Eurêka ou lever de lune sur le temps

Ecrit par Jean Le Mosellan le 20 juillet 2010. dans Sciences, Littérature

Eurêka ou lever de lune sur le temps

L’équation de l’équivalence de l’énergie et de la matière d’Einstein E=mc² a fait une victime collatérale de choix, le poète Edgar Poe, auteur d’une cosmologie avec Eurêka, publié en 1848 à New York, traité universellement admiré jusqu’alors.

S’il avait vécu à notre époque, nul doute qu’il eût incorporé l’équation dans sa démonstration de physique théorique, laquelle était bien assise sur les connaissances en astronomie de son temps, qu’il dépassait d’ailleurs lumineusement en beauté, à la fois inquiétante et insoutenable, grâce à sa synthèse faite uniquement de déductions, annonciatrice de nos dernières découvertes, notamment celles concernant l’espace-temps, l’expansion de l’univers et naturellement le Big Bang.

Cependant à notre époque, il n’aurait pas trouvé un autre Baudelaire pour le traduire, les derniers poètes capables de le faire ont disparu avec Mallarmé et Valéry. Ce trio le portait, on s’en doute, aux nues sinon au firmament.

Si Mallarmé a pu parler de  lune sur le temps pour qualifier l’art d’Edgar Poe, je crois qu’on peut contempler Eurêka comme un lever de lune sur le temps. Lever que n’aurait pas snobé Stephen Hawking, auteur d’Une histoire brève du temps.

Nos astrophysiciens, notamment George Smoot prix Nobel 2006, ont parlé de signature de Dieu dans un premier temps, puis de visage de Dieu pour leurs stupéfiantes découvertes du fond cosmologique ou rayonnement fossile, lequel par déduction conduit inévitablement au Big Bang. Eh bien, Edgar Poe parlait simplement du doigt de Dieu, faisant sans doute référence à la Création de Michel-Ange, fresque de la Chapelle Sixtine.

Comment en est-il venu là? En assimilant la cosmologie, de Kepler à Newton et Laplace, surtout Laplace qu’il admirait en poète pour la beauté de sa cosmogonie. Poe connaissait à fond le système solaire, sa galaxie la Voie Lactée et d’autres nébuleuses ainsi que les étoiles éteintes, dont l’existence se manifeste par l’effet de gravitation.

Que dit Edgar Poe? L’Univers a une expression mathématique. Il parait avoir été construit. Il a évolué à partir d’une particule primordiale située au point originel, duquel elle irradie de la matière en se divisant et se multipliant pour former d’autres particules, lesquelles en s’agglomérant donnent toutes choses existantes, de la nébuleuse à l’homme. L’Univers est un plan de Dieu.

De manière prophétique il annonce que l’Espace et la Durée ne sont qu’un.

L’immensité de l’univers lui fit reprendre cette idée de Pascal : l’Univers est une sphère dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. Pourtant cet Univers évolue après sa phase d’expansion vers l’unité originelle du point primordial, la matière disparaissant dans la matière. Une sorte de trou noir final dirait Stephen Hawking.

L’auteur d’Une brève histoire du temps, soutient en effet dans son livre que “la théorie de la Relativité Générale d’Einstein prédit que l’espace-temps a commencé dans une singularité de type Big Bang et qu’il finira soit dans un grand écrasement, ou Big Crunch, soit dans une singularité à l’intérieur d’un trou noir.”

Ainsi Edgar Poe apparait comme une figure emblématique de poète cosmologique, selon la suggestion de Baudelaire. On comprend dès lors qu’il n’a pu s’empêcher, après les Histoires extraordinaires, de s’intéresser à Eurêka et le révéler au public français. Du reste, Poe lui-même a voulu que cette oeuvre soit perçue comme un poème. Mallarmé a sans doute décidé d’ y voir en plus son testament, au point de graver sur sa pierre tombale cet alexandrin énigmatique:

Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change

 

Edgar Poe -Eurêka, traduction de Baudelaire

Stéphane Mallarmé – Le tombeau d’Edgar Poe

Stephen Hawking – Une brève histoire du temps

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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