que l'hiver, lorsqu'on est bien au chaud (et même pourquoi pas, sous la couette ?!), est peut-être la saison la plus propice pour nous inviter à se replonger au cœur des œuvres de certains de nos compositeurs préférés. Lecture et musique ne sont-elles pas deux des formes d'art qui, notamment pendant toute la période hivernale, nous permettent l'une des meilleures introspections et l'un des plus grands bonheurs qui soient... ?!

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    20 décembre 2015 à 10:38 |
    Juste un petit complément à propos de l'interprétation concernant les deux extraits musicaux joints à ma chronique. Pour "La Scène du froid", tirée du masque "Le Roi Arthur" de Henry Purcell, le soliste est le contre-ténor actuel Andréas Scholl - l'un des plus connus. Quant au lied provenant du cycle "Le Voyage d'hiver" de Franz Schubert, il s'agit de celui qui fut l'un des plus grands barytons-basses de tous les temps, à savoir Hans Hotter.

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